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Deux sorcières 1/2, Meutre à Sainte Gudule 1

 
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farandole



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MessagePosté le: Ven 13 Mar - 12:03 (2009)    Sujet du message: Deux sorcières 1/2, Meutre à Sainte Gudule 1 Répondre en citant

1 : Bienvenue à Sainte Gudule
« La journée avait mal commencé. Ma femme m’avait quitté, mon chien s’était sauvé, mon poisson rouge s’était suicidé, et, pire que tout, la machine à café du commissariat était en PANNE ! »
La personne qui, en ce matin du 5 février, broyait ainsi du noir devant cette fameuse machine à café, n’était autre que le commissaire Magret en personne. Et, en fait de machine à café, il s’agissait d’un distributeur extrêmement hideux du genre de ceux que l’on trouve dans divers lieux publics tel que les gares ou les aéroports et qui enlaidissait considérablement le hall d’entrée du commissariat de Sainte-Gudule. Cette machine infernale ne se contentait pas d’être laide, en plus elle vous servait, contre la modique somme d’un euro, le pire café dans les deux cents kilomètres à la ronde. Ce breuvage ressemblait plus à du jus de chaussettes tiède qu’à une infusion de grains de café torréfiés et moulus. Le tout était servi dans un gobelet en plastique sur lequel était imprimé « J’aime la Police ! ». (Il s’agissait d’une idée géniale du divisionnaire).
Néanmoins ce matin là, ce satané engin n’avait même pas daigné donner un gobelet vide. Quand le commissaire avait mis sa pièce, la machine avait produit un bruit métallique, puis le petit écran situé au-dessus de la fente où l’on mettait l’argent s’était illuminé et avait affiché le traditionnel « Patientez ». Après quelques secondes d’attente, le même écran avait souhaité une bonne journée au commissaire. C’était, hélas, la seule chose qu’avait faite cet engin de malheur.
Le commissaire Magret examina la machine d’un œil perplexe. Décidément cette journée était maudite. Agacé, il appuya sur le bouton de retour de la monnaie : autant récupérer son argent et réessayer, on ne savait jamais.
La machine refusa d’obtempérer.
Sentant monter en lui une sensation de manque (il lui fallait sa dose de caféine matinale sinon ça allait barder), le commissaire appuya frénétiquement sur le bouton censé lui rendre son argent. Dans le hall, accoudée au guichet d’accueil du public, une boulangère, qui finissait de remplir une déclaration de vol en trois exemplaires pour la disparition de sept sucettes aux fruits, de deux oursons en gélatine et d’une boule de chewing-gum, lui jeta des regards hautains.
La machine, n’aimant pas du tout ce traitement, émit un long sifflement strident.
Surpris, le commissaire fit un bon en arrière. Néanmoins il ne comptait pas en rester là, il voulait son jus de chaussette à la caféine. Ne voyant pas d’autre solution, le commissaire fit appel au moyen ultime contre ce genre de problèmes. Aux grands maux, les grands remèdes !
« POIVROT ! » hurla-t-il.
Le brigadier Poivrot, Hercule de son prénom, apparut pratiquement instantanément aux côtés du commissaire. Il s’agissait d’un homme aussi grand, maigre, brun et chevelu que le commissaire était petit, gros, pâlichon et chauve. Le brigadier était d’un calme imperturbable et c’était d’ailleurs pour cela qu’il était devenu au fil des années l’assistant du commissaire : il était le seul brigadier en poste à Sainte-Gudule capable d’affronter les sautes d’humeur du grand chef. Poivrot faisait donc office de secrétaire, de chauffeur, de coursier, d’homme à tout faire et de souffre douleur pour le commissaire Magret.
Le brigadier Poivrot était pourtant un homme encore jeune (il n’avait que 32 ans) et intelligent. C’était d’ailleurs pour cela qu’il n’avait aucune envie de monter en grade. Ok, parfois le commissaire était insupportable, mais le poste de brigadier était un poste sans responsabilité, pas besoin de se prendre la tête sur des enquêtes tordues pour trouver des coupables qui n’avaient pas du tout envie qu’on les trouve… Ah non alors ! Lui, il préférait rentrer tranquillement le soir chez lui où l’attendait une maman attentionnée et à passer ses soirées à s’entraîner à « Des Nombres et des Mots » ou à « Question pour un Champignon ».
« Poivrot ! Auriez-vous l’amabilité de parlementer avec cet engin du diable pour m’obtenir un café long sucré ? reprit la voix colérique du commissaire.
— Vous avez mis une pièce ? » interrogea le brigadier avec naïveté.
Le commissaire lui lança un regard assassin.
Poivrot se contenta de cette réponse. Il examina alors le distributeur sous tous les angles, vérifia que la prise électrique était correctement branchée, vérifia le raccord du tuyau d’eau. Il ne trouva rien d’anormal.
Il se gratta l’oreille droite quelques secondes… Ce n’était pas parce qu’il réfléchissait, mais parce que quelque chose le chatouillait à cet endroit, il était grand temps qu’il aille chez le coiffeur. Il soupira. Il allait devoir appliquer la technique immuable pour obtenir des cafés à l’œil sur cette satanée machine. Il aurait préféré que le commissaire ne soit pas au courant mais bon, tant que ce dernier n’aurait pas eu sa dose de caféine il serait invivable.
Le brigadier Poivrot donna un coup de la paume juste au-dessus de l’ouverture où était servie le café. Un gobelet « J’aime la Police ! » dégringola. Un coup du plat de la main sur le coté droit de la machine, au niveau des boutons de sélection de la boisson désirée, fit tomber une dose de sucre en poudre. Un coup dans le coin en haut à gauche mit la machine en route et un liquide noirâtre se déversa dans le gobelet. Pour achever la manœuvre, le brigadier obtint une touillette grâce à un coup de talon dans le coin en bas à droite.
Complètement ébahi, le commissaire prit le gobelet fumant « J’aime la Police ! » que lui tendait le brigadier.
« Retournez à votre poste, Poivrot ! » dit-il en guise de remerciement.
Le brigadier disparut sans se faire prier.
Le commissaire se dirigea, avec précaution, vers son bureau qui était situé au deuxième étage du commissariat. Il faillit s’ébouillanter plusieurs fois en chemin, mais c’est sans perdre une goutte du précieux liquide qu’il arriva à destination.
Tout au long du chemin il avait essayé de retenir la manœuvre pour avoir un café gratuit au distributeur… devant pour le gobelet, à droite pour le sucre… en haut à droite… ou alors était-ce à gauche ?… pour le café et … heu… pour la touillette… pas la moindre idée… Il demanderait à Poivrot un peu plus tard…ou même, plus simplement, Poivrot se chargerait d’aller lui chercher le café.
Il referma soigneusement la porte du bureau pour plus d’intimité et alla s’installer dans son vieux siège à la matelassure usée jusqu'à la trame.
Il commença à siroter son café en épluchant le courrier du jour. Réclamations… Plaintes… Lettres anonymes de délation … publicités… lettres d’admiratrice secrète... et ainsi de suite. Rien d’extraordinaire, juste le courrier quotidien.
Alors qu’il lisait une passionnante lettre de dénonciation au sujet d’un gang de voleurs de sucettes qui, soit disant, sévissait dans l’ouest de la ville, la porte du bureau du commissaire s’ouvrit violemment. Le brigadier Poivrot entra en coup de vent dans l’antre de son patron en criant un « Commissaire ! » plutôt pressé. Le commissaire sursauta et fit tomber du café sur la lettre qu’il lisait.
« POIVROT ! hurla-t-il. On ne vous a jamais appris à frapper avant d’entrer ?! Sortez et revenez en respectant les règles élémentaires du savoir vivre ! »
Le brigadier préféra ne pas défier le commissaire, ce qu’il avait à dire était de la plus haute importance mais mieux valait ne pas s’attirer les foudres du chef. Poivrot ressortit donc de la pièce sans dire un mot. Il referma consciemment la porte en silence. A nouveau dans le couloir, il frappa trois coups secs à la porte.
Le commissaire décida que ce manquement à la politesse et à la hiérarchie méritait une petite punition. Il fit un peu attendre le brigadier et ne répondit pas. Il reprit sa passionnante lecture au sujet du gang de voleurs de sucettes, il en était à un passage de première importance où on apprenait qu’à la tête du réseau de ce trafique de confiserie il y avait un dénommé Capone.
Le brigadier n’ayant obtenu aucune réponse frappa à nouveau.
Complètement plongé dans sa lecture, le commissaire ne daigna pas répondre cette fois non plus. Il prit une gorgée de l’immonde café, ce qui lui fit faire une grimace de dégoût. Mon Dieu qu’est ce qu’on ne ferait pas pour avoir sa dose de caféine.
Poivrot, toujours dans le couloir, commença à s’impatienter. Il frappa trois nouveaux coups, plus forts et plus rapides que les précédents.
« Entrez ! » cria enfin le commissaire.
Sans s’énerver, le brigadier Poivrot ouvrit la porte et entra dans la pièce. Le commissaire lui fit un geste de la main pour lui ordonner d’attendre en silence. Poivrot obéit docilement même si ce qu’il avait à dire était plutôt urgent.
Le commissaire finit de lire tranquillement la lettre de dénonciation.  Il la relut pour être sûr de ne pas avoir raté d’éléments importants. Il la relut ensuite une troisième fois pour bien avoir tous les détails de l’affaire en tête. Il la relut une quatrième fois juste pour le plaisir et une cinquième fois pour faire enrager le brigadier. Finalement il déposa le papier dans la pile « piste à suivre » et tourna enfin son attention vers Poivrot.
« Alors ! Qu’avez-vous de si important à me dire ? »
Le brigadier Poivrot respecta un petit moment de silence pour ménager ses effets dramatiques. Il attendit silencieusement jusqu’à ce que le commissaire montre des signes évidents d’énervement.
« Des promeneurs ont découvert, tout à l’heure, sur la Promenade-des-Amoureux, un couple, articula-t-il lentement de manière à faire enrager le commissaire. Ils étaient on ne peut plus morts… assassinés par des flèches comme le couple de la semaine dernière !
— C’EST SEULEMENT MAINTENANT QUE VOUS ME LE DITES ?!, hurla le commissaire. Vous ne pouviez pas me le dire tout de suite ! Espèce d’incapable ! »
Le brigadier n’essaya même pas de signaler que c’était lui qui l’avait fait attendre.
« Allez me chercher une voiture, nous partons sur-le-champ ! »
Le brigadier, qui aimait bien quand il y avait un peu d’action, se précipita si vite hors du bureau que ses semelles de chaussures crissèrent sur la moquette et qu’un nuage de poussière se forma dans son sillage. Il ne prit même pas la peine de fermer la porte derrière lui.
« Mais pas si vite ! cria le commissaire. Ils sont morts, ils vont pas se sauver ! ajouta-t-il. …et puis j’ai pas fini mon café » acheva-t-il d’un ton un peu boudeur.
  A bord d’une vieille voiture de service, le brigadier Poivrot et le commissaire Magret traversèrent toute cette bonne vieille ville de Sainte-Gudule. En cette heure matinale, ils ne croisèrent pas grand monde.
Sainte-Gudule était une ville de près de cinq mille habitants située au cœur du Marais-Poitevin, à la limite de la Vendée et des Deux-Sèvres. Sillonnée et entourée d’un réseau très dense de canaux de toutes les tailles que l’on appelait dans le jargon du coin des « conches » et constituée de nombreuses îles verdoyantes et boisées, la ville se targuait d’être le cœur de la Venise-Verte, du nom qu’avait donné ce cher Roi Henri IV à la région. C’était grâce à cette réputation que chaque été la population de Sainte-Gudule triplait. Les touristes aimaient se balader au frais, au fil de l’eau, à bord des traditionnelles barques à fond plat, dans la pénombre rafraîchissante des arbres.
Pour attirer encore plus de touristes et vraiment mériter le titre de Venise-Verte, la municipalité avait fait aménager une vaste étendue de parc, avec des bosquets et de charmants petits ponts bucoliques enjambant les conches. Il s’agissait de la Promenade-des-Amoureux. La construction de ce parc avait coûté une vraie fortune et avait soulevé une vive polémique. En effet, les vieux maraîchins qui avaient toujours vécu dans la zone où avait été installée la Promenade avaient crié au scandale et avaient déclaré que c’était de la folie de construire quoi que ce soit à cet endroit car cela allait déranger les feux follets qui vivaient dans le coin.
Heureusement ce n’était pas ce genre de vieille superstition qui pouvait arrêter un projet de cette envergure. Le parc avait donc été inauguré le 26 juin précédent sans aucun incident.
  Le brigadier gara la voiture sur le parking situé à l’entrée du parc. Il y avait déjà trois autres voitures de police à cet endroit ainsi qu’un véhicule médical et une voiture de presse.
L’accès à l’entrée du parc était contrôlé par un agent qui salua brièvement le commissaire et lui indiqua tout aussi succinctement la localisation du lieu du crime. Mais, même sans ces explications, l’endroit où avaient été trouvés les corps n’était pas bien difficile à remarquer. Il n’y avait pas loin d’une dizaine de personnes à y tourner en rond. Le commissaire doutait que tout ce petit monde ait une raison valable de se trouver là.
Le brigadier, précédé du commissaire, longea l’une des allées du parc en regrettant de ne pas avoir pris une paire de bottes. La Venise-Verte, c’était bien joli mais en hiver, c’était inondé et les terrains devenaient vite marécageux. D’ailleurs la majeure partie de la Promenade-des-Amoureux était noyée sous un mètre d’eau et les rares bosquets épargnés par la crue, était de tel bourbier que des sables mouvants auraient ressemblé à de vraies plaques de béton très dur à côté.
En évitant une mare de boue, le commissaire se demanda bien ce que les victimes étaient venues faire là. C’était franchement sinistre et glauque comme endroit à cette saison. En plus, après le double meurtre qui avait eut lieu la semaine précédente, le parc avait été interdit au public.
Parlons-en du crime qui avait eut lieu dans ce parc la semaine précédente. Un jeune couple venu admirer le spectacle de l’eau sur les prés s’était violemment fait assassiner d’une flèche en or plantée en plein cœur. Aucun indice, aucun témoin… rien de rien. Un cauchemar !
Face à l’incompétence de ses subalternes, le commissaire Magret avait décidé de prendre l’affaire en main. Mais après plusieurs jours d’enquête et des litres de café, il en était toujours au même point, c’est-à-dire nulle part.
A quelques mètres des lieux du crime, le commissaire apostropha un petit homme brun qui portait un imperméable usé.
« Lieutenant Colombeau ?! Que faites-vous ici ? Je vous ai retiré l’enquête que je sache ! gronda le commissaire.
— Oh… vous savez, comme dit ma femme, il… commença à répondre le lieutenant.
— Je n’ai que faire de votre femme, lieutenant ! le coupa le commissaire. Vous devriez être en train d’enquêter sur la disparition des télescopes du club d’astronomie ! »
Le lieutenant voulut argumenter mais le commissaire le foudroya du regard. Tout penaud, le lieutenant s’éloigna et prit le chemin en direction de la sortie du parc.
Le commissaire et le brigadier s’approchèrent de la foule qui s’affairait autour des deux malheureuses victimes. Ils furent aussitôt harponnés par une journaliste et un photographe de presse.
« Commissaire ! Commissaire ! Loïs Kente pour le Courrier du Marais. Est-ce le même assassin que pour Juliette et Roméo Monpulet ? Un tueur en série menace-t-il notre bonne ville de Sainte-Gudule ? »
Le commissaire préféra faire comme s’il n’avait rien vu et rien entendu et continua sa progression vers la scène du crime. N’appréciant pas d’être ignorée à ce point, la journaliste fit un signe au photographe qui l’accompagnait. Ce dernier, grand et baraqué, se mit dans le chemin du commissaire, contraignant ce dernier à s’arrêter.
« Commissaire ! reprit la journaliste. D’autres meurtres sont-ils à craindre ? Devons-nous avoir peur de ce fou sanguinaire qui s’en prend aux couples ? »
Le commissaire devint cramoisi. Le brigadier s’éloigna prudemment comme si son supérieur allait exploser d’une minute à l’autre.
« A votre place, je m’inquiéterais plutôt de ce qui risque de m’arriver, Mme Kente, si vous ne dégagez pas vite fait d’ici ! s’exclama le commissaire en postillonnant.
— Me menaceriez-vous, Commissaire ? Vous oubliez la liberté de la presse ! Il est de mon devoir d’informer mes concitoyens ! répliqua agressivement Loïs Kente.
— Je vous préviens seulement que si vous ne disparaissez pas de ma vue illico presto, reprit le commissaire en postillonnant de plus belle, que je vous fais coffrer pour entrave aux forces de l’ordre et à la justice ! Vous n’avez rien à faire ici, vous êtes sur les lieux d’un crime. Laissez la police faire son travail ! »
La journaliste prit un air courroucé et s’apprêta à répliquer à nouveau mais son photographe lui fit signe de ne pas insister. Elle s’éloigna alors raide de dignité bien décidée à revenir à la charge dès qu’elle en aurait l’occasion.
Enfin débarrassé de ces gêneurs, le commissaire put accéder au périmètre sécurisé, délimité par un ruban jaune portant l’inscription «Zone interdite, Police » et qui était officiellement le lieu du crime. Il y rencontra deux agents qui finissaient d’inspecter les environs à la recherche du plus petit indice.
« Starky ! Hutche ! Que se passe-t-il ici ? » leur demanda-t-il.
Starky, un homme grand et brun, sortit un carnet de sa poche.
« Mme Mouilleau Berthe, 82 ans, a découvert les corps alors qu’elle promenait Choupinette, son pitbull. Il était approximativement 8h31. Il s’agit des corps de Tristan L’Ecuyer et Iseut Labêle. Tous les deux morts d’une flèche en plein cœur, répondit succinctement Starky.
— Avez-vous trouvé quelque chose cette fois ? » demanda le commissaire.
Cette fois ce fut au tour de Hutche, un blondinet plutôt gringalet, de répondre.
« Rien ! Absolument rien ! Pas la moindre trace, la boue est absolument vierge ! Pas le moindre objet non plus… Rien de rien. Comme si les flèches étaient tombées du ciel ! »
Le visage du commissaire prit une expression contrariée.
« Bande d’incapable ! » marmonna-t-il entre ses dents. Fouillez tout le parc s’il le faut mais trouver moi quelque chose ! Les flèches ça tombent pas tout seul des arbres et encore moins du ciel ! » cria-t-il aux deux pauvres agents qui faisaient pourtant de leur mieux.
Starky et Hutche s’éloignèrent de leur supérieur sans un mot. Le commissaire était d’une humeur exécrable, mieux valait ne pas insister. Ils reprirent donc à zéro la fouille méthodique des lieux du crime. Ils firent signe aux deux autres policiers qui les secondaient dans cette tâche pour les informer de la tournure des événements. Tous semblèrent un peu abattus. Ils en avaient un peu marre de patauger dans la boue.
  Voilà qui était fait pour le passage au peigne fin du secteur, soupira le commissaire, cette fois rien ne pourrait leur échapper. Restait à aller voir de plus près le crime en question.
Il souleva légèrement le ruban jaune délimitant la scène du crime. Il se pencha pour passer en dessous mais son pied glissa et le commissaire se retrouva à quatre pattes dans la boue. Le brigadier Poivrot lui proposa de l’aider à se relever mais Magret était bien trop fier pour accepter. Le sol était particulièrement glissant à cet endroit et, quand il se retrouva assis dans une flaque, le commissaire regretta soudainement d’avoir refusé l’aide de son brigadier.
Il se releva tant bien que mal. Et c’est avec les plus grandes précautions qu’il se dirigea vers l’endroit exact où avaient été découverts les cadavres de Tristan L’Ecuyer et Iseut Labêle… Tristan L’Ecuyer ? C’était un nom qui disait quelque chose au commissaire.
« Poivrot ! Connaissez-vous ce L’Ecuyer ? »
Le brigadier réfléchit quelques instants avant de répondre.
 « Votre voisin de palier, chef.
— Ah oui, c’est exact. Un chic type, très discret, jamais un bruit ! »
Tout en parlant ils s’étaient approchés des victimes.
La femme, une jolie blonde de vingt/vingt-cinq ans, était allongée sur le dos, une flèche dorée plantée en plein cœur. L’homme, la peau mate et les cheveux châtains clairs, ni petit ni grand, semblait avoir essayé de fuir et était tombé un peu plus loin, face contre terre, une flèche plantée dans le dos.
Agenouillé auprès des victimes, un médecin légiste faisait son travail secondé par un assistant, un étudiant en fin d’étude criminalistique.
« Alors Holmse, les corps vous ont-ils parlé ? » interrogea le commissaire.
Le médecin légiste se releva pour être plus à l’aise pour parler avec le policier.
« Comme pour Juliette et Roméo Monpulet. La mort a été provoquée par un objet effilé en métal, une flèche en ce qui semble être de l’or, planté en plein cœur. Le décès a été immédiat et a eu lieu entre 22h et minuit hier soir. Celui qui à fait ça était soit très près, soit il s’agit d’un excellent archer. Sinon aucune empreinte sur les armes du crime mais une étude en laboratoire nous en dira plus. Par contre l’angle de pénétration des flèches laisse à penser que l’assassin se trouvait en hauteur. 
— Le meurtrier était dans un arbre ? s’étonna le commissaire.
— Oui, c’est élémentaire mon cher Magret. Et aussi, sembla se rappeler Holmse, on a trouvé plusieurs paquets de sucettes dans la veste de Tristan L’Ecuyer et dans le sac d’Iseut Labêle. »
Ça, c’était un détail utile, pensa le commissaire avec sarcasme, les sucettes étaient ventes libres aux dernières nouvelles.
« Voilà tous ce que je peux vous dire pour le moment, peut-être en apprendrons-nous plus lors des autopsies.
— Espérons ! souhaita le commissaire.
— Si vous avez fini avec la scène du crime, reprit le légiste, j’aimerais procéder à la levée des corps. »
Le commissaire donna son feu vert et signa le papier que lui tendait Holmse.
« Watsonne ! s’exclama le légiste à l’intention de son assistant. Allez chercher les brancardiers, on rapatrie la clientèle au service de médecine légale de l’hôpital de Niort ! »
L’assistant bondit littéralement en se redressant. Il faillit bousculer le brigadier Poivrot qui s’était approché de lui pour voir ce qu’il faisait. Si le terrain n’avait pas été glissant, Watsonne se serait sans doute précipité vers le parking du parc, mais le terrain était plus que glissant alors il avança avec une extrême prudence…
Cinq minutes plus tard, les brancardiers arrivèrent. Le légiste et son assistant les aidèrent à déplacer les corps et tout ce petit monde disparut en moins de temps qu’il n'en faut pour le dire.
  Seul au centre d’un lieu du crime vidé de ses victimes et piétiné dans tous les sens, le commissaire Magret fit quelques pas. Il avança jusqu’aux arbres les plus proches. Il leur jeta un coup d’œil scrutateur. «L’assassin se trouvait en hauteur » avait dit Holmse.
Après avoir examiné tous les arbres sur dix mètres à la ronde, le commissaire ne découvrit rien, aucune trace de pas autre que les siennes, aucune trace sur les écorces montrant que quelqu’un avait escaladé les-dit arbres. Rien… toujours rien… désespérément rien. Pas le moindre indice, pas la moindre piste. Le néant complet.
« Cette enquête s’enlise. » murmura le commissaire en contemplant l’activité qui régnait encore sur le reste de la scène du crime. Son instinct lui disait que ses hommes ne trouveraient rien de plus cette fois que pour le double meurtre précédent.
« Vous vous enlisez ! fit remarquer le brigadier en regardant le commissaire.
— Je sais, c’est ce que je viens de dire, marmonna Magret avec agacement. Mon enquête s’enlise ! 
— Non, Chef ! reprit Poivrot calmement. Vous vous enlisez vraiment ! Vous êtes sur un terrain instable, vous êtes en train de vous enfoncez dans la boue ! »
Le commissaire tourna brutalement la tête en direction de ses pieds et constata qu’effectivement il s’enfonçait. Il avait déjà de la boue jusqu’aux chevilles.
« Faites quelque chose au lieu de rester planté là ! Aidez-moi, bougre d’imbécile ! »
Le brigadier Poivrot attrapa son supérieur par les bras et tira de toutes ses forces. Pendant ce temps le commissaire essayait de dégager ses pieds. Hélas la boue était assez compacte et gluante, elle fit comme une énorme ventouse et refusa de libérer le commissaire.
Poivrot dût demander du secours auprès des autres policiers présents sur le lieu d’intervention. Starky fut le premier et le seul à venir apporter son aide. Il prit l’une des mains du commissaire qui continuait à s’enfoncer et Poivrot prit l’autre. En synchronisant leurs efforts, les deux policiers tirèrent de toute leur force. Le tout étant de tirer tous les deux dans la même direction, leur but n’était pas d’écarteler leur supérieur hiérarchique.
Sentant qu’elle ne faisait pas de poids face à la force conjuguée de deux hommes adultes en pleine forme, la boue lâcha prise tout d’un coup. Le commissaire se retrouva alors projeté en avant, la tête la première, sur le sol gluant. Il glissa sur le ventre sur exactement 1m et 23cm.
Furieux, Magret se releva et émit des jurons que la décence ne me permet pas de transcrire ici.
Starky, peu envieux de s’attirer les foudres du commissaire, préféra s’éclipser. Poivrot, qui n’avait pas le choix, aida son chef à se relever et découvrit que le bourbier où s’était enlisé le commissaire avait gardé en souvenir l’une des chaussures de celui-ci.
Le commissaire Magret mit un peu de temps pour se calmer et à être capable de produire une phrase intelligible.
« Poivrot ! Ramenez-moi au commissariat, nous n’avons plus rien à faire ici !… en fait non ! Ramenez-moi chez moi, j’ai froid aux pieds ! »
Sur ce, le commissaire et son second quittèrent le parc de la Promenade des Amoureux.
  Le commissaire, avec l’aide de son cher brigadier Poivrot, avait passé le reste de la journée suivant cette macabre découverte à enquêter sur la personnalité et le passé des victimes. Essayant de faire un lien entre ce double meurtre là et celui qui avait eu lieu la semaine précédente, histoire de voir si l’assassin agissait au hasard ou si ces meurtres étaient mûrement réfléchi à l’avance, de manière à établir le profil du meurtrier.
Ce qu’ils découvrirent après cette longue suite d’interrogatoires et d’enquêtes auprès des familles et des amis des victimes, ce fut qu’officiellement Tristan L’Ecuyer et Iseut Labêle ne se connaissaient pas et qu’ils n’avaient absolument aucun point commun avec Juliette et Roméo Monpulet.
Iseut Labêle était une jeune fille dynamique de 22 ans qui étudiait l’écologie à l’université de La Rochelle en semaine et était originaire de Sainte-Gudule où habitaient toujours ses parents. Par ailleurs, elle travaillait comme serveuse durant les week-ends dans un restaurant du Gabut (un quartier de La Rochelle), restaurant où elle travaillait à plein temps en été. D’ailleurs cette semaine elle aurait dû se trouver à la Fac et non dans un sinistre parc à moitié inondé.
Tristan L’Ecuyer, lui, était un jeune homme de 28 ans qui vivait de petits boulots à droite et à gauche, jouant les guides touristiques à la saison et les livreurs de journaux ou les livreurs de pizzas le reste de l’année. Il vivait seul dans un petit deux-pièces de la Rue-des-Cagouilles. Les policiers n’avaient rien trouvé d’extraordinaire chez lui, à part peut-être une caisse remplie de sucettes et un message sur le répondeur de son téléphone portable de la part d’un certain Capone.
Les Monpulet, quant à eux, étaient un couple de parisiens venus s’installer à la campagne quelques mois plus tôt. Roméo Monpulet était agent d’assurance sur Niort et Juliette Monpulet s’occupait d’une petite boutique d’art qu’elle avait acheté en s’installant à Sainte-Gudule.
Bref que des braves citoyens sans rien à se reprocher et sans lien entre eux.
Cette enquête se révélait être une impasse.
  Le 6 février au matin, le commissaire Magret découvrit sur son bureau le rapport du médecin légiste ainsi qu’une boite contenant les pièces à conviction numéro 3 et 4 (C’est à dire les flèches ayant servi à tuer les victimes.)
Le commissaire s’installa dans son antique fauteuil pour étudier tout ça à l’aise. Peut-être y avait-il du nouveau.
« POIVROT ! » cria-t-il à la cantonade.
Le brigadier apparut dans la seconde qui suivit.
« Allez me chercher un café !… Immédiatement ! »
Poivrot disparut aussi vite qu’il était venu.
Le commissaire ouvrit d’abord la boîte contenant les flèches. Chaque arme était conservée dans un sachet en plastique scellé. La lumière fit briller les objets. Magret en prit un et le soupesa. Il devait bien faire plus de cinq cents grammes. Il reposa l’arme du crime dans la boite et s’intéressa de plus près au rapport du légiste.
La lecture ne lui apprit rien de neuf. Mort instantanée provoquée par une flèche en plein cœur. Le décès remontait à minuit la veille de la découverte des corps dans le parc. D’ailleurs les victimes étaient belles et bien mortes là où on les avait trouvées, les corps n’avaient pas été déplacés.
Sinon Holmse avait fait analyser les flèches par des spécialistes. Il s’agissait de flèches de 812g en or 24 carats. Magret jeta un coup d’œil, par dessus les feuilles du rapport, à la boite contenant les flèches dont il était question. Il y avait là plus d’un kilo d’or pur. Il devait y en avoir pour plus de dix mille euros de métal précieux. Si on ajoutait à ces flèches celles du meurtre précédent, il y en avait pour une véritable fortune. L’assassin était non seulement un psychopathe mais en plus il devait être sacrément riche pour s’offrir des joujoux de ce prix.
La semaine précédente, le lieutenant Colombeau et le commissaire Magret avaient tout les deux essayé de déterminer la provenance de ces objets ou celle de l’or qui les composait. Ce fut un échec. Cette piste ne les avait menés nulle part. Une impasse !
Le brigadier Poivrot revint et déposa sur le bureau de son supérieur un gobelet « J’aime la police ! » contenant un liquide noirâtre et fumant.
Le commissaire prit le gobelet sans vraiment y prendre garde et se brûla la lèvre.
« Triple imbécile ! » cria-t-il sur le brigadier qui n’y était pour rien.
Le commissaire reposa le gobelet en faisant attention à ne pas s’ébouillanter une nouvelle fois. Il reprit alors la lecture de l’expertise des armes du crime. Le brigadier Poivrot resta un moment à contempler les flèches d’or poli qui brillaient sur le bureau.
Soudain le commissaire jeta le rapport sur le bureau et attrapa brusquement l’une des flèches. Il l’examina sous tous les angles. N’arrivant pas à trouver ce qu’il cherchait, il reposa l’objet et se mit en quête d’une loupe.
Il fouilla tous les tiroirs de son bureau mais ne trouva pas cette fichue loupe.
« Poivrot ! Allez me chercher une loupe !»
Un peu perplexe face à cette demande, le brigadier mit un peu de temps à réagir.
« Et que ça saute ! » cria le commissaire.
Cette fois, le brigadier disparut dans le couloir à la recherche de la sacro-sainte loupe.
Le commissaire relut attentivement le rapport d’expertise des flèches. Mais oui ! Mais oui ! L’expert avait bien découvert des inscriptions sur les objets. Une piste ! Ils avaient une PISTE !
Le hic était que personne n’avait pu identifier de quelle langue il s’agissait. Le commissaire contempla quelques instants les transcriptions qui avaient été faites dans le rapport. Il s’agissait d’une suite de symboles compliqués, ne correspondant à aucune langue connue par le département de police scientifique.
Pourtant le commissaire trouvait ces symboles étrangement familiers. Il était sûr d’avoir déjà vu des symboles ressemblant à ceux là quelque part, et il n’y avait pas longtemps.
Le brigadier réapparut tout essoufflé en brandissant une loupe. Il n’avait pas réussit à en trouver une dans le commissariat et avait dû aller l’acheter à la papeterie au coin de la rue. Le commissaire lui arracha l’objet des mains et examina l’une des flèches avec minutie. Il put ainsi voir de ses propres yeux l’inscription comportant pas moins de 52 caractères qui s’étiraient tout le long de l’arme du crime.
N’arrivant désespérément pas à ce souvenir d’où il avait déjà vu ce genre d’écriture, Le commissaire Magret reposa la flèche et reprit la transcription qui était dans le dossier.
« Poivrot ? Ceci vous rappelle-t-il quelque chose ? » demanda le commissaire en tendant la feuille au brigadier.
Le brigadier Poivrot observa le dessin un moment, puis il fit pivoter la feuille sur elle-même au cas où ce changement d’angle lui éclaircirait la mémoire. Il se gratta le menton en signe de réflexion intense.
Puis, tous à coup, il reposa la feuille sur le bureau et s’enfuit littéralement de la pièce.
« Poivrot ? » s’inquiéta le commissaire face à ce départ précipité. Mais le brigadier était déjà bien loin.
Magret réexamina le dessin sous tous les angles pour essayer de comprendre ce qui avait provoqué la réaction de son subordonné. Il ne trouva pas.
Quelques minutes plus tard, le brigadier Poivrot réapparut comme par enchantement. Il tenait un dossier dans les mains. Il le déposa grand ouvert devant son supérieur.
Le commissaire examina les feuilles qui lui étaient présentées. Il reconnut une affaire qui avait été classé trois mois plus tôt. Une affaire de vandalisme dans l’ancien cimetière de Sainte-Gudule. Cette affaire avait permis de démanteler une secte satanique qui s’était installée en ville et qui pratiquait des rituels macabres dans des endroits plus sinistres les uns que les autres.
Le brigadier Poivrot avait ouvert le dossier sur une photo de la crypte où se réunissaient les adeptes de la secte et où ils disaient pratiquer la magie noire et la sorcellerie. Le commissaire remarqua alors les inscriptions en grandes lettres rouges qui s’étendaient sur les murs, sur la voûte et sur le sol de la crypte, il s’agissait du même genre de symboles que ceux de la flèche.
Le responsable de la secte avait avoué qu’il s’agissait d’écriture de sorcellerie mais qu’il n’avait pas la moindre idée de leurs significations. Il s’était juste contenté de les recopier à partir d’un vieux grimoire qu’il avait déniché au marché aux puces de Montreuil, à Paris.
La secte satanique ? Pouvait-elle vraiment être derrière les deux doubles meurtres ? Le commissaire jeta un coup d’œil en direction des deux flèches d’or 24 carats qui étaient soigneusement rangées dans une boite sur son bureau. Il doutait que cette secte ait pu commettre ces crimes car ses adeptes étaient âgés tout au plus de 21 ans et ils étaient pauvres comme Job. Certains erraient même d’un foyer d’accueil pour sans abri à l’autre. Même en mettant en commun la totalité de leurs biens, ils n’auraient pas pu acheter le dixième d’une seule flèche d’or. Et il y en avait quatre !
Le commissaire soupira. Sa piste menaçait de tomber à l’eau comme toutes les autres. Une écriture de sorcellerie. Ça lui faisait une belle jambe, il ne connaissait personne susceptible de lui traduire ce qu’il y avait d’écrit sur les flèches. Il n’avait pas de sorcier ou de sorcière dans ses connaissances, ni dans le personnel de la police.
Puis il eut une idée. Certes il n’en connaissait pas, mais cela devait pouvoir se trouver, nom d’un chien. Cela valait le coup d’essayer, il n’avait pas d’autre piste, autant voir jusqu’où elle les mènerait.
« Poivrot ! Allez me chercher un annuaire des Pages-Jaunes. » ordonna-t-il à son second. Il ne savait pas par où commencer ses recherches, autant commencer par là, c’était le plus simple.
Le brigadier disparut dans le couloir en se demandant bien pourquoi le chef avait besoin d’un annuaire des Pages-Jaunes.
Il revint un peu plus tard chargé d’un énorme annuaire national des Pages-Jaunes.
Le commissaire le feuilleta à la recherche de « Sorcellerie ».
Soin à domicile…. Soins esthétique corporel : matériel…. Soins hors d’un cadre réglementé… Sonorisation, éclairage… Soudure : matériel et fournitures….
Pas de sorcier ou de sorcellerie.
« Poivrot ? D’après vous comment peut-on mettre la main sur un sorcier ou une sorcière ? demanda le commissaire.
— Dans les Pages-Jaunes ? » s’étonna le brigadier. Il se gratta le menton. « Regardez à ‘Praticien Occulte’ c’est comme ça qu’ils préfèrent qu’on les appelle si je me souviens bien… » finit-il par proposer.
Le commissaire fit tourner rapidement les pages de l’annuaire.
Poste… Poterie…Pots d’échappement… Praticiens Occultes !
Euréka ! Il y en avait une liste qui s’étalait sur deux pages complètes. Quelle belle invention que les Pages-Jaunes ! Maintenant restait à en trouver un pas trop loin de Sainte-Gudule.
Le commissaire survola rapidement les centaines de noms qui figuraient là… Beaufils… Beloirs… Ciredutemps… D’Alembert… Delacours… Edora… Elinas… Gandalfe… Granger… Maxime… Mélusine… Méliore… Merlin… Morgane… Oggs… Orphée… Palestine… Potter… Pressine… Percevault…Radburot… Saroumanne… Vandenloo…Viviane… Xanatos… Zoroastra…
Mon Dieu ?! Comment faire pour en trouver un en particulier dans cette interminable liste ?
« Poivrot ! Allez chercher du café ! Nous allons en avoir besoin, Trouver un sorcier près de chez nous, c’est comme chercher une aiguille dans une meule de foin… la matinée va être longue. ! »
  Après deux heures de travail acharné, le commissaire, avec l’aide précieuse du brigadier Poivrot, était parvenu à réduire considérablement la liste en éliminant tous les sorciers qui habitaient à plus de deux cents kilomètres de Sainte-Gudule. Mais il en restait tout de même une centaine.
Les deux policiers s’accordèrent une pause déjeuner au bistrot situé en face du commissariat.
Suite à ça, ils reprirent leur quête assidue d’un sorcier ou d’une sorcière dans les environs de Sainte-Gudule. Après un long moment de repérage sur une carte, la liste se réduisit à trois noms dans un rayon de 25 km : Pressine Marie-Christine, Freton Aranael et Vandenloo Cunégonde et Gertrude.
Leur choix se porta alors sur les Vandenloo car elles avaient l’avantage d’être deux à la même adresse. C’était un plus, cela signifiait avoir deux avis pour le prix d’un seul déplacement.
« Poivrot ! Allez chercher une voiture. L’enquête redémarre ! » s’exclama le commissaire.
Cette fois, il tenait une piste solide et n’allait pas la laisser passer.

       La suite très bientot .............................

L'amitié double les joies et réduit de moitié les peines.

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MessagePosté le: Ven 13 Mar - 12:03 (2009)    Sujet du message: Publicité

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Josie



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MessagePosté le: Dim 15 Mar - 18:26 (2009)    Sujet du message: 2 La maison aux volets bleus Répondre en citant

2 : La maison aux volets bleus.
Le commissaire Magret freina brusquement. La 4-L s’immobilisa aussitôt. Cette antique voiture émit un bruit indescriptible, un mélange de choc, de tôle et de chute.
Cette voiture avait déjà survécu à deux générations de policiers à Sainte-Gudule et ça se voyait. C’était d’ailleurs pour cela que c’était le seul véhicule toujours disponible dans le garage du commissariat. En général, plus personne ne s’aventurait à l’utiliser autrement que contraint et forcé. En effet, si cette voiture avait autrefois avancé à grand coup de chevaux vapeurs, depuis quelque temps déjà (un ou deux ans environ), et comme pendant la moitié du trajet effectué par le commissaire ce jour là, elle n’avançait plus que grâce à la force motrice provenant des mollets du brigadier qui poussait derrière.
Le brigadier Poivrot se redressa en se massant le nez. Lors de l’arrêt pour le moins brutal exécuté par le commissaire, il s’était violemment cogné contre le pare-brise et avait donné un douloureux coup de genou dans le pare-choc. Ce dernier avait alors décidé de prendre sa retraite anticipée et avait essayé de se sauver plutôt que d’être encore vu une fois accroché à ce tas de ferraille ambulant.
Le brigadier ramassa la pièce fugitive et se demanda bien quoi en faire.
« POIVROT ! cria le commissaire. Qu’est ce que vous faites ? »
Le brigadier reposa le pare-choc sur le sol, il verrait plus tard. Il se dirigea vers l’avant du véhicule où l’attendait son chef.
Devant les deux policiers et leur antique 4-L, la route s’arrêtait sur une petite place gravillonnée encerclée par des fossés pleins à ras bord d’une eau verdâtre et boueuse. De l’autre côté de cette conches (car il s’agissait d’une conche, nous sommes toujours en plein marais Poitevin), s’élevait une île surélevée que les gens du coin nomment une motte. Au sommet de cette motte se dressait une maison à l’architecture traditionnelle maraîchine. Murs de pierres grises, un étage pour avoir un refuge en cas d’inondation du siècle, toit presque plat à cause du vent et couvert de tuiles « tige de botte » oranges, des volets bleus… Rien d’extraordinaire quoi… Autour de la bâtisse s’étendait une pelouse parfaitement entretenue et d’un vert tellement vif qu’il n’avait rien de naturel, on aurait plutôt dit qu’on l’avait peinte sur le sol plutôt qu’elle y avait réellement poussé. Semés ci-et-là, des arbres fruitiers balançaient leurs branches dépouillées dans le vent d’hiver.
Le commissaire resserra le col de sa veste.
L’île était bordée d’une épaisse haie d’osier où s’élevaient par endroit des frênes taillés en forme de têtard comme le sont tous les frênes dans le marais. La cime de deux peupliers dépassait par-dessus la toiture de la maison.
Avec cette description, qui aurait cru que, le plus officiellement du monde, deux sorcières habitaient là ? C’était sans compter sur la fumée qui s’élevait par la cheminée… Une fumée bleu turquoise qui formait de larges anneaux dans le ciel. Avec ce détail, le doute n’était pas permis.
« Nous y voilà ! » annonça le commissaire Magret d’une voix qui se voulait sûre mais qui n’y arrivait pas tout à fait.
Tout à coup, il fut pris de doute. Cela lui faisait d’autant plus bizarre que d’habitude il ne doutait de rien et parfois même il ne se doutait de rien… enfin bref… Avait-il bien fait de venir ici ? N’était-ce pas une folie ? N’était-ce pas risquer de mêler des civiles à cette histoire de doubles-meurtres ? Avait-il tiré la chasse d’eau après être allé aux toilettes avant de partir ?
« Suivez-moi ! » finit-il par dire après avoir chassé toutes ces questions de sa tête.
Pour accéder à l’intérieur de l’île, une passerelle en bois et en acier inoxydable avait été aménagée par-dessus le fossé. Il y avait un portail à chaque extrémité de ce pont.
Magret serra contre lui la boite contenant la flèche ayant servi à assassiner Tristan L’Ecuyer. Ce n’était pas le moment de la perdre. Il avança vers la première grille. Le brigadier le suivit.
Un panneau blanc était accroché sur le premier portail. Il portait une série de textes :
Bienvenu chez les Sœurs VandenlooAvancez jusqu'à la maison,Sonnez !
Cette inscription se répétait dans une autre langue :
Welcomme at Vandenloo Sisteur’sGo up tou the maison,Dring!
La personne qui avait écrit cette traduction avait sans doute voulu le faire en anglais mais ne devait avoir qu’une très vague idée de ce qu’était la langue anglaise sinon il aurait dû savoir qu’on ne disait pas Welcomme mais Welcome, que Sisteur s’écrivait en fait Sister, que la préposition tou n’existait pas, que maison se disait house et que le mot dring n’existait pas…
Sous ce paragraphe, venait une troisième inscription. Impossible cette fois de dire à première vue de quelle langue il pouvait bien s’agir. Pour le commissaire, il ne s’agissait que d’une suite de gribouillis inintelligibles. Sans doute une traduction Français/Charabia. Mais voyez plutôt par vous-même :
liudhfma edfmauazeljhdx zoeuh eoudh [voir note  du début]
Le commissaire Magret jeta un coup d’œil rapide à la transcription des symboles qui étaient gravés sur la flèche. Il fut déçu, il ne s’agissait pas du même genre de gribouillis. Combien diable pouvait-il exister de sorte de Charabia ?
Le brigadier Poivrot semblait, de son côté, complètement perdu dans la contemplation du panneau.
« Elles devraient prendre des cours de langue ! finit-il par proclamer haut et fort.
— C’est sûr ! » confirma le commissaire, qui grâce, ou à cause des nombreux touristes qui venaient à Sainte-Gudule chaque année, parlait un anglais des plus corrects.
— Oui…, renchérit Poivrot sans vraiment prêter attention au commissaire. Là…, ajouta-t-il en désignant les premiers gribouillis de la deuxième ligne de charabia. Le mot ‘Bhar’ devrait être à la forme oblique, il s’agit d’un complètement d’objet ! »
Le commissaire se tourna vivement vers son subalterne.
« Car vous comprenez ces gribouillis, Poivrot ?! s’exclama-t-il.
— Ce ne sont pas des gribouillis, fit doucement remarquer le brigadier comme s’il s’adressait à un demeuré. Il s’agit de nagari !
— Des naga-quoi ? s’étonna Magret.
— Des Na-ga-ri ! articula soigneusement et calmement Poivrot. L’écriture de la langue Hindi !
— Car vous parlez Hindi ? marmonna Magret, perplexe.
— Bien évidemment ! répondit le brigadier Poivrot avec une telle innocence que ce ne pouvait qu’être vrai. Pas vous ? »
Le commissaire préféra ne répondre pas à cette question mais lança un regard en coin à son second. Ce type était vraiment bizarre.
Pour couper court à cette discussion sur ses connaissances linguistiques, le commissaire Magret poussa le portail. Ce dernier s’ouvrit en forçant et en émettant un ‘Kiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii’ assourdissant. Il faudrait aussi que ces sorcières mettent de l’huile sur les gonds de la grille d’entrée. Ce genre de bruit était hautement désagréable pour qui venait les voir.
Magret s’engagea sur la passerelle. Les planches étaient couvertes d’une légère couche de mousse verte très glissante. Personne ne semblait être passé par là depuis des années. Comment diable les Vandenloo sortaient-elles de chez elles ? Il n’y avait pas d’autre accès à l’île que cette passerelle !
Tout au fond de sa tête, des bribes de souvenirs de contes pour enfant rappelèrent au commissaire qu’en général les sorcières ne se déplaçaient pas comme tout le monde. Traditionnellement, elles utilisaient plutôt des balais volants… En bon représentant des forces de l’ordre qu’il était, Magret doutait qu’il s’agisse là d’un moyen de transport homologué par l’administration, il voyait mal un balai passer au contrôle technique…
Magret eut une brusque envie de se mettre à l’affût dans un buisson pour surprendre ces deux sorcières en train de décoller sur leur fameux balai. Cela ferait un chouette PV… Amende pour utilisation d’un balai comme moyen de transport non homologué par le service des Mines … Un truc comme ça, il le ferait encadrer et l’accrocherait dans son bureau.
Il faudrait tout de même qu’il vérifie s’il n’existait pas un règlement sur ce genre de moyen de transport. Après tout, la veille encore, il aurait juré que les sorcières ça n’existaient pas, ou du moins n’existaient plus, alors il pouvait bien exister un code du balai volant comme il existait un code de la route sans qu’il le sache. Il existait peut-être même un permis pour balai magique et des normes de sécurité CEE … Voilà un passionnant sujet de recherche pour ses loisirs…
Tout à ses réflexions sur les balais de sorcière, le commissaire arriva au portail qui séparait la passerelle de l’île. Là aussi il y avait un panneau :
Mais Attention !Crouic-Crouic vous surveille !
Bien évidemment le texte se répétait en quelque chose approchant l’anglais :
But Attention ! Crouic-Crouic regarde at you !
Et en Naga-truc comme dirait si bien le commissaire:
liazudchm bzdufzdciuazegcmi [toujours cf. la note de début]
Le commissaire et le brigadier s’échangèrent un regard un peu perplexe. Crouic-crouic ? Quel nom étrange pour un chien de garde.
Après avoir scruté la grande étendue verte éclatante de la pelouse, les policiers n’aperçurent rien de ressemblant à un chien de garde. Ici, il n’y avait que de l’herbe à l’allure pas très naturelle. En restant tout de même sur leur garde, ils poussèrent le portail.
« Krrrrrrrraaaaaaaaaaaaaaaaiiiiiiiiiiiiiiiiiuuuuuuuu ! »
Il était aussi mal huilé que le premier.
Le commissaire regarda à droite.
Le brigadier regarda à gauche.
Rien, pas la moindre trace du fameux Crouic-Crouic.
Avec méfiance, ils s’engagèrent sur la pelouse où une ligne de marches et de dalles conduisait jusqu'à la maison. Ils refermèrent consciencieusement le portail derrière eux.
« UuuuuuuuiiiiiiiiiiiiiiiiiaaaaaaaaaaaaaaaarrrrrrrrK »
Le commissaire fronça les sourcils… Ce portail venait de faire un bruit plutôt bizarre, non ?
Les policiers jetèrent un regard autour d’eux. Toujours pas de chien. Peut-être que cette histoire de ‘Crouic-Crouic vous surveille’ n’était qu’une feinte pour faire peur aux démarcheurs.
Les deux hommes s’engagèrent sur l’allée de dalle et de marches. Le brigadier remarqua que, vue de près, l’herbe avait vraiment une couleur bizarre. Il n’aurait jamais cru qu’un tel vert existe sur terre… du moins sur une pelouse. Cette couleur était tellement vive qu’elle devait pouvoir briller dans le noir. Cette couleur était tellement passionnante à regarder, que Poivrot s’immobilisa sur une large dalle de granit pour la contempler quelques instants. N’y tenant plus, il se pencha pour en prendre un brin.
« CROUIC ! »
Poivrot se redressa en sursaut. ‘Crouic’ ?! Il avait entendu un ‘Crouic’ ?! Le brigadier scruta les alentours à la recherche de ce qui venait de faire ‘Crouic’. Il ne vit rien de plus que ce qu’il avait déjà vu en entrant sur l’île. Devant lui, le commissaire avait continué son ascension vers la maison en prenant bien garde à ne pas glisser sur les dalles moussues.
Le ‘Crouic’ avait eut lieu alors qu’il allait prendre un brin d’herbe entre les doigts. Du bout de sa chaussure, il tâtonna le gazon au bord de la dalle. Pas qu’il pensa que ce fut l’herbe qui eu fait ‘Crouic’ (quoique, pendant une seconde&hellip mais ce qui avait fait ce bruit ne voulait peut-être pas qu’il touche à l’herbe. (C’était peut-être même tout à fait justifié et pour son bien, vu la couleur de la pelouse, elle était sans doute radioactive.). Sa semelle froissa les brins d’herbe.
« POIVROT ?! »
Le brigadier sursauta, glissa et se retrouva assis dans l’herbe mouillée. Il avait commis la grossière erreur d’oublier momentanément la présence du commissaire.
« Mais qu’est ce que vous fabriquez ? » continua à crier Magret.
Poivrot décida de ne plus penser au ‘Crouic’, ni à l’étrange couleur de la pelouse des sœurs Vandenloo. Il se releva et se débarrassa des morceaux d’herbe qui s’étaient accrochés à son pantalon.
Pendant qu’il rejoignait son chef au pas de course en faisant attention à ne pas tomber à nouveau, Poivrot eut l’intime conviction d’entendre une série de crouic amusés à peine audibles, comme une sorte de ricanement. Son instinct lui souffla que le fameux Crouic-Crouic de la pancarte, n’était pas un chien, que c’était quelque chose de pire qu’un chien.
Les deux policiers s’approchèrent de la maison d’où s’élevaient toujours des volutes de fumée turquoise.
… 5 mètres…
… 4 mètres…
… 3 mètres…
… 2 mètres…
« EUREKA ! hurla une voix très aiguë de femme à l’intérieur de la maison. J’y suis enfin a… »
Elle ne finit jamais sa phrase car, à ce moment là, il y eut une magistrale déflagration. On aurait dit que toute l’île venait d’exploser. Le toit de la maison se souleva et retomba à l’endroit exact où elle était précédemment. Plusieurs tuiles allèrent s’écraser sur le sol. Les fenêtres tremblèrent, plusieurs vitres éclatèrent.
Le brigadier et le commissaire s’étaient recroquevillés sur eux-mêmes pour se protéger des débris au cas où il y en aurait eu. Ils gardèrent cette position jusqu'à ce que le sol ait fini de trembler et que le silence soit revenu.
« Hééééé Merde ! » cria la voix de femme à l’intérieur de la maison.
Le commissaire et le brigadier s’échangèrent un regard. Il n’était peut-être pas encore trop tard pour prendre la fuite… Magret ramassa le paquet contenant la flèche. (Celui-ci lui ayant échappé au moment de l’explosion.). Il eut des scrupules à partir en courant de cet endroit. Ces femmes étaient la seule piste qu’il avait. Comment éluciderait-il les deux doubles-meurtres s’il ne suivait pas sa seule piste?
Le commissaire soupira.
Poivrot comprit à l’air résigné et vaguement désespéré de son chef qu’ils n’allaient pas piquer un sprint pour regagner la voiture et partir de ce lieu maudit le plus vite possible.
Le brigadier soupira.
Les deux hommes reprirent leur chemin en direction de la maison sans vraiment faire attention au fait que la fumée qui s’élevait de la cheminée était à présent rose bonbon et formait des suites de points et de tirets… Quelqu’un sachant déchiffrer le morse aurait pu reconnaître un ‘SOS’ en bonne et due forme.
Les policiers s’immobilisèrent sur le perron, juste devant la porte d’entrée. Avec stupéfaction ils découvrirent une feuille qui avait été punaisée à la hauteur de leurs yeux sur ladite porte. Il y avait une ligne de texte dactylographié au-dessus d’un gros point rouge.
« Posez votre doigt sur le cercle rouge en criant ‘Ding-Dong’ »
Perplexe, ils lurent la petite ligne qui avait été ajouté à la main en bas du document.
« La sonnette est en panne ! »
Voilà qui expliquait tout.
Le brigadier et le commissaire s’échangèrent un long regard. C’était à celui qui ne le ferait pas. Comme d’habitude, c’est Poivrot qui perdit cette joute visuelle. Il posa l’index droit sur le gros point rouge. (Il avait l’air très con comme ç Il prit une grande inspiration. (Vraiment très con&hellip
« Ding Dong », cria-t-il… pas trop fort.
Silence. Il ne se passa rien.
« DING DONG », cria-t-il plus fort, le doigt toujours sur le point rouge, après quelques minutes d’attente.
Rien de rien. Juste le silence.
« DING DONG », cria-t-il pour la troisième fois, encore plus fort.
Silence très silencieux.
« Poussez-vous d’là ! grogna le commissaire en poussant le brigadier. Tous des incapables, faut toujours tout faire soi-même ! » maugréa-t-il.
Magret prit la place de son subalterne. Il posa son index sur le point rouge et prit une inspiration.
« Ding Dong ! »
A force de crier sur tout le monde, le commissaire Magret était devenu un professionnel du genre. Il avait développé une puissance vocale absolument hors du commun.
Mais il ne se passa rien non plus.
Bon Dieu ?! Elles étaient sourdes là-dedans ou quoi ? Le commissaire se gratta le menton. Il allait devoir utiliser sa voix spéciale coup de gueule. Attention aux oreilles.
« DING DONG ! »
La porte vibra sous l’onde sonore. Une tuile, déstabilisée par l’explosion qui avait eu lieu un peu plus tôt, finit de se décrocher et s’écrasa sur une dalle.
Cette fois, il sembla qu’il y eut du mouvement à l’intérieur de la maison.
« Une minute, s’il vous plait ! » cria une femme à l’intérieur. Ce n’était pas la même voix que celle qu’ils avaient entendue lors de l’explosion.
Il y eu un nouveau silence.
« Chef ? » intervint tout à coup le brigadier Poivrot.
Le commissaire, toujours face à la porte, ne répondit pas.
« Chef ? insista le brigadier.
— Oui, Poivrot ? concéda à répondre le commissaire Magret, avec agacement, sans pour autant se détourner de la porte.
— CHEF ? accentua le policier.
— Quoi ? s’énerva Magret.
— Crouic ?!
— Quoi Crouic ? demanda le commissaire avec irritation.
— Crouic !
— Poivrot ! Pourquoi dites-vous ‘Crouic’ ?
— Mais c’est pas moi qui dit crouic ! répondit le brigadier.
— Crouic, crouic…
— Mais qu’est ce que c’est que cette…, s’écria Magret en se retournant vers son subalterne, … plaisanterie ! » acheva-t-il dans un murmure, d’une voix complètement cassée par la surprise de ce qu’il découvrit.
Le brigadier Poivrot se tenait adossé au mur le plus proche. S’aplatissant du plus qu’il pouvait, comme s’il voulait faire lui-même partie des pierres de construction. Devant lui se tenait le plus énorme cochon que le commissaire ait jamais vu de toute sa vie.
L’animal, rose et à moitié couvert de boue, devait faire un mètre dix de haut et devait bien peser trois cents kilos.
« Crouic ?! »
Le cochon fixait méchamment le brigadier de ses petits yeux noirs et cruels. Il s’approcha de sa victime et sa renifla.
Il émit un crouic déçu
Il se détourna de Poivrot, il ne devait pas être à son goût. L’animal s’approcha alors du commissaire en faisant trembloter ses triples mentons.
Magret s’aplatit à son tour contre le mur.
Le cochon le renifla.
« Crouiiiic ! » fit agressivement l’animal.
Il montra les dents… Pour l’occasion le commissaire découvrit qu’un cochon adulte de cette taille était muni de canines impressionnantes. De vraies défenses…
« Poivrot ? murmura Magret en regrettant d’avoir pris des côtelettes à midi. Faites quelque chose !
— Crouic ! »
Le cochon se mit à gratter furieusement le sol avec l’une de ses pattes avant comme un taureau sur le point de charger.
« Crouic ?!
— Poivrot !!
— Au-secours ! » cria le brigadier.
Il savait que ça ne servait pas à grand chose de crier, ça pouvait même énerver un peu plus l’animal, mais il n’avait rien trouvé de mieux. Maintenant qu’il savait qui était le Crouic-crouic de la pancarte, il comprenait ce que son instinct avait voulu dire par ‘pire qu’un chien’. Un porc de cette taille avait des mâchoires et des dents plus dangereuses que celles d’un molosse et avait suffisamment de force pour arracher un arbre.
« Crouic-crouic ! cria une voix de femme. Ça suffit ! » ajouta-t-elle doucement.
Le cochon se détourna immédiatement du commissaire en perdant tous signe d’agressivité. Il alla rejoindre la porte en se dandinant, visiblement fier de lui.
Les policiers remarquèrent que la femme qui avait appelé l’animal se trouvait dans l’encadrement de la porte. Quand le cochon arriva à sa hauteur, elle s’agenouilla et lui prit la tête entre les mains. Elle joua alors un peu avec comme s’il s’agissait seulement d’un bon gros chien.
« Oh, c’est le bon Crouic-crouic à sa maman, ça ! badina-t-elle avec l’animal. Maintenant faut laisser les messieurs tranquille. »
Elle prit quelque chose dans une coupelle située près de la porte et le jeta au loin dans la pelouse. Le cochon suivit l’objet du regard avant de partir en courant à sa poursuite comme un bon gros toutou bien dressé.
Les policiers regardèrent l’animal s’éloigner avec un certain soulagement.
« Excusez-le, dit la femme à l’intention des policiers. Il est un peu taquin mais pas méchant ! »
Poivrot fut bien content de l’apprendre, il s’était inquiété…
« Que puis-je pour vous, messieurs les policiers ? demanda-t-elle doucement.
Visiblement pour elle, avoir un cochon comme chien de garde, n’avait rien, mais alors absolument rien, d’étrange.
Ce fut la première rencontre du commissaire Magret et du brigadier Poivrot avec Cunégonde Vandenloo.
Il s’agissait d’une jeune femme de 26 ans, ni petite ni grande, brune avec des yeux couleur noisette grillée en forme d’amande. Son visage, encadré par des cheveux noirs aux reflets bleutés, était d’un ovale parfait. Physiquement, elle était irréprochable avec un petit air de pin-up des années cinquante. Assurément il s’agissait d’une fille très belle.
Le brigadier Poivrot la dévisagea des pieds à la tête. Quoique son regard n’aille jamais jusqu'à la tête, il resta accroché sur des parties d’anatomie typiquement féminine que la jeune femme avait su particulièrement mettre en valeur dans un pull moulant élégamment décolleté.
Il était agréablement surpris. Tout au long du chemin pour venir ici, il avait cru que les sœurs Vandenloo, en bonnes sorcières, devaient avoir un âge canonique et devaient être extrêmement laides.
« Poivrot ! le rappela à l’ordre le commissaire. Fermez la bouche, vous allez finir par baver par terre. »
Le brigadier se ressaisit brillamment, non sans prendre une teinte cramoisie assez hideuse.
Cunégonde eut un rire charmant face au malheur du pauvre policier.
« Mme Vandenloo ? demanda le commissaire avec sérieux.
— Mademoiselle ! Madame, c’était ma mère... Je suis Cunégonde Vandenloo, pour vous servir, répondit la jeune femme en reprenant son sérieux elle aussi. Que puis-je faire pour vous ?
— Vous êtes bien... heu… Praticienne Occulte ?
— Vous pouvez dire sorcière vous savez… Je ne vous transformerais pas en crapaud buffle pour autant », dit-elle dans un sourire pour essayer de réduire la gêne du policier.
Cette remarque eut l’effet inverse à celui escompté. Le commissaire se pétrifia. Elle pouvait vraiment le transformer en quelque chose ? Il y eut un silence gêné.
Cunégonde eut un geste gracieux pour remettre une mèche de ses cheveux derrière son oreille. A cette occasion, le brigadier Poivrot remarqua que la jeune femme portait un casque tenant un écouteur sur son oreille gauche et auquel était incorporé un très fin micro qui, pour le moment, était rabaissé sous son menton. Le casque était relié par un fil noir à un boîtier qui était fixé à sa ceinture. Le boîtier avait une antenne et des voyants lumineux.
Le regard du brigadier fut alors attiré par un autre objet qui était aussi accroché à la ceinture de la jeune femme. Il s’agissait d’une canne en bois aux reflets rouges avec, comme pommeau, une massive pierre orange translucide et veinée de rouge brillant. Poivrot reconnu en cette pierre une magnifique opale de feu. Vu la taille du caillou, il devait valoir une vraie fortune. Il remarqua une ombre au cœur de la pierre, pour un peu il aurait même cru que cette ombre avait bougé.
Il ne put pas continuer son observation plus longtemps car Cunégonde avait suivi le regard du policier et avait déplacé la canne de manière à la faire disparaître de sa vue.
« Commissaire ? Que puis-je faire pour votre service ? » insista La jeune femme face au mutisme du commissaire Magret.
Magret devint blême. Comme savait-elle qui il était ? Puis il se ressaisit. Sa photo était dans tous les journaux car il était le policier qui enquêtait sur les doubles meurtres de Sainte-Gudule.
« Et bien voilà… finit-il enfin par dire. Nous avons besoin de votre science pour résoudre une énigme. »
Le visage de la sorcière sembla s’illuminer.
Pas pour longtemps…
Bi-biip…. Bi-biip… Bi-biip… sonna joyeusement le boîtier que Cunégonde portait à la ceinture. Elle attrapa l’objet en un clin d’œil et l’ouvrit. A l’intérieur il y avait un écran et un minuscule clavier. Elle sourit en lisant ce qu’affichait l’écran.
Elle referma le boîtier et se tourna vers les policiers.
« Excusez-moi, dit-elle avec une petite moue triste. Il faut que je vous fasse patienter quelques instants. Si vous voulez bien entrer. »
Elle recula d’un pas pour libérer le passage. Le commissaire frémit d’appréhension. Il allait entrer chez une sorcière… Pardon, chez DEUX sorcières… Brrrrr…
Allons courage…
Il s’avança. Poivrot le suivit de près, pas plus rassuré que ça, lui aussi.
Les deux policiers furent à la fois déçus et soulagés de ce qu’ils découvrirent à l’intérieur. Le hall d’entrée était très classique. Un paillasson, du carrelage noir et blanc, un éclairage électrique, du papier peint à fleurs, un meuble bas avec un pot de fleur et une coupelle dessus, deux portes manteaux et une corbeille pour mettre les parapluies.
Il n’y avait là absolument rien d’étrange ou de farfelu qui indiquait que l’on était dans la maison de deux sorcières.
Cunégonde, toujours souriante, leur fit un geste les invitant à entrer dans une pièce située à leur droite. Ils lui obéirent docilement sans vraiment se méfier. Les sorcières semblaient, en fin de compte, être des personnes comme tout le monde. Sauf, peut-être qu’elles avaient un cochon de garde et une pelouse à la couleur fluorescente.
En entrant dans cette nouvelle pièce, le commissaire et le brigadier révisèrent immédiatement leur jugement. Les sorcières ETAIENT des gens bizarres. La pièce dans laquelle ils venaient de pénétrer n’était pas du tout du genre que l’on trouve chez les gens normaux.
En fait, il s’agissait d’une sorte de salon de réception. Au centre il y avait une table basse avec d’un côté deux tabourets avec des coussins rouges posés dessus, et de l’autre deux tabourets avec des coussins verts. C’était à peu près les seules pièces de mobilier. Les murs étaient pour leur part recouverts d’étagères où étaient posées toutes sortes de chose. Des livres, des statuettes, des objets aux formes farfelues, des cailloux, des animaux empaillés, et surtout une bonne centaine de bocaux contenant des animaux conservés dans du formol. La pièce, qui n’avait pas de fenêtre, était assez sombre et seulement éclairée par des lampes posées sur les étagères.
« Asseyez-vous… », les invita Cunégonde sans se départir de son sourire et en leur désignant les tabourets rouges.
Les policiers hésitèrent à accepter mais ils s’assirent obtempérèrent finalement. Les tabourets n’allaient pas les manger quand même.
« Maintenant si vous voulez bien m’excuser quelques minutes, j’ai une petite chose à régler avant de pouvoir vous être toute ouïe. »
Elle disparut sans attendre de réponse par une deuxième porte située au fond, à gauche.
A présent, seuls dans ce salon à la décoration plus que sinistre, les deux policiers s’échangèrent un regard malheureux. Mais qu’étaient-ils venus faire dans cette galère. ?
« Très jolie décoration… » finit par dire Poivrot pour rompre le silence.
Il se sentait mal à l’aise dans cette pièce, assis sur ce tabouret et avait dit la première chose qui lui était passée par la tête.
Le commissaire lui adressa un regard peu convaincu. Pour lui, une personne qui décorait son salon avec des animaux morts conservés dans du formol ou empaillés méritait d’aller faire rapidement un tour aux urgences psychiatriques de l’hôpital le plus proche… Mais il était quand même soulagé d’entendre la voix de son subalterne, lui aussi se sentait mal à l’aise sur son tabouret.
Alors qu’il essayait de trouver une position confortable sur son siège, Magret comprit la raison principale de son malaise. Le tabouret n’était pas seulement trop bas pour un homme adulte, il était bancal et dans le coussin il devait y avoir des cailloux très durs aux formes anguleuses.
Juste à côté de lui, Poivrot avait fait le même constat et s’était levé avant d’avoir trop mal à l’arrière-train pour pouvoir bouger.
Le brigadier fit quelques pas dans la pièce sous le regard de son supérieur qui hésitait à en faire autant. Il s’approcha des étagères. Il essaya de déchiffrer les titres des livres mais n’y parvint pas. Il admira les statuettes sans vraiment comprendre ce qu’elles représentaient, quoique certaines étaient plutôt rigolotes. Il observa les différents objets en se demandant à quoi ils pouvaient bien servir Et puis, immanquablement, son regard se posa sur les animaux conservés dans des bocaux de formol. Il y avait là toutes sortes de reptiles, d’amphibiens, de poissons… Cela lui rappela l’une des salles de sciences du lycée où il avait fait ses études. Ce souvenir en raviva d’autre… Mr Coupchou et sa perpétuelle odeur de tabac froid et de vin bon marché… Les travaux pratiques où il avait de nombreuses fois failli faire sauter tout l’établissement… Ah la la, c’était le bon vieux temps.
Poivrot regardait distraitement un gros lézard baignant dans son liquide de conservation quand celui-ci lui fit un clin d’œil. Le brigadier revint brutalement à la réalité. Il fixa attentivement l’animal. Il était mort, il ne pouvait pas lui avoir fait de clin d’œil. Ce devait être une illusion d’optique.
Le lézard lui fit un nouveau clin d’œil et se retourna dans son bocal.
Poivrot fit un bon en arrière.
« Chef ?! » s’écria-t-il.
Mais le commissaire ne répondit pas. Il était bien trop occupé à fixer du regard, avec stupeur, une marmotte soi-disant empaillée qui était en train de lui faire des grimaces.
« Chef ? insista le brigadier. Chef ?! Les bo… bocaux…
— Quoi les bocaux ? » lui répondit le commissaire en se détournant de la marmotte qui lui tirait la langue pour se tourner vers son subalterne. Il se tourna juste au moment où une grenouille soi-disant morte et conservée dans du formol sauta hors de son bocal pour aller rendre une petite visite à une salamandre dans le bocal à côté du sien.
Poivrot se tourna vers son chef à ce moment là et ne vit pas le saut de la grenouille, part contre il remarqua le manège de la marmotte qui à présent était pliée de rire et tapait sur l’épaule d’un renard empaillé complètement hilare.
Les deux policiers reculèrent le plus loin possible des étagères. Ils comprirent que tous les animaux qui se trouvaient dans le salon n’étaient pas vraiment mort, mais ils n’avaient pas pour autant l’air vraiment vivant… des animaux zombis ? Et toute cette faune morte-vivante était en train de les regarder avec des yeux perplexes, intéressés ou amusés.
« Chef ? Et si on partait …. VITE ! » proposa le brigadier d’une toute petite voix avec espoir.
Le Commissaire était sur le point d’appliquer cette proposition et de partir en courant sur le champ sans demander son reste quand il se souvint, que là dehors, sur la pelouse radioactive, il y avait trois cents kilos de cochon passablement agressif qui ne l’aimait pas du tout. Jamais ils ne pourraient atteindre la voiture… même s’ils le voulaient très très fort…
Ils étaient bel et bien prisonniers dans cette maison.
« Un policier ne recule pas devant la peur ! sermonna le commissaire en allant se rasseoir. Faites comme si de rien était ! ordonna-t-il.
— Mais chef…, voulut protester le brigadier après qu’un serpent lui ait tiré la langue.
— POIVROT ! »
Le brigadier accepta finalement de retourner s’asseoir et de faire comme si de rien était. Ce n’était vraiment pas facile. Il sentait les regards de tous les animaux morts-vivants sur lui. Parfois il entendait des ricanements…
Après plus de dix minutes d’attente, les deux policiers avaient les nerfs à vif et commençaient à sérieusement penser qu’on les avait oubliés. Pour leur plus grand soulagement, ils entendirent des pas se rapprocher.
Une femme entra vivement dans la pièce par la porte qui donnait dans le hall, traversa le salon au pas de course et disparut par l’autre porte sans accorder le moindre regard aux deux policiers.
Le commissaire et le brigadier restèrent complètement ébahit par ce manque flagrant d’intérêt pour leurs personnes.
Ils venaient de faire leur première rencontre avec Gertrude Vandenloo.
Il s’agissait d’une femme de presque quarante ans, grande et maigre, brune avec une crinière de cheveux frisés. Elle était vêtue d’une extravagante robe rouge et jaune à petits pois. Malgré son âge, son visage semblait avoir déjà beaucoup vécu et elle paraissait au moins dix ans de plus.
Pendant la brève apparition de Gertrude Vandenloo, le brigadier Poivrot avait pu remarquer qu’elle portait, comme Cunégonde, une canne attachée à la ceinture, une canne avec un pommeau blanc laiteux, une pierre de lune.
Le bruit des pas de la femme diminua quand tout à coup elle changea d’avis, fit demi-tour et revint en direction du salon. La femme réapparut.
« Excusez-moi, mais qui êtes vous ? » demanda-t-elle d’une voix très aiguë.
Les policiers reconnurent la voix qu’ils avaient entendue au moment de l’explosion. Par politesse, les deux hommes se levèrent de leur siège.
« Vous devez être Gertrude Vandenloo ?! demanda supposa le commissaire.
— Certes ! répondit la sorcière. Mais cela ne me dit pas qui vous êtes !
— Je suis le commissaire Magret, se présenta le commissaire. Et lui c’est le brigadier Poivrot.
— Et que puis-je faire pour votre service ?
— Bien, comme nous l’avons dit à votre sœur tout à l’heure, nous sommes venus car nous avons besoin de votre aide pour résoudre un petit problème.
— Ma sœur ? Car vous avez vu Cunégonde ? »s’étonna Gertrude.
Non, ils étaient passés par la fenêtre, pensa sarcastiquement Magret. Comment croyait-elle qu’ils étaient entrés ?
« Oui ! répondit-il sobrement. Elle nous a dit d’attendre ici et elle a disparu.
— Et à l’heure qu’il est, elle a dû vous oublier… soupira-t-elle. Tout à l’heure nous avons eu un… petit incident qui a occasionné quelques dégâts, cela a provoqué une interruption sur le réseau et a fait planter nos ordinateurs. Cunégonde travaille à relancer les sites web... et quand elle est là-dedans, elle oublie tout… » tenta d’expliquer Gertrude face aux mines interloquées des policiers.
Réseau ? Ordinateurs ? Sites Web ? Ces femmes étaient peut-être des sorcières, mais des sorcières modernes alors! Pensa Poivrot.
« Mais dites-moi quel est votre problème ! reprit Gertrude. Mais, s’il vous plaît, asseyez-vous. »
Comme ils étaient bien élevés, les deux hommes se rassirent sur les très inconfortables tabourets rouges. La femme prit place sur l’une des tabourets verts.
« Voilà…, annonça le commissaire en posant la boite contenant la flèche d’or sur la table. Nous aimerions que vous disiez tout ce que vous savez à propos de cet objet ! »
Il ouvrit la boite.
Gertrude resta muette. Elle tendit la main et pris la flèche. Elle la soupesa et la reposa.
« Vous prendrez bien du thé ? demanda-t-elle.
- Non, merci, pas pour moi », répondit le commissaire en ce demandant bien ce que venait faire le thé à ce moment là.
La sorcière se tourna vers le brigadier qui refusa lui aussi.
Gertrude se leva de son siège et se dirigea vers la porte au fond à gauche.
« Cunégonde ? » Appela-t-elle.
Silence.
« CU-NÉ-GON-DE ! » cria-t-elle à nouveau.
Cette fois il y eut une vague réponse.
« EST-CE QUE TU PEUX APPORTER DU THÉ POUR CES MESSIEURS DE LA POLICE ?! » ordonna-t-elle.
Nouveau silence.
« CUNÉGONDE ! »
Il y eut un ‘j’y vais’ à peine audible.
Heureusement qu’ils avaient tout les deux refusé d’en prendre, soupira le commissaire. Cette femme devait être en train de se moquer d’eux.
Gertrude revint s’asseoir et reprit la flèche. Elle l’examina sous tous les angles. Elle resta à faire ça pendant un temps incroyablement long sans dire un seul mot.
Cunégonde finit par arriver en portant un plateau chargé d’une théière en porcelaine rose, avec deux tasses, leurs soucoupes et un sucrier assorti, une assiette de biscuits, deux petites cuillères en argent et une pince à sucre. La jeune femme s’approcha de la table basse et posa son fardeau dessus. Sans dire un mot, elle servit le thé et tendit les tasses fumantes aux policiers. Ceux-ci, en personne toujours bien élevées mais qui commencent à regretter de l’être, les prirent.
« Ils veulent savoir ce que nous savons sur cet objet. » intervint Gertrude alors que sa sœur prenait place sur le dernier tabouret.
Cunégonde prit la flèche, la soupesa et l’examina, elle aussi, sous tous les angles sans dire un mot. Elle rendit la flèche à Gertrude et se leva. Elle se dirigea vers les étagères, prit un épais volume relié de cuir marron et se mit à le feuilleter.
Gertrude se remit à examiner la flèche. Elle la reposa au bout de quelques minutes et alla rejoindre sa sœur.
D’instinct, les policiers comprirent que l’expertise allait mettre du temps. Comme ils n’avaient rien de mieux à faire, ils se concentrèrent sur leur tasse, du moins le commissaire. Le brigadier Poivrot, lui, n’était pas très fan de thé alors il tourna son attention vers l’assiette de biscuits. Il y en avait de toutes les formes… des cœurs, des fleurs, des carrés, des ronds, des poissons… Et il y en avait un, posé sur le rebord du plat, en forme d’escargot. Il avait une délicieuse couleur caramel.
Le brigadier sentit les regards des animaux mort-vivant se poser sur lui. Il cru même discerner un rire. Il préféra ne pas y faire attention et prit le biscuit en forme d’escargot.
Il le regretta. Ce gâteau était extrêmement lourd et très lisse… On aurait dit une pierre. Comme, décidément, il était très bien élevé, il n’osa pas le reposer là où il l’avait pris. Prenant son courage à deux mains, il mordit dedans avec méfiance. Il faillit se casser une dent. En fait il s’agissait bel et bien d’une pierre, ou plutôt d’un fossile… Une ammonite morte depuis plus de soixante-cinq millions d’années.
Le brigadier Poivrot avait beau être d’une extrême politesse, il ne pouvait pas manger des cailloux. Il reposa donc le fossile sur le rebord de l’assiette. Ni vu, ni connu. Il porta ensuite toute son attention sur sa tasse de thé fumante. Il s’en dégageait une agréable odeur fruitée.
De son côté, le commissaire Magret avait mis deux petits cubes de sucre blanc dans sa tasse et faisait tourner le thé avec l’une des très belles cuillères qui avaient été mises à leur disposition.
Gertrude revint à la table, reprit la flèche dans les mains, l’examina à nouveau, la reposa et retourna auprès de sa sœur.
Le commissaire, qui avait relevé le nez, rabaissait la tête vers sa tasse quand il perçut un mouvement sur le plateau… Oui, oui ! Un mouvement. Perplexe il fixa la vaisselle qui était posée là. Il y eut un autre mouvement. Cela venait de la théière… Plus précisément cela venait du couvercle de la théière. Sous les regards inquisiteurs du policier, le couvercle se souleva doucement. Par l’ouverture ainsi formée entre la théière et son couvercle, il vit apparaître une paire de gros yeux jaunes et globuleux. Le couvercle, poussé par la tête qui portait ces yeux globuleux, se souleva un peu plus.
Le commissaire reposa brusquement sa tasse sur la table. Il y a avait un crapaud dans la théière… beurk ! Surpris par le bruit, le crapaud disparut dans le récipient et le couvercle retomba.
Vu qu’il devenait impossible de boire le thé, le commissaire se tourna vers le plat de gâteau. Il remarqua un biscuit à l’appétissante couleur caramel qui avait la forme d’un escargot. Il le prit.
Il regretta lui aussi ce geste en découvrant le poids et la texture du gâteau. Toutefois comme il n’était pas mal élevé il décida de le manger quand même, mais il le reposa bien vite sur le rebord du plat en découvrant qu’il ne s’agissait pas d’un biscuit mais d’une ammonite fossilisée.
Le geste du commissaire pour reposer le caillou sur le plat attira le regard du brigadier Poivrot. Celui-ci venait de goûter le thé et lui trouvait un goût pour le moins étrange. Poivrot remarqua alors que la théière le regardait avec de gros yeux globuleux. Intrigué, le brigadier fixa l’objet. Il devint verdâtre en découvrant qu’il y avait un crapaud en train de prendre un bain dans la théière. Il reposa délicatement sa tasse sur la table avec une expression de profond dégoût sur le visage.
Le crapaud, loin de s’offusquer des cette expression, sortit un peu plus de la théière. Il posa ses pattes avant sur le rebord de porcelaine rose. Il regarda avec intérêt le commissaire… puis le brigadier… il examina les bocaux qui étaient sur les étagères… Il jeta un coup d’œil aux deux sorcières qui cherchaient avidement quelque chose dans un livre… En fin de compte, l’animal posa les yeux sur l’assiette de biscuit qui était juste à côté de lui. Ses yeux s’illuminèrent à la vue d’un délicieux gâteau en forme d’escargot…
Dans un mouvement vif comme l’éclair, il projeta sa langue pour capturer le fameux biscuit. Il comprit son erreur quand l’extrémité de sa langue se colla au fossile. Mais il ne pouvait plus rien faire à ce moment là, sa langue était collée dessus et allait lui revenir en pleine tête dans la seconde à venir. Pour limiter tout de même les dégâts, il plongea dans la théière.
Le fossile percuta de plein fouet la porcelaine rose. La théière se brisa et déversa son contenu sur le plateau. Les policiers se levèrent d’un bond en se jetant en arrière pour éviter de recevoir le thé sur les genoux.
Les sorcières, alertées par le vacarme, se précipitèrent voir ce qui se passait.
« Trévor ! s’écria Cunégonde en attrapant le crapaud qui essayait, au milieu des débris de porcelaine, de détacher le caillou de sa langue. Je t’ai cherché toute la journée ! Où étais-tu passé ? »
Tout en parlant, la jeune femme s’était dirigée vers les étagères. Sans prendre la moindre précaution, elle fit entrer l’animal dans un bocal de formol vide. Elle referma soigneusement le couvercle pour éviter que le crapaud s’échappe à nouveau.
Sur les autres étagères, les animaux morts-vivants étaient pliés de rire.
Gertrude, pendant ce temps, examinait les dégâts avec une moue visiblement agacée. Encore une théière de cassée ! Elle soupira.
Quand Cunégonde fut revenue auprès de la table, les deux sorcières s’assirent sur les tabourets verts. Par réflexe, les policiers reprirent place sur les tabourets rouges.
La plus vieille des sorcières s’éclaircit la voix. Le commissaire et le brigadier la regardèrent avec intérêt.
« Il s’agit…, commença-t-elle doucement à dire, …d’une flèche…, continua-t-elle sur le même ton, … en or…, poursuivit-elle lentement, …24 carats…, développa-t-elle de sa petite voix aiguë, ett qui fait 812 grammes, acheva-t-elle.
— Et ? intervint le commissaire pour l’inciter à en dire plus.
— Et c’est tout ce qu’on sait », répondit Cunégonde dans un des ses charmants sourires.
Le brigadier ouvrit des yeux grands comme des soucoupes sous l’effet de la stupeur. C’était tout ? Il faillit avoir un petit rire nerveux. Ces deux bonnes femmes venaient de passer une demi-heure à chercher et à les faire attendre pour leur annoncer ça, alors que c’était écrit dans tous les journaux.
Le commissaire, lui, ne réagit pas comme son subalterne. Il devint rouge foncé, se gonfla et se mit à respirer bruyamment. Visiblement il était au bord de l’explosion.
Sentant venir le danger, le brigadier Poivrot comprit qu’il était de son devoir d’intervenir.
« Et pour les inscriptions ? Vous avez réussi à les traduire ? demanda-t-il.
— Quelles inscriptions ? s’exclamèrent en chœur les deux sorcières.
— Ben celle-là ! », leur répondit le brigadier en prenant la flèche et en leur montrant l’emplacement de la gravure.
Les deux femmes prirent l’objet dans les mains. Elles plissèrent les yeux pour essayer de mieux voir. Cunégonde finit par se lever et alla prendre un objet sur l’une des étagères et revint auprès de sa sœur. Il s’agissait d’une loupe.
Après avoir ré-examiné la flèche, elles poussèrent un « Oh » et s’échangèrent un regard.
« Alors ?! » s’énerva le commissaire qui était un peu moins rouge qu’auparavant.
Les deux femmes se tournèrent vers le policier.
« Il s’agit d’Elfique ancien ! annonça Gertrude.
— La langue qu’ont utilisé les Praticiens Occultes pendant des siècles, et ce depuis l’antiquité, continua Cunégonde.
— Mais nous ne le parlons pas… D’ailleurs plus personne, ou presque, le parle de nos jours, renchérit Gertrude.
— On utilise l’anglais à la place maintenant ! C’est plus pratique », conclut Cunégonde.
Les deux policiers prirent un air tellement malheureux que les sorcières eurent pitié d’eux.
« Mais on peut essayer de trouver quelqu’un sur le réseau pour vous le traduire…, proposa Cunégonde.
- Le réseau ? s’étonna Poivrot.
— Oui ! Le réseau Internet de tous les Praticiens Occulte… », expliqua Cunégonde comme s’il s’agissait d’une évidence.
— Car il existe un réseau Internet de sorcier ? s’exclama le commissaire, surpris qu’il puisse exister un réseau informatique organisé chez les sorciers, même la police n’en avait pas.
— Evidement ! lança Gertrude avec une pointe d’acidité. On n’est plus au moyen-âge !
— Et puis c’est très pratique pour s’échanger les toutes dernières nouvelles, ajouta Cunégonde dans son éternel sourire et son calme imperturbable. D’ailleurs avec ça, on ne devrait pas avoir trop de mal à trouver quelqu’un pour vous traduire de l’elfique ancien. »
La jeune femme attrapa la flèche d’or et se dirigea vers la porte.
« Suivez-moi ! claironna-t-elle. On va même faire ça tout de suite. »
Elle disparut en tenant toujours la flèche dans les mains. Le commissaire se leva d’un bond.
« Revenez immédiatement, vous n’avez pas le droit de prendre cette flèche ! cria-t-il. C’est une pièce à conviction ! » Il se jeta à la poursuite de la jeune sorcière.
Poivrot et Gertrude se lancèrent un regard un peu perplexe et suivirent les deux autres à l’extérieur du salon.
La balade fut brève. Ils longèrent un couloir où devait pousser au moins toutes les plantes de la création sagement plantées dans des pots en terre cuite. Ils prirent la troisième porte à gauche.
Le brigadier constata au premier coup d’œil que la pièce où ils venaient d’entrer ne devait avoir qu’une seule et unique fonction, celle de contenir le plus incroyable ordinateur qu’il ait jamais vu de toute sa vie… du moins en vrai.
Il y avait là le fleuron de la technologie informatique mondiale. Des ordinateurs comme celui-là, il n’en avait vu que dans des revues spécialisées, à la rubrique « vous en rêvez mais vous n’aurez jamais les moyen de vous l’acheter » et on devait pouvoir compter le nombre d’exemplaires au monde sur les orteils d’un seul pied. Cet ordinateur possédait plusieurs écrans permettant de gérer simultanément plusieurs interfaces. Il devait être tellement puissant qu’on devait pouvoir surfer sur le net à la vitesse de la pensée et télécharger le moindre truc devait tout juste vous prendre le temps de cliquer dessus.
Ce monstre de haute technologie possédait évidemment tous les accessoires. Scanner, imprimantes (une laser et une jet d’encre qualité photo), caméra DV, appareil photo numérique…
Bref le brigadier avait l’impression de rêver. Même la police n’était pas aussi bien équipée… Décidément les sorciers étaient des gens à la pointe de la modernité. Qui l’eut cru ?
Cunégonde, sous les yeux effarés du commissaire, posa la flèche sur un plateau. Elle attrapa l’appareil photo numérique, le relia à l’ordinateur. Elle prit toute une série d’image de la pièce à conviction. Elle les bascula sous un logiciel très haut de gamme de traitement d’image et travailla les clichés jusqu'à obtenir une image claire et précise des inscriptions.
Ensuite, elle s’installa aux commandes du monstre de haute technologie. Elle vérifia que son casque était bien sur son oreille, replaça son micro devant sa bouche et relia le boîtier qui était accroché à sa ceinture à l’ordinateur grâce un câble gris perle.
Le commissaire venait brusquement d’avoir l’impression d’avoir basculé dans la quatrième dimension. Il ne comprenait rien à l’informatique. Il avait même du mal à programmer son magnétoscope, c’est tout dire. Alors là, il était totalement perdu.
Devant ses yeux et sans qu’il en comprenne la raison exacte, tous les écrans affichèrent une image presque identique
Poivrot, qui s’y connaissait un peu, reconnut des pages d’accueil de forums de discussion… ou du moins quelque chose comme ça. Chaque écran affichait plusieurs discussions en cours.
Cunégonde tapa son pseudonyme (cngndvndnl) et son mot de passe Elle put alors accéder aux différents forums et lança sa demande : « Urgent, cherche personne parlant elfique ancien. »
Le message s’afficha sur tous les forums en même temps.
Les internautes ainsi dérangé en pleine discussion envoyèrent des messages à caractère plus ou moins insultant.
« Reste plus qu’à attendre ! déclara Cunégonde assez fière d’elle.
— Dites… demanda le commissaire. Vous êtes vraiment tous reliés les uns aux autres ?
— Oui ! répondit Gertrude. C’est obligatoire depuis le CIS de 1999.
— Le CIS ? interrogea Poivrot.
— Congrès International Sorcier, expliqua aimablement Cunégonde dans un sourire.
— Car il existe un congrès international sorcier ? s’étonna le commissaire en gardant cette impression désagréable de s’enfoncer dans la quatrième dimension.
— Il existe aussi un congrès national et un congrès régional… le prochain congrès régional, le CSO, autrement dit Congrès des Sorciers de l’Ouest, aura lieu l’année prochaine au mois de septembre à Niort, expliqua docilement Cunégonde.
— A Niort ? s’étonna Magret.
— Oui, à Niort. Ce sera le plus grand congrès organisé dans la région depuis des années.
— Et il y aura beaucoup de sorcier à s’y rendre ?
— Plusieurs centaines… avec famille, bagages, balai et dragon.
— Dragon ? intervint Poivrot.
— Oui, car il y aura un grand concours de dragons…
Les yeux de Cunégonde s’étaient mis à briller à la mention des dragons.
— Car ça existe, les dragons ?
— Bien sûr que ça existe. »
Poivrot resta rêveur. Il aimerait bien en voir un, il avait toujours voulut en voir… depuis tout petit. Le commissaire resta lui aussi pensif mais pas pour les mêmes raisons. Pour lui, il venait de passer définitivement dans la quatrième dimension… Autant attendre que ça passe.
Les sorcières et les policiers se mirent à contempler silencieusement les écrans. Surveillant l’apparition d’une réponse positive à leur recherche.
Ce fut long.
Poivrot sentit ses yeux le démanger à force de fixer les écrans scintillants. Il détourna le regard et en profita pour détailler un peu plus la pièce.
Il n’y avait pas grand-chose d’autre que des objets ayant un lien direct avec l’informatique. Seul exception à la règle : la chaise sur laquelle était assise la plus jeune des sorcières, la flèche qui était toujours posée sur un plateau, une corbeille à papier à moitié pleine, les restes d’une boite de gâteau au chocolat et un coussin orange.
Poivrot fut intrigué par le coussin… En fait il ne s’agissait pas d’un coussin mais d’un chat orange roulé en boule pour dormir. Sans aucun doute le chat de la maison qui était venu faire sa sieste dans le pièce la plus chaude de la maison (car c’est bien joli l’informatique, mais c’est aussi un excellent moyen de chauffage et il faisait une chaleur étouffante dans la pièce) et si possible pas trop loin de ses maîtresses.
Quelque chose gêna le brigadier dans ce chat. Il n’arriva pas tout de suite à expliquer quoi mais, après une observation attentive, il remarqua que ce chat devait avoir plumé un oiseau avant de venir faire sa sieste car il avait des plumes accrochées dans les poils…. Quoique, réflexion faite, ce n’était pas seulement des plumes mais des ailes entières… Ce chat avait des ailes d’oiseau posées sur le dos ! Et l’incroyable se produisit, les ailes se mirent à bouger toutes seules alors que le chat changeait de position dans son sommeil.
Poivrot détourna vivement le regard. Il se rappela brutalement toutes les choses bizarres qu’il avait vues depuis son arrivée dans cette maison. Un chat avec des ailes… surtout ne pas le regarder, c’était plus prudent. Faire comme si de rien était.
Par chance ce fut le moment que choisit quelqu’un pour répondre positivement à la recherche au sujet d’une personne parlant elfique ancien.
La personne répondait au pseudonyme de « gndlflblnc ».
« Mais oui ! Je l’avais totalement oublié, notre cher Dadalf sait parler l’elfique lui ! » s'écria Cunégonde. De toute évidence, elle connaissait très bien la personne qui venant de répondre à l’annonce.
Grâce à plusieurs manipulations, elle envoya l’image de l’inscription au fameux Dadalf. Il y eut un long moment d’attente avant d’avoir la réponse à la question « mais qu’y a-t-il d’écrit sur cette maudite flèche ? ».
Ce fut un moment d’intense suspense. Le commissaire fixait nerveusement l’écran. Le message commença à s’afficher.
« L’inscription qui tu m’as fait parvenir n’est pas de l’elfique ancien mais de l’elfique moderne et elle peut se traduire de la manière suivante.. »
Et l’inexplicable se produisit. L’ordinateur planta. Ce fut l’erreur fatale. Black-out total.
Cunégonde poussa hurlement strident. Le commissaire resta tremblant de stupeur, il avait été deux doigts de savoir ce qu’il y avait d’écrit sur les flèches. C’était vraiment trop injuste.
Cunégonde se jeta sur son ordinateur pour chercher la cause de cette panne aussi brutale qu’incompréhensible. Elle se mit à vérifier tous les branchements. Cela lui prit un petit moment car il y en avait un paquet.
Gertrude ne réagit pas vraiment quoiqu’elle avait l’air un peu perplexe face à la situation. Poivrot, lui, ne comprenait pas comment un tel engin de haute technologie pouvait tomber aussi facilement en panne.
Le brigadier observa la plus jeune des sorcières s’acharner à trouver l’origine de la panne. Puis, tout à coup, il perçut un mouvement du coin de l’œil à l’endroit où dormait le chat. Le cri de Cunégonde devait avoir réveillé l’animal… Surtout ne pas regarder dans cette direction … ne pas regarder. Mais il ne put résister et il tourna la tête.
Le chat s’était effectivement réveillé et s’était levé. Il regardait avec curiosité les personnes présentes dans la pièce.
Le brigadier remarqua alors que les ailes n’étaient pas la seule chose bizarre dans ce chat, il y avait aussi ses yeux… ce n’était en aucun cas des yeux de chat, on aurait plutôt dit des yeux d’humain.
Poivrot détourna vivement le regard et regarda les écrans de l’ordinateur. Cunégonde venait de réussir à le faire redémarrer. Sur tous les écrans s’afficha alors un texte… enfin plutôt une phrase, qui semblait vouloir se répéter à l’infini.
« Ne vous mêlez pas de ça ! »
Tout le monde resta un peu ébahi. Cunégonde poussa un nouveau cri strident en comprenant ce qui se passait.
« Un virus ! »
Elle fit une nouvelle série de manœuvre. Poivrot n’arriva pas à comprendre si elle cherchait à voir jusqu’où était infecté l’ordinateur où si elle essayait de combattre... le virus.
Le commissaire ne comprenait pas du tout ce qui ce passait car il n’avait pas la moindre idée de ce qu’était un virus informatique. Gertrude essaya de lui expliquer… Ben un virus informatique, c’est un logiciel qui détruit les ordinateurs. Mais le commissaire ne savait non plus ce qu’était un logiciel. … Ben, un logiciel c’est un ensemble de données programmées qui permettent à l’ordinateur de fonctionner. Voyant que le commissaire ne comprenait toujours pas, la plus âgée des sorcières se demanda si elle ne ferait pas mieux de se taire et de le laisser dans l’ignorance… ou alors elle pouvait encore essayer de lui expliquer avec des marionnettes…
Pendant que Cunégonde s’acharnait sur son clavier et cliquait à tout va sur la souris sans s’intéresser le moins du monde à ce qui se passait autour d’elle, le regard du brigadier Poivrot fut une nouvelle fois attiré par les mouvements du chat orange… Il essaya bien de faire comme s’il ne voyait rien mais ce fut encore une fois plus fort que lui et il se tourna vers l’animal.
Le chat ailé s’étirait consciencieusement les pattes. Quand il eut finit sa petite gymnastique, il scruta les alentours et fixa, en définitive, son regard sur l’endroit où était posée la flèche. Il étendit les ailes, bondit et vola jusqu’au plateau.
Le commissaire était tellement absorbé par les explications de Gertrude et Cunégonde par son gros problème informatique, que Poivrot fut le seul à remarquer le mouvement du chat.
L’animal, pas plus impressionné que ça par les policiers, se mit à observer la flèche d’or. Il la renifla. Il essaya ensuite de la déplacer du bout de la patte. Il se pencha plus près pour la voir plus en détail. Il plissa les yeux en fronçant les sourcils. (Ce qui donne une expression des plus étranges à un chat). Il agissait comme s’il était en train de lire l’inscription.
« Fabriqué en Chine ?! » déclara l’animal d’une voix nasillarde avec une pointe d’étonnement.
Le brigadier ouvrit des yeux grands comme des tasses à thé.
« Le… le chat… il… il parle ! » bégaya-t-il en pointant l’animal du doigt.
Cette fois le commissaire et les sorcières se tournèrent vers la raison de cette exclamation.
Le chat, quant à lui, regarda Poivrot et leva une de ses pattes avant et sortit ses griffes.
« Je ne suis pas un CHAT ! déclara agressivement l’animal. Je suis un sphinx nain de macédoine ! Et si vous vous avisez encore une fois de me traiter de chat, je vous refais portrait à grands coups d’armes très tranchantes ! menaça-t-il.
— Du calme, Kuxata, Il ne pouvait pas savoir », intervint Cunégonde pour calmer le jeu.
Le Commissaire était paralysé par la stupéfaction. Un chat avec des ailes, des yeux humains et qui parlait… Il était en train de devenir fou !
« Mais au fait…, s'exclama tout à coup Gertrude. Tu parles l’elfique moderne si je me souviens bien. »
Le Sphinx s’assied et regarda la sorcière droit dans les yeux.
« Evidement ! » finit-il par répondre. Je suis un érudit, MOI ! compléta-t-il avec arrogance.
— Alors tu dois pouvoir nous traduire ce qui est gravé sur la lèche ?! intervint Cunégonde en souriant.
— C’est ce que je viens de faire ! » répondit Kuxata.
Les sorcières s’échangèrent un regard d’incompréhension. Le commissaire était toujours pétrifié par l’apparition du Sphinx nain de macédoine. Le brigadier sentit venir la catastrophe.
« Il est écrit…, reprit le sphinx orange, …Fabriqué en Chine »
Les sorcières et le brigadier restèrent complètement abasourdis. L’information arriva même à filtrer jusqu’au cerveau du commissaire. L’expression de ce dernier changea une bonne dizaine de fois avant de se fixer sur accablement.
Poivrot opta aussi pour cette dernière expression.
Fabriqué en Chine… Ils venaient de passer sans doute les pires heures de toute leur vie pour apprendre que les inscriptions de la flèche ayant servit au meurtre de Tristan L’Ecuyer signifiaient « fabriqué en Chine ». C’était leur seule piste et elle se révélait n’être qu’une impasse.
« Vous êtes sûr ? demanda le commissaire avec espoir.
— Me traiteriez-vous de menteur et d’imbécile ? s'exclama Kuxata vexé.
— Non, pas du tout…, intervint Poivrot avant que son chef ne dise quelque chose qui mettrait le sphinx en colère car l’animal, même nain, était muni de griffes visiblement redoutables. Mieux valait ne pas le chercher.
— Pas du tout…, ajouta le brigadier avec fatalité.
Le commissaire prit un air terriblement malheureux. Les sorcières auraient aimé faire quelque chose pour lui mais elles étaient complètement démunies.
Le commissaire soupira. Il venait de perdre la seule piste qu’il avait. La seule lueur d’espoir dans toute cette histoire, c’était que maintenant ils avaient une raison valable pour partir de cette maison de malheur et oublier le plus vite possible tout ce qu’ils venaient de découvrir sur les sorciers.
Le brigadier se fit la même réflexion, sauf que, lui, il aurait aimé en apprendre plus sur les sorcières.
Ils décidèrent néanmoins de prendre congé des sœurs Vandenloo.
Les deux sorcières raccompagnèrent les policiers jusqu'à la porte en s’excusant de ne leur avoir été d’aucune utilité. En repassant dans le salon de réception, les animaux mort-vivant firent des signes de salutation aux deux hommes. Ces derniers préfèrent faire comme s’ils n’avaient rien vu.
Sur le perron, Cunégonde s’excusa encore une fois, dans son éternel sourire, de leur avoir fait perdre leur temps et leur rappela que s’ils avaient encore besoin d’elles, ce serait toujours un plaisir de les aider.
Le commissaire souhaita ardemment que ce ne fût jamais le cas.
Policiers et sorcières se serrèrent la main et les deux hommes s’éloignèrent sur la pelouse verte fluorescente.
Soudain, le brigadier s’immobilisa et se retourna.
« Juste une dernière question… » dit-il. Par curiosité… j’aimerais savoir ce que c’est que ces cannes que vous portez à la ceinture… »
Gertrude le regarda horrifié comme s’il venait de lui demander de se mettre toute nue et de danser la Macaréna.
Après un court silence hostile, elle se décida tout de même à répondre.
« Ce ne sont pas des cannes ! dit-elle, glaciale. Ce sont des bourdons de mage ! »
Elle se tut. Le brigadier comprit qu’il n’en apprendrait pas plus. Il faudrait qu’il regarde dans un dictionnaire ce qu’était un bourdon de mage. Finalement il suivit son chef qui était déjà bien loin.
Les sœurs Vandenloo regardèrent s’éloigner les deux policiers qui faisaient de leur mieux pour ne pas se mettre à courir en hurlant pour fuir au plus vite l’îles des sorcières.
Crouic-crouic, qui s’était caché dans l’un des buissons d’osier, refit apparition et poursuivit les deux hommes. Ces derniers se mirent à courir à toutes jambes. Arrivés au fossé plein d’eau, ils ne prirent pas la peine d’utiliser la passerelle. Ils sautèrent par-dessus la conche comme s’ils avaient fait ça toute leur vie. Quoique, comme il manquait un peu d’exercice physique, le commissaire tomba dans l’eau. Le brigadier Poivrot dut l’aider à se sortir de là sous les regards hilares du cochon.
« Tu en penses quoi ? demanda Gertrude à sa sœur.
— Mignon ! répondit Cunégonde en continuant à fixer le brigadier des yeux.
— Je ne te parle pas du policier, je te parle de cette histoire d’inscription en elfique.
— Je ne sais pas… se reprit Cunégonde. C’est bizarre, qui peut utiliser de l’elfique de nos jours ?
— Surtout sur une arme ayant servit à un meurtre.
— Et puis ce message : ‘ ne vous mêlez pas de ça ‘ est plutôt curieux, renchérit Cunégonde.
— Ouaip, tout à fait d’accord… moi ça me donne encore plus envie de m’en mêler.
Les deux sorcières s’échangèrent un regard entendu. Elles avaient justement très envie de se mêler de ça maintenant. Ce n’était pas un virus informatique qui les en empêcherait.
Il ne fallait jamais réveiller l’intérêt d’une sorcière… et encore moins quand elles étaient deux… … deux sorcières et un Sphinx (ce qui comptait pour un demi-sorcier dans le monde des Praticiens Occultes) car Kuxata allait sans doute s’en mêler aussi.
Les sœurs Vandenloo et Kuxata allaient entrer en piste… Meurtrier de Sainte-Gudule, prépares-toi à affronter deux sorcières et demi !


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MessagePosté le: Sam 21 Mar - 20:09 (2009)    Sujet du message: Chapitre 3 Répondre en citant

3 : les sorcières entrent en piste
L’après midi du 6 février était déjà bien avancé quand la 4-L de la Police disparut au loin, poussée par le malheureux brigadier Poivrot. Cunégonde et Gertrude Vandenloo étaient restées sur le perron de la maison à les regarder partir. Kuxata, qui était frileux, était resté à l’intérieur et avait assisté au départ depuis la fenêtre de la cuisine. 
Crouic-Crouic avait vu avec tristesse les deux hommes partir. Il était assis sur le rebord du fossé plein d’eau et fixait un point au loin en affichant un air des plus accablés qui soit. Il y avait si peu de visiteurs qui venaient à la maison que de voir ceux-là partir si vite était terriblement triste. Il n’avait pas eu le temps de s’amuser avec. 
Cunégonde frissonna. Il faisait un froid de canard. Surtout pour elle qui vivait la majeure partie de son temps dans la pièce où se trouvait l’ordinateur et où il faisait en permanence une chaleur infernale. Elle retourna en un clin d’œil à l’intérieur, elle n’avait pas la moindre envie d’attraper une pneumonie. 
Gertrude resta tout un moment seule à l’extérieur à contempler la pelouse. Décidément cette herbe n’avait pas la bonne couleur. Elle devrait changer d’engrais au plus vite car l’engrais d’origine sorcière qu’elle utilisait pour le moment était, certes, très efficace mais avait des effets secondaires redoutables, dont cette couleur. Ce n’était pas le seul effet étrange que produisait cet engrais (la pelouse ayant récemment attaqué un groupe de canard qui vivait dans le coin depuis plusieurs générations, famille qui avait été entièrement décimée à cette occasion.) mais c’était le plus visible.
C’est un vent glacial qui fit se réfugier Gertrude à l’intérieur car elle avait beau ne pas être aussi frileuse que sa sœur, on était tout de même début février, c’est à dire en plein hiver et la température ne dépassait pas les 4°C. 
Dans le hall, la sorcière emprunta la porte la plus à droite et déboucha directement la cuisine.
Il s’agissait d’une pièce très claire et très lumineuse. Si lumineuse que cette débauche de lumière ne pouvait raisonnablement pas venir de la minuscule fenêtre qui donnait sur l’avant de la maison. En fait, les murs, comme le plafond, étaient enduits d’une peinture blanche qui produisait sa propre lumière. Un truc très courant chez les sorciers qui vivaient dans des vieilles baraques ayant peu d’ouvertures sur l’extérieur. Cette peinture était, hélas pour son inventeur, car sinon il aurait depuis longtemps fait fortune, strictement interdite à la vente car du plomb entrait dans sa composition et, selon la législation française, c’était formellement interdit. 
En dehors de ce détail, la cuisine était banale, assez semblable à celle que l’on trouve dans toutes les maisons de France et de Navarre… Non, ce n’était pas tout à fait vrai, elle était bien plus moderne que la plupart des cuisines françaises. Là aussi la fée technologie était venue faire un petit tour. Tout était moderne et d’une propreté immaculée frôlant le maniaque. La pièce était bordée de meubles de facture récente recouverts d’un plaquage en acajou et de métal gris clair. Au centre de la pièce, trônait une grande table de bois clair autour de laquelle étaient disposées trois chaises. Sinon la cuisine était équipée de tout le confort moderne, tel qu’un massif frigo américain, un lave-vaisselle ultra-moderne, un splendide four micro-onde, un four à chaleur tournante dernier cri, avec plaque à induction. Pour un peu, on se serait cru dans une cuisine de démonstration comme on en voit dans les magazines ou dans les magasins d’ameublement. 
Bref, on était bien loin des cuisines de sorcières que l’on croise dans les contes pour enfants. 
Dans la pièce, Gertrude trouva sa sœur et le sphinx nain de Macédoine en pleine conversation… ou plutôt en pleine dispute. 
Gertrude leva un sourcil étonné. Ce n’était pas du tout dans les habitudes de ces deux-là de ne pas être d’accord.
« Thé ! soutint vaillamment Cunégonde.
— Café ! répliqua Kuxata. 
— Thé ! insista la jeune sorcière.
— Je te dis café !
— De quoi vous parlez ? interrogea Gertrude pour avoir quelques informations sur le motif de cette dispute.
— Marc de café ou feuilles de thé ? répondit brièvement Cunégonde. Moi, je dis thé !
— Heu... Pour quoi faire ? s'étonna Gertrude qui avait un peu de mal à saisir les données du problème.
— Pour faire de la divination… répliqua Kuxata. J’dis CAFE !
— Thé ! trancha Gertrude. On n’a plus de café, faudrait qu’on aille faire les courses, ajouta-t-elle pour expliquer son choix. Au fait, de la divination pour savoir quoi?
— Pour savoir qui est le meurtrier ! » répondit le sphinx comme s’il s’agissait d’une évidence. 
Gertrude eut une petite moue étonnée. Pas si bête, ça, la divination. Ils n’avaient absolument aucun indice sur ces meurtres, Ils ne savaient que ce qui était écrit dans le journal, c’est à dire pas grand-chose. Mais elle, Gertrude, elle aurait plutôt utilisé d’autres procédés que des feuilles de thé, des procédés comme le oui-da, la géomancie ou le spiritisme… Quoiqu’elle aurait peut-être l’occasion d’essayer ces autre méthodes, les feuilles de thé étaient si peu fiables de nos jours.
Cunégonde, fière d’avoir raison, fit une petite grimace à Kuxata avant de partir en quête du nécessaire pour préparer le thé divinatoire. 
La jeune femme sortit une vieille verseuse à café en verre et en plastique rose et la posa sur la table. Elle ouvrit ensuite plusieurs placards jusqu'à ce qu’elle mette la main sur une série de petites bouteilles d’eau. L’étiquette des dites bouteilles portait les inscriptions suivantes :
- Eau pour breuvage à caractère divinatoire -
Spécial micro-onde.
La jeune sorcière mit un peu de cette eau dans la verseuse et d’un geste énergique la fit tournoyer en faisant attention d’en répandre partout. Elle jeta cette eau de rinçage dans l’évier. Elle vida ensuite dans la verseuse ce qu’il restait de la bouteille d’O-Divine qu’elle avait ouverte. Elle alla mettre ce récipient dans le four micro-onde qu’elle régla sur la puissance maximale. Elle mit la minuterie sur 3 minutes.
Le four démarra dans un sobre ronronnement mécanique.
Kuxata, vexé, s’était assis sur la table et regardait faire Cunégonde avec un certain mépris. Pour lui rien ne valait la divination telle qu’on la pratiquait quand il était jeune, il y avait près de deux-cents ans maintenant. Mais il fallait avouer que la technologie moderne avait quand même du bon. Sur le feu, au bois ou au gaz, avec les plaques électrique ou à induction, faire bouillir de l’eau était assez long. Même les moyens magiques pour faire chauffer de l’eau (ou tout autre liquide) était assez long, fastidieux et demandait de longue année d’expérience pour ne pas mettre le feu à la maison en même temps. Le four micro-onde était vraiment une belle invention. 
Gertrude de son côté avait sorti une tasse en porcelaine verte, bleu et doré avec une soucoupe assortie et une petite cuillère en argent un peu ternie par les années. Elle posa le tout sur le bord de la table et alla s’assoir dans l’une des chaises à l’opposé de la tasse. 
Cunégonde traversa toute la cuisine et ouvrit un meuble. A l’intérieur était regroupé une fabuleuse collection de boites en tous genres, de toutes les tailles, de toutes les formes et de toutes les couleurs. Elle en examina plusieurs. Thé vert à la menthe, thé vert nature, au jasmin, à la rose, à la fleur d’oranger, Gun-powder, Assam, Earl-Grey, Russian Earl-Grey Jaïpur…
Agacée, Cunégonde soupira en posant toutes ces boites sur le coin de la table le plus proche. 
… Thé de Ceylan, thé au citron, thé à l’orange, thé aux agrumes, au caramel, à la framboise, aux fruits rouges, à la poire…
L’armoire se vidait peu à peu et la sorcière ne trouvait désespérément pas ce qu’elle cherchait. 
 …à la cannelle, à la cardamome, Darjeeling, thé chinois, thé russe, japonais…
Cunégonde poussa un petit cri victorieux en brandissant une énième boite de thé. Celle-ci portait l’étiquette :
Thé des Sibylles
- Feuilles de thé pour divination -
Le présent et l’avenir dans votre tasse
Rapide et fiable.
Bu et approuvé par Nostradamus. 
Cunégonde secoua légèrement la boite. Le bruit qui en résultat aurait sans doute effrayé des gens normaux mais, elle, cela la fit sourire. En fait, il n’avait pas s’agit d’un bruit mais d’une sorte de murmure de protestation et cela signifiait que ce thé de divination était encore bon et utilisable. 
TIT ! TIT ! TIT ! émit le four à micro-onde pour signaler qu’il avait fini.
Cunégonde s’approcha de la tasse en porcelaine et y versa l’équivalent d’une demi-cuillère à café de thé des Sibylles. Elle alla ensuite prendre l’eau bouillante qui attendait sagement dans le four micro-onde et la versa sur les feuilles de thé. Les feuilles s’agitèrent dans tous les sens avant de retomber au fond de la tasse.
« On demande quoi exactement ? s’inquiéta Cunégonde en s’asseyant devant la tasse.
— Hum…, fit Kuxata. 
— Qui …est le meurtrier de… de…, commença à dire doucement Gertrude.
— Il faut être précis… » , signala Kuxata en coupant la parole à la sorcière.
Il y eut un bref silence.
« Qui est l’assassin d’Iseult Labêle ? » proposa Gertrude en se souvenant du nom de l’une des victimes. 
Les deux autres approuvèrent d’un signe de tête.
Cunégonde prit une grande inspiration, ferma les yeux et se concentra de toutes ses forces sur cette question en se la répétant un grand nombre de fois pour n’avoir plus que ça en tête. 
Elle ré-ouvrit les yeux et tout en restant concentrée sur la question, elle plongea sa cuillère dans la tasse. Elle la tourna lentement sept fois dans un sens, puis sept fois dans l’autre. Elle retira la cuillère et la déposa sur la table. Elle attendit qui les feuilles de thé soient retombées au font pour prendre la tasse et la porter à ses lèvres. 
Elle eut un vif mouvement de rejet après y avoir goûté. Ce breuvage était absolument bouillant et elle venait de se brûler la lèvre. Elle reposa la tasse en faisant attention à ne pas se brûler tout en restant concentrée sur la question. 
Voyant que cela allait être long, Gertrude se leva et sortit de la cuisine. Kuxata, lui, étira ses pattes avant et se mit à faire un brin de toilette comme le font les chats, il était un félin après tout. Il se passa la patte derrière les oreilles. Cela n’avait aucun rapport avec la météo et n’annonçait pas, comme on le pense si souvent, de la pluie. C’était juste qui aimait être propre, même derrière les oreilles. 
Gertrude revint en portant le plateau où se trouvaient les débris d’une théière, deux tasses, leurs soucoupes, un sucrier, deux petites cuillères et une assiette de gâteaux.
Cunégonde continuait à regarder fixement sa tasse cherchant sans doute à en hypnotiser le contenu… ou alors c’était le contenu qui cherchait à l’hypnotiser… c’est que c’est taquin les feuilles de thé quand cela s’y met.
Gertrude jeta les débris de la théière, mit l’assiette de gâteaux sur la table et déposa tout le reste dans le lave-vaisselle. Elle retourna s’asseoir. 
Kuxata vint voir l’assiette de gâteaux. Il fronça les sourcils en ce demandant pourquoi il y avait des fossiles mélangés avec les biscuits. Gertrude dût se faire la même réflexion car elle se mit à trier ce qui était comestible de ce qui ne l’était pas. Néanmoins, elle ne dit rien, il ne fallait pas rompre la concentration de Cunégonde. 
Gertrude avait tout de même l’impression que même la personne qui avait fait cette étrange plaisanterie aux policiers ne l’avait pas fait exprès et ne s’en était pas rendu compte. Cunégonde n’avait pas de tête… enfin si, elle en avait une, mais par moment, on pouvait légitimement se demander s’il y avait un cerveau à l’intérieur. Une vrai tête de linotte… et encore, cette comparaison était insultante pour les linottes.
De son côté, la jeune sorcière se décida à retenter de boire le thé divinatoire. Celui-ci avait refroidi et se laissa faire sans agresser une nouvelle fois la jeune femme. 
Cunégonde fit une petite grimace. Elle ne savait pas ce qu’on allait lui annoncer mais c’était rudement amer. 
Elle reposa la tasse en laissant au fond un peu de thé sur le dépôt de feuilles. Elle déposa la soucoupe par-dessus la tasse et d’un geste agile elle retourna le tout. Elle reposa la soucoupe, avec la tasse à l’envers dessus, sur la table. Elle reprit la cuillère en argent et donna un coup sec sur le fond de la tasse pour que les feuilles se décollent toutes et tombent dans la soucoupe.
Cunégonde put enfin se détendre, à partir de ce moment là elle n’avait plus besoin de rester concentré sur sa question. Heureusement car elle commençait à avoir mal à la tête. Sans doute le manque d’habitude. Et puis rester concentrée comme ça était très difficile pour une étourdie comme elle.
Kuxata et Gertrude délaissèrent les biscuits et s’approchèrent de la plus jeune des sorcières. 
Cérémonieusement, Cunégonde souleva la tasse et la mit de côté. Les deux sorcières et le sphinx nain de Macédoine se penchèrent vers le contenu de la soucoupe. 
Kuxata abandonna très vite. Il ne comprenait rien à ce que disaient les feuilles. Elles semblaient avoir voulu réinventer l’art abstrait. 
Gertrude et Cunégonde tournèrent et retournèrent la soucoupe dans tous les sens avant de reconnaître quelque chose. 
Rapide et facile qu’il disait sur la boite… Mouais, ça restait à prouver !
Il leur fallut un bon moment pour décrypter la réponse. Devant assembler des bribes de mots avec des morceaux de phrases. Travail d’autant plus long et fastidieux que les sœurs Vandenloo n’étaient pas réputées pour leur intelligence. En fin de compte, elles obtinrent le message suivant :
« Le colonel Moutarde avec le chandelier dans la bibliothèque ! »
A peine Cunégonde avait-elle lu ça à haute voix que les feuilles se brouillèrent et laissèrent apparaître un autre message beaucoup plus lisible que le premier :
« Ha ! ha ! ha ! Pauv’es débiles ! »
Le message changea une troisième et dernière fois.
« Ce message s’autodétruira dans 3 secondes… 3… 2… 1… Trop tard ! »
Le feuilles se racornirent brusquement en se desséchant à vu d’œil. Soudain, elles prirent feu et en moins de temps qu’il ne fut pour dire hippopotame, il ne resta qu’un petit tas de cendres dans la soucoupe et une trace noirâtre au plafond. 
Ebahies par ce qui venait de se passer, il fallut un peu de temps aux sorcières et à Kuxata pour réaliser que les feuilles de thé divinatoire avaient préféré se suicider que de répondre à la question : Qui est l’assassin d’Iseult Labêle ?
« Bizarre… murmura Gertrude.
— Tu l’as dit, bizarre… ajouta Cunégonde.
— Comme c’est bizarre, renchérit Kuxata. 
— Jamais vu ça avant…, dit Gertrude avec perplexité.
— Le virus informatique et ça maintenant…, intervint Cunégonde.
— Le meurtrier ne doit pas être quelqu’un de … heu… normal, constata le sphinx.
— Ouaip… Il doit être super puissant en magie…, compléta Cunégonde.
— Sûr ! ajouta Gertrude. Pour faire peur aux feuilles de thé, faut être sacrément doué. »
Kuxata et Cunégonde approuvèrent d’un signe de tête.
« Vous savez quoi ? » reprit Gertrude. 
Les deux autres la regardèrent. Ils ne savaient pas. 
« Si on essayaient la question avec un Oui-da ? compléta Gertrude. 
— Bonne idée », répliqua le sphinx. 
Cunégonde ne prit pas la peine de répondre, elle avait déjà pris un torchon et commencé à nettoyer la table de manière à ce que le verre glisse parfaitement sur cette surface parfaitement polie et lisse. 
Gertrude sortit de la cuisine et revint quelques instants plus tard avec un paquet de petites cartes sur lesquelles étaient imprimées les lettres de l’alphabet plus deux cartes pour le ‘oui’ et le ‘non’. Elle les disposa en cercle sur la table. 
Cunégonde prit un verre dans une armoire en hauteur. Elle le déposa à l’envers au centre du cercle de cartes. 
Cunégonde et Gertrude posèrent leur index droit légèrement sur le fond du verre. Kuxata, qui n’avait pas de mains et donc pas d’index, se contenta de les regarder faire avec intérêt. 
Après les formules de politesses d’usage. (Bonjour… comment ça va ?… et les enfants ?&hellip Gertrude posa la question fatidique. 
Le verre se fissura et tomba en morceaux aiguisés manquant de peu de blesser les sorcières. 
Perplexe, Cunégonde nettoya précautionneusement les débris pendant que Gertrude prenait un autre verre dans l’armoire. 
Elles recommencèrent le cérémonial. Les mêmes causes produisant immanquablement les mêmes effets, le deuxième verre se brisa comme le premier. 
Ne désirant pas détruire tous leurs verres, les sœurs Vandenloo abandonnèrent le Oui-da. 
C’était de plus en plus bizarre. Mais plus c’était bizarre, plus la réponse à la question les intéressait. Elles n’abandonnèrent pas. 
« Cartomancie ? proposa Cunégonde.
— Nécromancie ? proposa Kuxata. J’aime bien lire dans les cadavres d’animaux…
— Pas de Nécromancie ! répliqua Gertrude. On a bien assez de bestioles mortes-vivantes dans cette maison. Moi je dis Géomancie.
— Va pour géomancie, céda le sphinx nain de mauvaise grâce.
— Cunégonde ?
— Ouais, pourquoi pas… »
Gertrude quitta une nouvelle fois la cuisine en emportant les cartes du oui-da avec elle. Cunégonde en profita pour nettoyer à font la table de manière à ce qu’il ne reste aucun petits morceaux de verre qui pourrait blesser quelqu’un. Kuxata, un peu boudeur qu’on lui ait refusé la nécromancie, se dégourdit les pattes et les ailes quelques instants. 
Gertrude revint en tenant sous le bras un bocal contenant du sable ramassé rituellement sur une plage de l’Ile d’Oléron à minuit par nuit de pleine lune.
La géomancie consistant à répandre du sable ou des cailloux sur une surface plane et à observer les dessins formés, Gertrude ouvrit le bocal et plongea la main à l’intérieur. Elle voulut la retirer en prenant une poignée de sable. Celui-ci, très sec, glissait entre ses doigts comme de l’eau. La sorcière dût s’y reprendre à plusieurs fois pour sortir une poignée de sable tellement celui-ci s’écoulait facilement de sa main. 
Elle jeta sa poignée de sable sur la table… Ou, du moins, c’est le geste qu’elle fit car le sable, qui était si glissant quelques instants auparavant, refusa de quitter sa main et y resta agglutiné. 
Gertrude secoua énergiquement la main pour se débarrasser du sable mais celui-ci refusa obstinément de lâcher prise. Perplexe, la sorcière gratta la surface du sable avec l’index de son autre main (l’avantage des mains, c’est qu’on en a deux). Quelques grains se détachèrent et amorcèrent leur chute vers la table mais, avant d’atteindre leur destination, ils changèrent d’avis et remontèrent se coller aux autres sur la main de la plus âgée des sorcières.
De plus en plus bizarre…
Sans se décourager, Gertrude, Cunégonde et Kuxata testèrent plusieurs autres méthodes de divination. 
Lors de l’essai de cartomancie, les cartes s’effacèrent au fur et à mesure qu’on les retournait ou alors leurs motifs allaient se réfugier sur la carte qui suivait. 
Lorsque qu’elles voulurent faire appel au spiritisme, le guéridon se sauva en courant sans demander son reste. 
« J’crois qu’on obtiendra rien comme ça, soupira Gertrude.
— On n’a pas essayé la nécromancie, fit remarquer Kuxata avec espoir.
— Pas de nécromancie ! répéta Gertrude.
— Mais, heu ! s’insurgea le sphinx. Y’a qu’à pas les ressusciter après !
— Quoi ? s’exclama Cunégonde. Laisser mourir ces pauvres petites bêtes qui n’ont rien fait à personne ?
— Car c’est peut-être bien de les transformer en Morts-Vivants ? reprit Kuxata.
— PAS DE NECROMANCIE ! cria Gertrude pour mettre fin au débat. Et puis ce serait totalement inutile. Qui que soit le meurtrier, les moyens de divination ont tous peur de lui et refusent de répondre !
— J’continue à dire que…, voulut insister le sphinx nain.
— NON ! répliqua Gertrude.
— Mais on fait quoi alors pour savoir ? » demanda Cunégonde.
Il y eut un moment d’intense réflexion. 
« Ben reprendre l’enquête depuis le début, faire comme la police, utiliser notre cervelle, répondit finalement le sphinx.
— Mais on n’a pas les pièces du dossier ! fit remarquer Gertrude.
— Y’a qu’a aller les chercher là où elles sont, répliqua Kuxata.
— Au commissariat ? 
— Ouais !
— Mais… mais ils vont vraiment nous les montrer si on leur demande ? s’étonna Cunégonde.
— J’en doute ! répondit Gertrude.
— Y’a qu’à pas leur demander, intervint Kuxata avec un regard entendu. 
— Les voler ? demanda Cunégonde.
— Les emprunter ! » corrigea le sphinx.
Il y eut un silence dans la conversation.
« Bonne idée ! finit par approuver Gertrude. 
— Mais on s’y rend comment au commissariat ? demanda Kuxata dans un esprit résolument pratique.
— En balai, évidemment, répliqua Cunégonde.
— Heu… non, c’est pas possible ! intervint Gertrude. Le Balaiodrome* de Sainte-Gudule est sous plus d’un mètre d’eau…
— Zut ! s’exclama Cunégonde. On fait comment alors ?
— En voiture ? proposa Kuxata.
— Mouais… concéda Gertrude. 
— Ça va nous prendre un temps fou… fit remarquer Cunégonde tristement. 
— Mais on n'a pas le choix, répliqua Gertrude. 
— Je propose qu’on y aille maintenant, reprit Kuxata, ma curiosité ne peut pas attendre… »
Les sorcières approuvèrent. Elles allèrent se changer et prendre d’épaisses vestes d’hiver car il faisait très froid, surtout que la nuit commençait déjà à tomber à l’extérieur. 
Kuxata qui avait déjà un manteau de fourrure fournit par Mère-Nature n’avait pas besoin de faire tout ce remue-ménage pour ce changer et resta seul dans la cuisine. Toujours assis sur la table, il regarda tout un moment le ciel s’obscurcir par la fenêtre. La première étoile venait tout juste d’apparaître quand le Sphinx nain de Macédoine se décida enfin à bouger. Il venait d’entendre des bruits de pas dans les escaliers qui menaient à l’étage où se trouvaient les chambres des sorcières. Il s’étira consciencieusement les pattes et les ailes avant de bondir et d’atterrir par terre en planant. 
Comme il n’y avait rien de pressé, il fit le trajet qui séparait la cuisine du hall en marchant. Voler de ses propres ailes était beaucoup trop fatiguant pour faire les mètres qui le séparaient du hall par ce moyen. Il réservait ce mode de déplacement aux moments où il devait grimper quelque part ou pour les occasions urgentes… C’est à dire pas souvent car à ses yeux rien n’était jamais urgent. 
Le carrelage de la cuisine était glacial, comme l’est toujours le carrelage, mais les coussinets de velours que le félin avait sous les pattes étaient des isolants parfaitement efficaces et ce froid ne lui causa aucun problème.
Kuxata trottina élégamment jusqu’à la porte qui donnait sur le hall. Comme celle-ci était fermée, il s’assit devant et regarda fixement la poignée. Au bout de quelques secondes et d’un léger effort de concentration, la poignée tourna sur elle-même et la porte s’entrouvrit. Comme utiliser la magie était très fatiguant, le Sphinx continua manuellement… enfin pattuellement car il n’avait pas de mains mais des pattes. Kuxata s’approcha plus près de la porte entrouverte, en agrippa le rebord avec ses griffes et tira vers lui. Comme le dit rebord était glissant, le sphinx dut s’y reprendre à plusieurs fois avant de parvenir à ménager un espace suffisamment large pour le laisser passer. 
Kuxata quitta alors la cuisine qui était toujours aussi brillamment éclairé grâce à la peinture semi-magique qui en recouvrait les murs. En fait, cette peinture avait un cruel défaut, c’était qu’il était impossible d’éteindre la lumière. La pièce était donc toujours plongée dans une clarté blanchâtre. C’était l’un des motifs pour lequel on ne l’utilisait que pour certaines pièces comme la cuisine, dans les armoires, la salle de bain, les toilettes, etc. Des endroits où cette lumière permanente ne posait aucun problème. 
Le hall, qui n’était pas peint avec cette fantastique peinture luminescente, était plus sombre qu’un four. Le système d’éclairage de la pièce était tout ce qu’il y avait de plus classique, il s’agissait d’une ampoule dissimulée dans un plafonnier en verre dépoli (voir même malpoli car de temps à autre il poussait des jurons et pouvait insulter les invités) qui était commandé par des interrupteurs placés à chaque extrémité du hall. 
Kuxata, tout juste éclairé par la lumière qui passait par l’entrebâillement de la porte de la cuisine, se trouvait donc devant un choix. Soit il sautait pour atteindre l’interrupteur le plus proche, soit il volait jusqu'à celui-ci, soit il se servait de la magie pour le faire basculer. Par économie de temps et de fatigue, enfin surtout de fatigue, le sphinx nain de Macédoine s’assit sur le sol et attendit que l’une des sorcières arrive et allume la lumière pour lui. De toute façon il avait des yeux qui, malgré leur apparence humaine, étaient on ne peut plus félin et voyaient très bien dans cette pénombre. 
Il attendit un temps incroyablement long. Il était pourtant sûr d’avoir entendu les pas de Cunégonde dans l’escalier. Peut-être avait-elle oublié pourquoi elle était allée se changer… La connaissant, c’était tout à fait possible! Cette fille n’avait désespérément ni mémoire ni concentration à plus ou moins court terme. 
Avec une patience extrême, Kuxata continua à attendre. Gertrude allait bien finir par arriver et par aller chercher sa sœur. Il n’allait pas se fatiguer pour ça.
Un mouvement au ras du sol attira l’attention du sphinx. Une bestiole venait de sortir du salon de réception et s’enfuyait en bondissant vers la porte au fond du hall. L’as de l’évasion, Trévor, venait encore une fois de prendre la poudre d’escampette. Cunégonde n’allait pas être contente. Ce crapaud semblait avoir décidé de la rendre folle. Kuxata regarda le fuyard disparaître sans bouger d’un pouce. Ce crapaud avait bien le droit de vivre sa petite vie tranquille… du moins tant que le crapaud en question ne se mêlait pas de ses affaires. 
Trévor venait tout juste de disparaître quand la porte du salon de réception s’ouvrit en laissant pénétrer une vive lumière qui piqua les yeux du sphinx. (L’inconvénient d’avoir des yeux qui voyaient dans le noir, c’était que l’on était très facilement ébloui.)
Il y eut un déclic et le plafonnier s’alluma en laissant échapper un ‘on peut jamais dormir tranquille !’. 
La sorcière qui venait d’allumer entra. Il s’agissait de Gertrude. Cela confirma le fait que Cunégonde avait dû se perdre en chemin entre sa chambre et le hall. 
« Tu pourrais au moins allumer quand tu es dans une pièce… fit remarquer Gertrude à l’intention du sphinx.
— Pour quoi faire ? lui répliqua l’intéressé.
— Pour qu’on sache que tu es là !
— Ça, c’est pas mon problème. 
— …pour qu’on te marche pas dessus par inadvertance… continua Gertrude.
— Essaie toujours… » répliqua Kuxata sur un ton de défi.
La sorcière soupira. Kuxata refusait qu’on le traite de chat et comme un chat (quoi qu’il n’aurait certainement refuser qu’on le traite comme un chah) mais il se comportait comme tel la plupart du temps… le plus souvent juste par excès de fainéantise d’ailleurs.
La porte qui se trouvait au fond du hall s’ouvrit pour laisser entrer Cunégonde. En fin de compte, elle ne s’était pas perdue en chemin. Dans une main elle tenait son appareil photo numérique et dans l’autre elle tenait Trévor. 
Sans dire un mot, la jeune sorcière traversa le hall et se rendit dans le salon de réception. Il en provint, quelques secondes plus tard, un bruit sec et un léger sifflement. 
Cunégonde réapparut juste après en tenant toujours son appareil photo numérique dans une main mais en tenant, à présent, dans son autre main ce que le brigadier Poivrot avait pris pour une canne et qui était un bourdon de mage. C’est à dire ce avec quoi les sorcières pratiquaient la magie. Un peu comme une baguette magique pour les fées mais en plus encombrant. 
« J’ai scellé le pot magiquement, ça devrait le maintenir prisonnier plusieurs heures », claironna-t-elle en rattachant son bourdon à sa ceinture. 
Elle ferma la porte du salon.
« Pourquoi tu as pris ton appareil ? interrogea Gertrude un peu perplexe.
— Pour faire des photos, tiens !
— Des photos de quoi ?
— Ben du dossier de la police comme dans les films d’espionnage…
— Et tu crois qu’ils vont nous laisser faire ? railla Gertrude.
— Mais, heu… James Bond, il le fait bien, lui ! » s’insurgea Cunégonde.
Trouvant qu’être assis sur le sol quand on fait à peine plus de trente centimètres de haut n’était pas une bonne position pour participer à la conversation, Kuxata s’envola pour aller se poser sur le meuble qui se trouvait à côté de la porte d’entrée. C’était juste une question de hauteur.
« J’crois que c’est une bonne idée ! intervint le sphinx. 
— Et toc ! répliqua Cunégonde à l’intention de sa sœur.
— Ouais, ouais…, marmonna Gertrude.
— Au fait, reprit la voix de Kuxata, vous avez un plan d’action ? »
Il y eut un immense silence durant lequel on entendit grommeler le plafonnier. 
« Bon… finit par dire le sphinx. On verra ça sur place, on y réfléchira en chemin…
— Ouais, approuva la plus jeune des sorcières, on va avoir le temps, en voiture il va nous falloir une éternité pour aller jusqu'à Sainte-Gudule !
— Pitié ! s'exclama Gertrude. Ne commence pas. Il va nous falloir à peine une demi-heure ! 
— En balai, il nous faudrait à peine plus de cinq minutes !
— Cunégonde ! soupira Gertrude, agacée. Prend la voiture et suis-moi ! »
Sans attendre de nouvelles protestations de sa sœur, la plus âgée des sorcières ouvrit la porte qui donnait sur l’extérieur et se faufila dans la nuit glaciale. 
Cunégonde fit une moue revancharde en rangeant son appareil photo numérique dans la poche de sa veste. Au passage elle vérifia qu’elle avait bien pris son portefeuille et son téléphone portable. Elle noua ensuite une écharpe mal tricotée autour de son cou. 
La plus jeune sorcière tendit machinalement la main vers le meuble où se trouvait toujours Kuxata mais sa main se referma dans le vide. Surprise, elle se tourna vers l’endroit où elle avait voulu attraper quelque chose. Kuxata qui avait suivit machinalement des yeux le mouvement de la jeune femme, fut tout aussi surpris qu’elle.
« Gertrude ? » s'écria Cunégonde.
Il n’y eut aucune réponse. Kuxata attendait, perplexe, le destin semblait être contre eux tout à coup.
« GERTRUDE ? cria-t-elle plus fort.
— Quoi ? répondit une voix légèrement frigorifiée en provenance de l’extérieur.
— Gertrude ? Où est la voiture ?
— A sa place, comme d’habitude !
— Elle n’y est pas ! »
La plus âgée des sorcières réapparut dans le hall en un clin d’œil. 
« Quoi ? »
Elle se tourna vers l’emplacement vide sur le meuble. Elle devint un peu pâle.
-- Où l’as tu mise ? demanda Cunégonde. Y’a que toi qui t’en sert de cette bagnole.
— Mais j’suis sûre d’avoir remis la voiture là ! se défendit vaillamment la sorcière. 
— Elle n’est pas là ! » fit remarquer Cunégonde en désignant l’espace vide sur le meuble.
La jeune femme profitait un peu de la situation, pour une fois que ce n’était pas elle qui perdait ou oubliait quelque chose. 
Pendant que sa sœur jubilait légèrement, Gertrude se creusait la cervelle pour essayer de se souvenir de la dernière fois où elle avait utilisé la voiture… C’était la semaine précédente, quand elle était allée faire des courses au supermarché de la ville la plus proche et elle se souvenait parfaitement de l’avoir remise sur le meuble, comme d’habitude. Mais où pouvait bien être passée la voiture ?
Kuxata qui était le plus près examinait l’espace vide où aurait du se trouver le véhicule. Il remarqua des traces de pneus sur le bois. 
« Trévor a le permis de conduire ? demanda-t-il.
— Heu… non, pas que je sache, répondit Cunégonde en fronçant les sourcils. Pourquoi ?
— On vous a piqué la bagnole. Y’a des empreintes de roues.
— Hein ? s'étonna Gertrude en s’approchant plus près du meuble pour voir de quoi parlait le sphinx.
— Je t’avais dit de ne pas laisser les clefs dessus ! se moqua Cunégonde
— Mais qui peut voler une voiture magiquement miniaturisée qui, de plus, était posée sur un meuble ?
— Quelqu’un de très petit ! » fit remarquer Kuxata. 
Il y eut un moment d’intense réflexion. 
Gertrude se redressa brusquement et disparut en un éclair dans le salon de réception sous les regards d’incompréhension de Kuxata et Cunégonde. 
Il y eut des éclats de voix inintelligibles en provenance de l’autre bout du bâtiment, cela semblait venir de la pièce qui servait de laboratoire aux sorcières pour préparer et tester des potions ou d’onguents de toutes sortes. Cinq minutes plus tard, Gertrude réapparut en tenant dans les mains ce qui semblait être un gros modèle réduit de voiture… une Coccinelle rouge écarlate légèrement boueuse. 
 « Ne faites jamais confiance aux gnomes de placard ! » s'exclama-t-elle. 
Les gnomes de placard étaient de sales petits êtres rabougris qui se cachaient au fond des armoires, des meubles et de tout ce qui ressemblaient de près ou de loin à un placard. Leur jeu préféré étant de déplacer les objets que contenait le placard où ils avaient élu domicile pour les mettre ailleurs, histoire que vous passiez des heures à les chercher partout en pestant contre le fait que vous étiez sûr de les avoir rangés à cet endroit. (Que celui où celle à qui cela n’est jamais arrivé lève la main…. Personne ? Voilà, c’est la preuve flagrante de l’existence de ces gnomes.)
« Bon, assez perdu de temps, déclara la plus âgée des sorcières. On y va ! »
Sans attendre de réponses elle sortit en emportant le modèle réduit avec elle. Cunégonde et Kuxata la suivirent. En sortant ils éteignirent la lumière.
« M’ci », murmura le plafonnier.
A l’extérieur il faisait vraiment très froid et le vent du nord soufflait de tout son cœur une bise glaciale. Il faisait nuit et les étoiles scintillaient autour de la lune qui en était à son premier quartier.
Sous les regards intéressés de Crouic-Crouic qui était sorti de sa haie d’osier préféré pour venir voir ce qui se passait, Gertrude posa la voiture au milieu de la pelouse. Elle s’en éloigna de plusieurs mètres. La sorcière décrocha son bourdon de sa ceinture. En le tenant à bout de bras, elle décrivit un large cercle avec la pierre qui en formait l’extrémité et en la pointant vers la petite voiture. La pierre sembla s’illuminer. 
Il y eut un « POP » bruyant et, un peu à la manière des grains de maïs qui se transforment en pop-corn, la petite voiture devint une grande voiture… Enfin d’une voiture de taille normale pour une voiture. 
« Hop ! s'exclama Gertrude. Tout le monde à bord ! »
La plus âgée des sorcières se mit à la place du conducteur. La plus jeune monta, en traînant les pieds, à ses côtés. Kuxata s’installa sur les genoux de cette dernière. 
« Le commandant vous souhaite la bienvenue à son bord », intervint Gertrude d’une voix très sérieuse en démarrant la voiture.
Le moteur émit quelques crachotements avant de produire un ronronnement paisible. Les phares s’allumèrent. 
« Veuillez attacher vos ceintures s’il vous plait ! »
La voiture se secoua violemment et sembla se tasser légèrement en arrière comme si elle prenait de l’élan. 
« On est parti ! »
Gertrude abaissa le frein à main et la voiture fit un formidable bond en avant. Par bond en avant, il faut entendre bond en l’air et en avant car le véhicule s’éleva à plusieurs mètres du sol, passa au-dessus de la passerelle qui reliait l’île au reste du monde et atterrit sur la petite place gravillonnée. 
L’atterrissage fut brutal.
« Va falloir faire changer les amortisseurs. », soupira Kuxata qui s’était cogné la tête au tableau de bord.
Sans tenir compte de cette réflexion, Gertrude appuya sur l’accélérateur et la voiture s’engagea sur la route le plus normalement du monde. De la même manière que n’importe quelle automobile, c’est-à-dire en roulant ! 
En route pour Sainte-Gudule …
Il faisait nuit depuis un bon moment déjà et de plus en plus froid aussi. Mais quoi de plus normal, on était début février, le milieu de l’hiver ! Le clair de lune n’éclairait pas grand-chose, et sur cette route perdue au beau milieu des marais en parti inondé rien d’autre ne venait éclairer la voiture qui était embourbée sur le bas côté. 
Le brigadier Poivrot faisait les cents pas dans l’espoir de ne pas finir complètement gelé. Il avait certes absolument mal partout d’avoir poussé ce tas de ferraille pendant de longs, très longs, kilomètres mais il ne pouvait pas rester en place. Le commissaire, pour sa part, encore mouillé d’être tombé dans une conche, était resté assis à la place du conducteur et s’était chaudement emmitouflé avec ce qu’il avait put trouver dans l'antique 4-L.
Une nouvelle fois Magret grommela quelque chose d’inintelligible en tripotant les boutons du défunt émetteur radio. Elle n’émit même pas un bourdonnement d’agonie. Cette fois, c’était décidé, cette bagnole irait à la casse ! Son moteur était hors d’usage et sa radio avait rendu l’âme au moment précis où on avait eu besoin d’elle.
« Grlhumff », grogna le commissaire en se tassant dans son siège.
Les policiers s’étaient fait bêtement surprendre par la nuit et s’étaient retrouvés à voyager à bord d’une automobile… ou plutôt à bord d’une brigadier-mobile… dont les phares refusaient de fonctionner normalement et se prenaient pour des lampes stroboscopiques en clignotaient par intervalle de trois secondes. Il va sans dire qu’il n’avait pas fallu plus de cinq minutes au commissaire pour aller se planter dans l’accotement et s’y enliser. 
Maintenant les deux policiers étaient bloqués sur une route déserte où il ne passait, semblait-il, jamais personne, sans lumière et sans radio pour appeler du secours, sans même un téléphone portable... Sans rien, quoi. 
Bien sûr, ils auraient pu tenter de rejoindre les habitations les plus proches à pied et appeler une dépanneuse de là-bas, mais se lancer de nuit sur des routes inconnues dans un marais en partie inondé était de la folie furieuse. L’eau et l’obscurité pouvaient receler des pièges mortels comme un immense fossé plein d’eau et de vase d’où on ne pouvait pas sortir et où on se noyait en moins de deux.
Bref, le commissaire Magret et son subalterne étaient condamnés à attendre l’hypothétique passage d’une voiture qui s’arrêterait pour les aider.
Le vent glacial agita les branches nues des arbres aux alentours. Le murmure de l’eau qui courait sur les prairies emplissait l’atmosphère d’une ambiance sinistre. Une chouette hulula. La lune et les étoiles se reflétaient dans l’eau comme dans un miroir.
Le brigadier commençait à avoir mal aux pieds à force d’aller et venir à côté de la voiture. Tout à coup, son regard fut attiré par une lueur dansante au loin. Il s’immobilisa pour essayer de comprendre de quoi il s’agissait. Cela semblait courir sur l’eau. Une forme plus précise se dessina peu à peu… Cela se trouvait effectivement au-dessus de l’eau et se reflétait dedans. S’il en avait cru ses yeux, il aurait pu croire qu’il s’agissait d’une silhouette phosphorescente vaguement humaine avec ce qui semblait être des ailes dans le dos et qui volait au-dessus des prairies inondées. Heureusement, comme il ne croyait absolument pas ses yeux, il se contenta de regarder ailleurs comme s’il n’avait rien vu. Il ne croyait ni aux fantômes ni aux feux follets et ce n’était pas maintenant qu’il allait commencer.
Une nouvelle chouette (ou était-ce la même qu’un peu plus tôt ?) hulula dans la nuit. Une rafale de vent secoua violemment les arbres proches de la voiture en sifflant. 
Quand Poivrot, qui s’était recroquevillé sur lui-même face au vent, se redressa, il n’y avait plus la moindre trace de l’apparition. Tant mieux !
Il se remit à faire les cent pas… qui devaient en être à plus prêt de mille que de cent…
Après un long moment, une nouvelle lumière apparut au loin. Comme celle-ci était accompagnée par un bruit de moteur, il devait s’agir d’une voiture qui venait dans leur direction. Peu à peu, la lumière se transforma en phare. Sûr de sa découverte, le brigadier en fit part à son chef. 
Le commissaire grogna, il était trop frigorifié et engourdi pour émettre un son compréhensible sans échauffement préalable. Il se redressa dans son siège et observa au travers du pare-brise les phares qui se rapprochaient à vive allure. Magret se secoua un grand coup pour se sortir de son engourdissement et bondit hors de la voiture à toute vitesse de peur de louper cette occasion unique de pouvoir rentrer chez lui avant le lendemain. 
Les phares qui avançaient rapidement sur la route se révélèrent être accrochés à une voiture. Après quelques minutes les policiers purent même reconnaître le modèle de ce providentiel véhicule : une Coccinelle. 
De peur que la voiture passe sans s’arrêter les deux policiers se mirent au centre de la route en faisant de grands signes avec les bras. Néanmoins ils restèrent prêts à se jeter de côté au cas où le conducteur de la Coccinelle déciderait de foncer sur eux.
La voiture salvatrice ralentit doucement et s’arrêta juste devant les policiers. En tant que le plus pressé de partir de cet endroit maudit, le commissaire s’approcha le premier de la fenêtre du conducteur. Cette dernière s’abaissa sur une vision d’horreur.
« Un problème, Commissaire ? » demanda Gertrude d’une voix calme quoique légèrement amusée. 
Magret fit un bond en arrière comme s’il venait de voir le diable en personne. 
« Non… non, aucun ! » bégaya-t-il en reculant un peu plus. Il préférait encore passer la nuit sur le bord de cette route que de recevoir de l’aide de ces… femmes. 
La plus âgée des sorcières afficha une expression dubitative. 
« Pourquoi faisiez-vous de grands gestes alors ? interrogea-t-elle mi-amusée, mi-étonnée. 
— Des gestes ? … »
Le commissaire réfléchit vite.
«… Pas du tout, c’était des mouvements de gymnastique !
— De gymnastique ? s'étonna Gertrude avec amusement en comprenant que le policier préférait mourir de froid que de recevoir de l’aide venant d’elle.
— Oui ! »
La sorcière se pencha légèrement par sa fenêtre et jeta un coup d’œil à la voiture enlisée au bord du fossé et au brigadier qui affichait une mine ébahie en contemplant son chef.
« Vous êtes sûr que vous n’avez besoin de rien ? demanda-t-elle une dernière fois.
— Oui !
— Bon, ben on va vous laisser finir votre gymnastique en paix… faites tout de même attention, l’eau est en train de monter, vous risquez de ne pas rester très longtemps au sec. 
Elle salua les policiers en refermant sa vitre. La coccinelle repartit tout doucement.
Le brigadier, encore sous le choc de la réaction réponse de son chef, n’avait pas eut le temps de réagir. Il regarda tristement s’éloigner le seul véhicule qui était passé sur cette fichue route en près d’une heure et demi.
A la grande stupéfaction de Poivrot, la Coccinelle des sorcières s’immobilisa cinquante mètre plus loin et revint en marche arrière. La voiture s’immobilisa devant lui et non devant la commissaire.
La fenêtre s’ouvrit à nouveau.
« On se demandait…, lança Gertrude à l’intention du brigadier. Votre chef faisait sa gym, mais, et vous ? »
Le brigadier Poivrot jeta un regard en direction du commissaire. Celui-ci était rouge de colère. 
« On peut vous déposer au commissariat si vous voulez, on s’y rend, là-bas vous pourrez lui envoyer une dépanneuse », continua la sorcière en sous-entendant qu’elle avait parfaitement compris que le commissaire ne voulait pas de son aide à elle. 
Le brigadier hésita. Il n’avait pas du tout envie de mourir gelé au milieu de marais à cause des lubies de son chef… Il était servile mais pas stupide. Néanmoins il jeta un dernier regard implorant à Magret. Face à l’expression au bord de l’explosion de ce dernier, le brigadier ne fit ni une ni deux et monta dans la Coccinelle. Il allait certes en entendre parler pendant des jours… des semaines… des mois… des années peut-être. Mais c’était une question de vie ou de mort, il risquait de manquer le début de Question-pour-un-champignon à la télé.
« J’vous envoie des renforts chef », dit-il en refermant la portière sur lui.
Abasourdi par ce que venait de faire son subalterne, Magret resta les bras ballants avant de se rendre compte que, non content de lui avoir désobéi (quoi qu’il ne lui avait pas donné d’ordre, il ne pouvait donc pas lui avoir désobéi), le brigadier venait de l’abandonner tous seul au milieu de nulle part. 
« POIVROT ! hurla-t-il. REVENEZ ICI IM-ME-DIA-TE-MENT ! »
La voiture continua à s’éloigner lentement.
« POIVROT !!!!! » 
La voiture s’immobilisa une nouvelle fois. Gertrude passa à nouveau la tête par sa fenêtre. 
« Venez ! Vous ferez votre gymnastique une autre fois, je ne peux pas vous abandonner là tout seul, de drôles de trucs se baladent la nuit dans les marais, vous savez ?! Allez, on ne va pas vous manger ! »
Le commissaire eut un soupir qui ressemblait à un grognement. Voyant que ces… sorcières, ne partiraient pas tant qu’il n’aurait pas monté dans leur voiture, il s’avança vers le véhicule, hésita une dernière fois et s’installa à côté de son second, à l’arrière, derrière la plus jeune des deux sorcières. Il attacha sa ceinture.
Maintenant que tout le monde était à bord. Gertrude appuya un grand coup sur l’accélérateur et la Coccinelle démarra sur les chapeaux de roues, se lançant à l’assaut de la nuit.
Le trajet fut particulièrement silencieux, les sœurs Vandenloo essayèrent bien de lancer un ou deux sujets de conversation mais les policiers n’avaient pas l’air très causant et le silence retomba comme une chape de plomb à chaque fois. 
En fait, l’ambiance était légèrement tendue et figée. Cunégonde regardait le brigadier avec un petit sourire aux lèvres. Poivrot, pour sa part, surveillait le sphinx nain de Macédoine avec appréhension. Kuxata, lui, fixait le commissaire du regard en se demandant à quel moment cet homme allait exploser tellement il semblait gonflé et rouge. Magret, quand à lui, regardait Gertrude en lui lançant des regards haineux. Et Gertrude, elle, regardait la route, ce qui valait mieux car c’était elle qui conduisait. 
Après vingt bonnes minutes de voyage silencieux à peine rompu par le ronronnement de la voiture, la Coccinelle arriva enfin à Sainte-Gudule. 
Il y avait pas mal de monde dans les rues de la ville. Il faut dire que c’était l’heure de la débauche et que les gens qui venaient tout juste de finir leur journée de travail, se lançaient à l’assaut des rues et des routes pour rentrer chez eux. 
Bloqués dans les embouteillages de fin de journée, il fallut plus d’un quart d’heure supplémentaire aux sorcières et aux policiers pour arriver jusqu’au commissariat. Gertrude déposa les deux hommes devant la porte principale du bâtiment de la police. Comme il n’y avait pas de place de parking libre, elle ne put pas stationner là. Mais de toute façon, même s’il y avait eu des places libres, elle n’y aurait pas garé sa voiture.
Après une brève salutation aux policiers, ceux-ci semblaient très pressés de quitter les sorcières, Gertrude redémarra et partit en quête d’une rue discrète où il n’y aurait personne. 
Il lui fallut à peine cinq minutes pour trouver son bonheur, en plus, comble de chance, c’était à cinq cents mètres du commissariat. 
La sorcière gara la coccinelle juste devant un panneau de stationnement interdit. Les derniers occupants du véhicule sortirent et étirèrent leurs membres légèrement engourdis par ce trajet qui leur avait semblé interminable.
« Haaaaaaaa, enfin ! s'exclama Cunégonde. Moi, j’te dis qu’en balai on aurait mis moins de temps et on serait moins fatiguées !
— Cunégonde ! soupira Gertrude agacée. Puisque que je te dis qu’on ne pouvait PAS ! »
Kuxata bailla pour exprimer ce qu’il pensait de ce trajet en voiture. Gertrude soupira. Pourquoi autant de haine envers cette malheureuse voiture ?
« Bon, c’est pas tout, poussez vous d’là, ajouta la plus âgée des sorcières en faisant signe à sa sœur et au sphinx de s’éloigner de la voiture.
Elle prit son bourdon.
« POP »
La grande voiture redevint une petite voiture… 
Gertrude sortit de l’une des poches de sa veste un sac en toile qui avait un fond rectangulaire et cartonné. Elle s’approcha ensuite de la coccinelle, à présent en modèle réduit, la ramassa et la mit dans le sac. A l’intérieur du sac, elle l’arrima grâce à des cordelettes cousues au tissu pour que la voiture ne bouge pas dans tous les sens. 
Elle se redressa. Son regard tomba sur Kuxata.
« Tes ailes ! », lui fit-elle remarquer.
Le sphinx se tourna pour voir de quoi elle parlait et comprit où elle voulait en venir. Il étendit les dites ailes, les secoua, en ébouriffa les plumes et après un petit effort de concentration, il les rendit invisible.
Ceci fait, le groupe ne traîna pas plus longtemps dans la rue déserte. Ils se dirigèrent vers le commissariat. Simulant un brusque mal de patte, Kuxata parvint à se faire porter par Cunégonde. 
La rue où se trouvait le bâtiment de la police était passante et les trottoirs étaient peuplés de plusieurs dizaines de personnes qui, toutes sans exception, se retournèrent sur le passage des deux sorcières et de ce qu’ils prirent pour un chat orange. Non pas que Cunégonde, même avec Kuxata dans les bras, ait quelque chose d’extraordinaire. Elle était certes habillée comme une bimbo (quoi qu’une bimbo avec une horrible écharpe mal tricoté mais ce n’était pas elle vers qui tous les regards se tournaient. C’était vers sa sœur qu’ils allaient tous. 
Il faut dire que Gertrude ne passait pas inaperçue dans la foule. Elle portait des bottines vert pomme, une jupe rouge orangé très criarde, une doudoune rose à petites fleurs bleues et blanches, une écharpe jaune canari, et un bonnet bleu ciel .avec un bonhomme de neige brodé et un pompon au bout. 
Cunégonde, malgré des années d’essais infructueux, n’avait jamais put convaincre sa sœur de s’habiller normalement, et n’avait plus honte (enfin pas tout le temps) de se promener avec. 
Elles arrivèrent finalement sans encombre au commissariat. Elles se réfugièrent rapidement dans le bâtiment car décidément il faisait trop froid pour mettre une sorcière dehors.
Elles tombèrent aussitôt nez à nez avec le commissaire Magret qui était en train de parlementer avec la machine à café. Celui-ci, en les voyant, oublia totalement la machine.
 « Re-bonsoir, commissaire ! dit poliment Cunégonde dans un sourire. 
— Que faites vous ici ! s'écria Magret en prenant une couleur rouge assez hideuse.
— Ben…
Gertrude hésita. Elle venait de se rendre compte qu’ils avaient totalement oublié de faire un plan d’action. 
« … On est venu au sujet des meurtres, dit-elle finalement.
— Quoi ?
— … ben… 
— On voulait en savoir plus…, intervint Cunégonde avec une franchise désarmante. 
— Quoi ?!
— Oui, c’est ça… On veut en savoir plus sur ces meurtres, confirma Gertrude.
— C’est pas un bureau des renseignements ici…, cria le commissaire en prenant une couleur de plus en plus menaçante. 
- Mais, commissaire…, commença Cunégonde.
- Y’a pas de mais !
- Commissaire on vous demande pas grand chose…, reprit Gertrude.
- J’veux pas le savoir ! »
Connaissant très bien les sorcières, Kuxata sentit que cette conversation allait durer très longtemps. Les sœurs Vandenloo étaient de vraies têtes de mules, et le commissaire semblait l’être au moins autant qu’elles. Le sphinx eut alors une idée. Toujours dans les bras de Cunégonde, le sphinx allongea un peu le cou pour pouvoir lui parler au creux de l’oreille.
« Donne-moi l’appareil photo ! », ordonna-t-il.
Sans vraiment comprendre ce qu’il voulait faire avec, la jeune femme sortit l’appareil et en passa la bandoulière autour du cou du sphinx. 
« Maintenant faites diversion aussi longtemps que vous pourrez, je vous retrouve plus tard ! »
Kuxata se libéra des bras de Cunégonde et sauta à terre. La jeune sorcière ne comprit pas ce qu’il voulait faire et le regarda avec une légère incrédulité s’éloigner vers un coin sombre où personne ne ferait attention à lui. Le sphinx se tourna une dernière fois vers elle, afficha ce qui semblait être un sourire et fit un clin d’œil. Il commença alors doucement à disparaître en commençant par la queue, puis les pattes arrière, le ventre, le dos, les pattes avant, l’appareil photo, le cou, la tête. Son étrange sourire fut la dernière chose qui disparut.
… faites diversion aussi longtemps que vous pourrez
Cunégonde, toujours perplexe, tourna à nouveau son attention vers le commissaire et sa sœur qui se disputaient toujours.
« J’veux pas le savoir ! cria Magret.
— Mais c’est vous qui êtes venu nous voir ! répliqua Gertrude.
— Oui, c’est vous qui nous avez mêlées à ça ! renchérie Cunégonde sans savoir si cet argument avait déjà été utilisé. »
La jeune femme parvint à souffler à l’oreille de sa sœur ce que lui avait dit le sphinx. Celle-ci sembla comprendre ce qu’il était parti faire. Elle se mit à argumenter contre le commissaire avec encore plus de virulence.
« Laissez la police faire son travail ! criait encore Magret.
— Mais c’est vous qui… 
— Ça ne vous regarde pas
Les sorcières s’acharnèrent de toute leur obstination, demandant, suppliant, parlementant, quémandant, argumentant et se répétant à l’infini. Le commissaire, de plus en plus hors de lui, refusa, cria, hurla, ordonna, argumenta, menaça, totalement en vain.
Au bout de plus d’une demi-heure de discussion on ne peut plus stérile, que toutes les personnes présentes dans le commissariat suivaient avec intérêt, le commissaire ordonna à deux policiers qui se trouvaient pas très loin de lui, de jeter ces deux mégères à la porte manu-militari.
Mais il fallait plus que ça pour décourager les sœurs Vandenloo et à peine furent-elle sur le trottoir qu’elles retournèrent dans le commissariat. 
Dix minutes plus tard, elles se retrouvaient une deuxième fois mises à la porte. Elles retournèrent donc une nouvelles fois à l’intérieur.
« PUISQUE QUE VOUS VOULEZ TELLEMENT ETRE ICI…, cria le commissaire à bout de nerf, ET BIEN VOUS ALLEZ Y PASSER LA NUIT ! »
Il se tourna une nouvelle fois vers ses subalternes.
« FLANQUEZ-MOI ÇA EN CELLULE DE RETENTION POUR TROUBLE DE L’ORDRE PUBLIQUE ET ENTRAVE AUX FORCES DE L’ORDRE ! »
Gertrude et Cunégonde se retrouvèrent quelques minutes plus tard débarrassées de tout objets inutiles ou potentiellement dangereux (bijoux, papiers, portefeuille, ceintures, bourdons, téléphones, voitures, lacets&hellip On les mit ensuite derrière les barreaux pour la nuit.
Dans la cellule jouxtant la leurs, un homme en survêtement vert (on aurait plutôt dit une grosse chenille verte) était allongé sur le sol, visiblement dans un état second dû à l’utilisation de produit illégaux. Il semblait marmonner quelque chose… ou plutôt chantonnait quelque chose d’inintelligible. 
Cunégonde, qui était d’un optimisme frôlant la stupidité, trouva l’expérience intéressante. Gertrude ne partagea pas tout à fait son point de vue.
Les deux femmes s’assirent et attendirent. La nuit risquait d’être longue.
Cunégonde sursauta violemment quand elle sentit quelque chose d’invisible lui atterrir lourdement sur les genoux. 
Kuxata reprit presque aussitôt son apparence normale. 
« Tout est dans la boite ! annonça-t-il joyeusement tandis que Gertrude se rapprochait. J’ai tout lu et tout photographié, ajouta-t-il.
— Et alors ? » s’exclamèrent les deux sorcières en cœur.
Cunégonde venait juste de comprendre ce qu’était aller faire le sphinx. 
« Rien ! Ils ne savent rien de plus que ce qui se raconte dans le journal ! 
— Rien ? s'étonna Cunégonde.
— A part, peut-être, une histoire de trafique de sucette… avec un certain Capone
— Capone ?
— Rien d’important, on ne tue pas les gens pour des sucettes…. Surtout pas avec des flèches en or !
— Mais alors…, commença Gertrude.
— S’ils sont venus vous voir c’est qu’ils sont complètement bloqués…, compléta Kuxata
— Et nous aussi, fit remarquer Gertrude. On ne sait rien de plus et la divination ne fonctionne pas. »
Les sorcières et le sphinx soupirèrent de tristesse. Ils avaient tellement envie de savoir qui était le meurtrier.
« La la la… » chanta brusquement une voix rauque
Les sœurs Vandenloo et Kuxata se tournèrent vers l’homme qui se trouvait dans la cellule à côté de la leur. Il s’était redressé sur son séant et dodelinait d’un côté sur l’autre. Ses yeux étaient injectés de sang et roulaient de haut en bas sous l’effet de la drogue qu’il avait prise. 
« La la la lali lala..., chantonna-t-il encore. La la la victime…. La la lali lala a vu le crime la lali lala… lala lali lala… » 
Le mouvement d’un côté sur l’autre de l’homme chenille prit de l’ampleur avec la chanson, il finit par retomber sur le sol en continuant à chantonner tout bas.
« La la lali lala… Lali lali lala…. La victime… La la lali lala… a vu le crime La la lali lala… La la lali lala… La victime…. La la lali lala… »
Les sorcières le regardèrent avec condescendance. Pour sa part, Kuxata semblait avoir été plongé dans une intense réflexion par les paroles de la chanson du junkie.
« Mais oui, évidemment ! » s'écria tout à coup le sphinx. 
Les sorcières le regardèrent avec surprise.
« Mais oui, c’est marqué dans le dossier… l’une des victimes aurait vu l’assassin ! 
— Oui, certes, mais il est mort, fit remarquer Gertrude.
— Et la divination ne fonctionne pas, donc le spiritisme non plus…, ajouta Cunégonde. 
— Comme on dit, reprit Kuxata. Si Mahomet ne peut pas aller à la montagne, alors la montagne ira à Mahomet… 
— Tu veux dire que nous allons devoir aller… commença Gertrude.
— Au royaume de morts ! acheva Cunégonde
— Ouaip ! confirma le sphinx. C’est le seul moyen d’interroger la victime pour savoir ce qu’elle a vu. »
Il y eut une seconde de silence.
« COOL ! » s’exclamèrent en chœur les sœurs Vandenloo excitée comme des puces.
L’enquête repartait sur une nouvelle piste. Les sorcières étaient toujours en lice !

L'amitié double les joies et réduit de moitié les peines.

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MessagePosté le: Jeu 26 Mar - 22:04 (2009)    Sujet du message: Deux sorcières 1/2, Meutre à Sainte Gudule 1 Répondre en citant

4 - Gratin de navet et boeuf bourguignon
Le jour commençait à décliner en ce 7 février, mais il faut dire qu’il faisait un temps tellement gris que nul n’était vraiment sûr qu’il avait vraiment réussi à faire jour à un moment donné de cette journée pluvieuse. Durant ces instants précédents la nuit, une lumière brillait à la fenêtre de la cuisine d’une maison perdue aux confins du Marais Poitevin, chez les sœurs Vandenloo.
Bien évidemment, l’était normal que cette fenêtre soit éclairée car il était techniquement impossible d’éteindre la lumière qui rayonnait de la peinture magique qui recouvrait les murs de cuisine qui se trouvait de l’autre côté, alors on va plutôt dire que de temps à autre une silhouette à l’intérieur se découpait devant ladite fenêtre dans cette clarté blanchâtre. Pour aller avec cette silhouette, une voix nasillarde pleine de fausses notes s’époumonait dans le silence hivernal.
Tout en cuisinant, Mlle Cunégonde Vandenloo chantait.
« …Quand tu m’fais d’la sauce aux lumas, qu’y’entends thieu, là, qui jhargotte, y t’bijhrais d’ssus les deux jhottes, … *», disait-elle en reprenant une chanson depuis longtemps entrée dans le folklore maraîchin.
« … s’te savais comm’ t’es meugnoune, quand tu m’fais d’la sauce aux lumas … », continuait-elle en oubliant plusieurs lignes de parole et massacrant ainsi superbement la chanson.
Alerté par le vacarme, mais aussi par les cris affamés de son estomac, Kuxata vint prendre des nouvelles du dîner. Il était un peu inquiet. Cela faisait un paquet d’année qu’il vivait dans la région et il avait réussi à apprendre quelques rudiments du patois locale, alors il venait voir ce que fabriquait exactement la sorcière qui était chargée de la préparation du dîner ce soir là. En effet, comme l’avait appris le Sphinx nain de Macédoine, un « luma » était un escargot… Cette chanson parlait donc de sauce aux escargots qui « jhargotte », c’est à dire qui mijote. Il fallait vraiment être français pour se réjouir d’un tel plat… Non mais, manger des escargots, ces bestiole gluantes et visqueuses qui traînent par terre en promenant leur coquille en bavant, quelle drôle d’idée. C’était, aux yeux de son estomac de méditerranéen, tout bonnement répugnant. Donc, Kuxata ne trouverait pas « meugnoune » (mignonne) la personne qui oserait lui servir ce plat et n’irait surtout pas la « bijha » ( la biser) sur les deux « jhottes » (les deux joues). Non ! Il se vengerait d’une manière particulièrement douloureuse où apparaissaient deux ou trois coups griffes.
Enfin bref…
Kuxata s’approcha en silence de la jeune sorcière sans qu’elle le remarque. Bon c’est vrai, pour que Cunégonde remarque quelque chose il fallait vraiment que ce quelque chose veuille très fortement être remarqué et aille lui taper sur l’épaule. Toute à sa préparation et à sa chanson, la sorcière s’était complètement coupée du monde qui l’entourait.
La Sphinx bondit sur le coin du plan de travail où Cunégonde éminçait soigneusement un oignon avec un couteau deux ou trois fois trop grand pour ce genre d’exercice. Kuxata sentit immédiatement ses yeux lui piquer terriblement, des larmes lui coulèrent le long des joues. Il quitta rapidement cet endroit certes stratégique pour voir ce que faisait la sorcière mais particulièrement désagréable quand la sorcière en question y faisait quelque chose avec des oignons émincés dedans. 
Quand elle eut fini de découper son oignon, Cunégonde en rassembla les morceaux et les jeta dans une casserole où elle avait préalablement fait fondre du beurre pour les faire rissoler. Elle sortit une spatule en bois et remua ces oignons de manière à ce qu’ils n’attachent et ne brûlent pas.
Quoique les yeux rougis par la récente proximité de l’oignon, la curiosité de Kuxata n’en demeurait pas moins insatisfaite. La première tentative pour savoir ce qu’il y avait pour le dîner ayant lamentablement échoué, le Sphinx passa au plan B. A pas feutré, il s’approcha de Cunégonde. Il s’assit sur le carrelage à une dizaine de centimètres du pied gauche de la jeune femme. 
« Hum ! », grogna-t-il pour attirer l’attention sur lui.
Cunégonde se déplaça sur sa gauche et faillit marcher sur le sphinx sans pour autant faire attention à celui-ci.
« Youhou ? », continua Kuxata après s’être rassis à côté des jambes de la jeune femme.
Rien, Elle était bien trop occupée pour lui prêter attention.
« Cunégonde ? », appela-t-il.
Toujours rien.
« CU-NE-GON-DE ! »
Absence totale de réaction. 
Furieux, Kuxata bondit toutes griffes dehors sur le mollet le plus proche de la jeune femme. Moyen sans doute barbare mais efficace pour faire remarquer sa présence. 
Cunégonde poussa un cri de surprise et de douleur. Elle était peut-être moitié sourde quand elle était occupée à faire quelque chose mais elle n’était pas insensible au point de se faire lacérer le mollet gauche par un félin enragé sans le remarquer, cela était TRES douloureux.
Etant sûr et certain d’avoir capté l’attention de la sorcière, Kuxata lâcha prise rapidement. (Elle risquait de se débattre et de lui donner un coup de pied. Ce qui n’était pas le but.)
Cunégonde jeta un regard impassible quoique légèrement interrogateur au Sphinx en se massant le mollet endolori. 
« J’ai faim ! annonça Kuxata après s’être assis avec dignité sur le carrelage. On mange quoi ?
— Soupe de lentilles et gratin de navet ! » répondit-elle dans un léger sourire.
Chouette, pas d’escargot au programme… Après une seconde de soulagement, le sphinx remarqua que le menu du dîner était louche, il manquait quelque chose.
« Et la viande ? » demanda-t-il avec stupeur.
Comment pouvait-on oublier d’en mettre prévoir ? C’était absolument impensable de faire un repas sans en proposer.
« Pour une alimentation équilibrée, un seul plat de viande par jour suffit ! déclara la sorcière comme si elle récitait quelque chose. On a eu des pilons de dinde au paprika au déjeuner, donc pas de viande ce soir.
— Mais ça va pas ?! s'exclama Kuxata très choqué. J’suis un sphinx ! J’suis carnivore moi, j’mange de la viande à tous les repas moi.
— Ça se voit ! fit remarquer la jeune sorcière dans un petit sourire sans arrière-pensée. Tu mériterais de faire un petit régime, tu es plus gras qu’une motte de beurre.
— Même pas vrai d’abord ! s’offusqua l’animal. 
— Mais si ! répliqua doucement Cunégonde. Et un peu de légume te fera le plus grand bien !
— Non, mais t’es malade ! J’veux pas de tes légumes, moi j’veux de la viande… de la VIANDE !!! »
Kuxata sortit les griffes pour défendre son point de vu sur ce qui était bien pour son alimentation. Le forcer à manger des légumes serait peut-être bon pour sa santé à lui mais il pouvait se révéler dangereux pour la santé de la personne qui le forcerait à les avaler. Il avait des griffes acérées et il savait s’en servir. 
Cunégonde abdiqua en poussant un petit soupir. Elle se dirigea vers un placard et en sortit une boite de conserve qu’elle posa sur la table.
« Tiens, mange donc ça si tu as faim », déclara-t-elle sans montrer cependant la moindre trace de contrariété.
Kuxata s’envola et se posa juste à côté de la boite. Cette dernière avait une étiquette jaune avec le dessin d’un chat gris et portait l’inscription :
~Miaou-Miam~
en SAUCE,
A la dinde, au riz et aux haricots verts
Pour une fourrure soyeuse, une énergie débordante et une longue vie en plein santé!
L’aliment des chats en pleine forme !
« Hé !! Mais c’est de la pâtée pour chat ce truc ! s'écria Kuxata vexé et choqué. J’suis pas un CHAT ! Comment oses-tu me présenter cette... chose ! Mon courroux sera terrible ! continua-t-il agressivement. Et puis comment veux-tu que j’ouvre cette boite, j’ai pas de main !
— Utilise ta magie, lui répondit calmement la jeune femme. Il suffit de soulever la languette et de tirer.
— Pourquoi j’le ferais alors que tu peux le faire à ma place ? fit remarquer Kuxata. Je suis un SPHINX, moi. Je mérite des égards … et autre chose que de la pâtée pour chat… Je suis pas un CHAT !!!! »
Cette fois, contrairement à son habitude, Cunégonde eut un petit soupir d’agacement.
« Bon…, dit-elle en reprenant la boite en main. Puisque tu n’es PAS un chat, tu mangeras comme tous le monde… soupe de lentilles et gratin de navets. » Et elle rangea la boite dans le placard où elle l’avait prise. 
Stupéfait, Kuxata regarda Cunégonde retourner avec détermination à ses lentilles et à ses navets. 
« Cunégonde ? reprit Kuxata.
— Quoi ? » demanda la jeune femme assez froidement.
Elle avait l’air bien décidé à ne pas céder au sphinx, c’était légumes ou pâtée pour chat.
« Heu…, hésita le sphinx… Miaou ? »
Tout compte fait, il préférait la pâtée pour chat.
« Placard en bas à droite ! » répliqua Cunégonde sans même se retourner vers l’animal.
Kuxata soupira. Cette fois il allait devoir se débrouiller seul car la sorcière ne céderait pas, c’était une vraie tête de mule.
Grâce à ses pouvoirs il ouvrit le placard, fit léviter la fameuse boite, la posa sur la table et l’ouvrit. Comme il ne voulait pas manger directement dans la boite ou sur la table, il ouvrit un autre placard et en sortit une assiette. 
Alors qu’elle voulait se rendre jusqu’au frigo, Cunégonde faillit s’assommer avec la porte du placard à vaisselle et faillit tomber en se cognant dans la porte du placard aux conserves. Kuxata ne jugeait jamais utile de refermer les placards après avoir pris quelque chose dedans. Elle maugréa pendant une seconde contre cette très mauvaise et très dangereuse habitude. 
Kuxata venait juste de commencer à trier soigneusement les grains de riz et les haricots verts de la boite pour chats quand Gertrude fit à son tour apparition dans la cuisine. Elle avait l’air fatigué et il émanait d’elle une légère odeur mélangeant fumé, formol, et œuf pourri. 
« On mange quoi ? demanda-t-elle.
— Soupe de lentilles et gratin de navet », lui répondit Kuxata d’un air moqueur.
Les yeux de la sorcière tombèrent sur l’assiette qui était devant le Sphinx.
« Ça, c’est pour moi, c’est de la pâtée pour chat…, intervint Kuxata.
— Tu n’es pas un CHAT ! lui fit remarquer Gertrude avec stupeur. 
— Lentilles et navets », lui répliqua le sphinx.
Gertrude leva un sourcil.
« Si tu veux, reprit le sphinx, je te laisse le riz et les haricots verts.
La sorcière sembla presque hésiter (des navets… beurk !) mais elle croisa le regard de sa sœur et préféra ne pas accepter la proposition du Sphinx. Cunégonde avait l’air fatigué et de méchante humeur, ce qui était suffisamment rare pour mériter d’être respecté. 
Gertrude sortit des assiettes et mit le couvert en se fichant royalement que le dîner n’était ne soit pas encore prêt. Elle s’assit au bout de la table à côté de Kuxata. Dans un geste fatigué, elle lui gratta la tête. De plaisir, car il aimait bien qu’on s’occupe de son poil, il émit un bruit ressemblant à s’y méprendre à un ronronnement, mais ce n’en n’était pas un, ce sont les chats qui ronronnent et lui il n’était pas un CHAT !
Kuxata, qui était incapable de ronronner et manger en même temps, faillit s’étouffer plusieurs fois avec des morceaux de dinde. (Ou alors comme il était très goinfre il essayait d’avaler trop vite des morceaux trop gros pour lui. C’était aussi une possibilité
De son côté, Cunégonde continua la préparation du dîner. Le gratin était au four et la soupe de lentilles finissait de mijoter sous ses yeux attentifs. Perpétuellement fixer ce qu’elle cuisinait étant le seul moyen à sa portée pour ne pas oublier qu’elle avait quelque chose sur le feu et éviter que ça brûle. Déjà que le gratin de navet n’avait pas un grand succès en général, s’il était à moitié carbonisé, même la poubelle n’en voudrait pas.
Gertrude arrêta de s’occuper du sphinx quand elle eut une crampe à la main à force de lui gratter la tête. En plus, cela faisait s’envoler un certain nombre de poils orange dans l’air. Déjà qu’elle n’aimait pas le gratin de navet, mais elle n’avait pas envie de l’assaisonner par dessus le marché avec des poils de Sphinx Nain de Macédoine. Ce n’était du tout digeste à son goût, trop fibreux. La sorcière croisa les bras sur la table. Elle posa sa tête dessus. 
Elle s’accorda le droit de somnoler un peu en attendant le dîner. 
La nuit précédente, en cellule, n’avait pas été des plus reposantes et la journée avait été longue. Gertrude l'avait passée la journée à préparer des commandes de potion en tout genre. Elle vendait ces produits faits maison par l’intermédiaire de plusieurs sites Internet spécialisés dans la parapharmacie et le cosmétique à base de produits naturels et de recettes traditionnelles. Ce petit commerce marchait assez bien et, de plus, il était parfaitement légal. Bien sûr cela ne rapportait pas autant que les sites de divination dont s’occupait Cunégonde. Astrologie, thème astral, numérologie, tarots… une vrai poule aux œufs d’or ce truc. D’ailleurs, cela marchait tellement bien que Cunégonde devait sous-traiter auprès de deux cousines la réalisation des thèmes astraux car elle n’avait absolument pas le temps de s’en occuper elle-même. Il faut dire que les cousines en question, Mary-Victoria-Elisabeth et Sophie, étaient encore étudiante en BTS technique spectrale et étaient bien contentes de pouvoir se faire de l’argent aussi facilement. 
Seul bémol à cette source de revenu, c’était qu’officiellement en France, selon le code pénal, la divination, ou toutes méthodes pour prédire l’avenir, était formellement interdites. On risquait pour cela la confiscation du matériel servant à la réalisation des prédictions. On risquait aussi de lourdes amendes et même de la prison. Heureusement le cyber-commerce brouillait les pistes et il était assez difficile de remonter aux personnes qui réalisaient précisément les prédictions. 
Le commerce électronique… Quelle belle invention… Les sœurs Vandenloo avaient été dans les premières Praticiennes Occultes à proposer leurs services en ligne et cela s’était révélé la meilleure idée qu’elles aient jamais eue de toute leur existence. Grâce à ça, elles gagnaient plus que bien leur vie et pouvaient s’offrir à peu près tout ce dont elles avaient envie. 
Gertrude sursauta quand Cunégonde posa la soupière un peu brutalement sur la table. La sorcière se redressa et s’aperçut qu’elle avait dû s’endormir sur sur place. L’esprit un peu embrumé, elle vit que Kuxata avait terminé son dîner et inspectait le plat qui sortait du four et qui contenait ce qui devait être le fameux gratin de navet. 
Cunégonde s’assit en face de sa sœur et se servit de soupe de lentilles.
Quelque chose de marron et de bondissant traversa la table. Gertrude l’attrapa avant que la chose en question ne saute et atterrisse dans la soupière comme cela semblait être son but. La sorcière se leva pour aller ré-enfermer Trévor, l’as de l’évasion, dans son bocal. Elle n’avait pas la moindre idée de comment ce fichu animal pouvait bien s’y prendre pour se sauver aussi facilement de sa prison quoiqu’elles fassent. C’était agaçant à la longue, surtout qu’on pouvait vraiment le trouver n’importe où par la suite.
Gertrude revint dans la cuisine quelques minutes plus tard en sachant parfaitement que le crapaud ne resterait pas enfermé plus de cinq minutes dans son bocal. Elle se lava soigneusement les mains et alla se rasseoir à sa place à table. Elle se servit une assiettée de soupe.
A l’autre bout de la table, Kuxata s’était installé le plus confortablement du monde… enfin le plus confortablement du monde selon les critères de confort d’un Sphinx Nain de Macédoine. En fait, il était étalé de tout son long sur la table en prenant le plus de place qu’il pouvait. Une de ses pattes pendait dans le vide et une de ses ailes semblait avoir un angle des plus saugrenus. Mais bon, il avait choisit lui-même cette pose, alors mieux valait ne pas s’en mêler. Repu d’avoir avalé un boite entière de pâtée pour chat en guise de dîner, il s’accordait un petit somme pour faciliter sa digestion.
L’animal se mit à ronfler.
Cunégonde lui envoya un petit caillou qu’elle venait de trouver dans ses lentilles. Le caillou rebondit sur la tête du sphinx et se dernier se mit à ronfler encore plus fort pour se venger. Cunégonde roula les yeux et retourna à son repas sans plus s’occuper de l'animal.
On n’entendit que les ronflements de Kuxata pendant un long moment. Puis semblant se rappeler les événements de la veille et de la nuit précédente, Gertrude brisa ce moment de paix.
« Tu t’es renseignée pour le voyage au Royaume des Morts ? » demanda-t-elle à sa sœur.
Cunégonde ne répondit pas. La jeune sorcière se leva de sa chaise pour aller chercher le gratin de navet. Elle revint s’asseoir.
« Cunégonde ?! Je te parle. » fit remarquer Gertrude.
La jeune femme tourna son regard vers sa sœur aînée. 
« Je te demandais si tu t’étais renseignée au sujet du Royaume des Morts ! 
— Oui ! » répondit brièvement Cunégonde en se servant de gratin.
Gertrude attendit silencieusement une suite à cette réponse mais Cunégonde semblait n’avoir rien à dire de plus.
« Et tu as appris quoi ? insista la plus âgée des sorcières en désespoir de cause.
- Qu’il faut être titulaire d’un Doctorat en Science Occulte pour avoir le droit d’y aller comme simple visiteur … »
Gertrude faillit s’étouffer avec un bout de navet. Un doctorat en Science-Occulte … dix années d’étude universitaire… avec seulement quatre année de fac pour elle, et deux pour sa sœur, même en additionnant leur nombre d’années d’études respectives, elles étaient loin du compte. 
« … Ou alors…, reprit Cunégonde sans tenir compte de la réaction de sa sœur, il faut être titulaire d’une dérogation de type M.
— Une dérogation de type M ? répéta Gertrude sans comprendre. 
— Type Mythologique. répondit sobrement Cunégonde en terminant son assiette de gratin.
— Mais qui peut bien avoir une dérogation de type Mythologique ? » s'exclama Gertrude. 
Cunégonde sembla essayer se rappeler de quelque chose.
« Les dieux, les saints, les apôtres, les prophètes…, commença-t-elle à énumérer. Les Séraphins, les anges, les angelots, les demi-dieux, les titans, les Pythies, les Satyres, les créatures Mythiques comme les gorgones, les chimères, les harpies, les sirènes...— Les sphinx ?! intervint la coupa Gertrude en se tournant vers Kuxata qui dormait comme un bienheureux.
— Ouaip ! » approuva Cunégonde. 
Elle marqua une pose.
« Pour faire une visite au Royaume des Morts, il faut déposer un dossier auprès du bureau de régulation des voyages magiques de l’administration centrale de la corporation de Praticiens Occultes. »
Gertrude se tourna vers sa sœur. ‘Déposer un dossier’ ‘Administration centrale’, cela sentait la paperasserie inintelligible à plein nez. Fichu métier à la corporation de bureaucrates.
« Heureusement, on peut faire la démarche par le net ce qui réduit sérieusement les délais. continua Cunégonde. J’ai déposé le dossier au nom de notre chère matou mythe-ux dans l’après midi, on devrait avoir la réponse demain.
— Si vite ? s’étonna Gertrude.
— Je n’ai pas tout à fait respecté le protocole, j’ai un peu trafiqué le dossier pour aller plus vite.
— Trafiqué ? 
— … juste un petit peu… pas grand-chose… j’ai juste antidaté les fichiers pour que ce soit traité plus vite rapidement et trafiqué le code de priorité. »
Gertrude n’avait pas la moindre idée de ce qu’avait exactement fait sa sœur, de toute évidence ce n’état pas très légal. Mais ce qui était fait, était fait, pas la peine d’y revenir, en plus si cela pouvait leur faire gagner du temps…
« Et la réponse consistera en quoi ?
— Un e-mail d’autorisation de principe et une émissaire du Royaume des Morts nous rendra visite une heure plus tard.
— Emissaire ? Quel genre d’émissaire ? s’inquiéta brusquement Gertrude.
— Squelettique avec une robe noir et une faux… 
— Une Faucheuse ?
— En personne !
— Cool, ça fait longtemps que je n’en ais pas vue, sembla se réjouir Gertrude. La dernière avait été très sympathique quand elle est venue ici il y a quelques années. 
— Je ne sais pas, je n’étais pas là pour la mort de papa, fit remarquer Cunégonde. Sinon, c’est la Faucheuse qui donnera l’accord final et elle risque de poser des conditions. Elle peut nous demander n’importe quoi en échange de ce service. »
Les deux sœurs frissonnèrent en imaginant en quoi pouvait consister ce n’importe quoi. 
« Mieux vaux ne pas y penser maintenant, intervint Gertrude. Et puis il est tard. »
Cunégonde consulta sa montre. Il était tous juste 22h 36min et 12s. 
« … On devrait aller dormir, reprit Gertrude. La journée de demain risque d’être longue.
— Mouais… ça risque…, convint la plus jeune des sorcières. 
— Alors tout le monde au lit ! proclama la plus âgée.
Mais avant de quitter la cuisine il fallait encore desservir la table, ranger, laver… 
Une fois n’est pas coutume (cela étant formellement proscrit par le code du savoir-vivre magique) Cunégonde, qui était de corvée ce soir là, prit son bourdon et fit un petit geste circulaire avec. Ce qui était sur la table s’éleva dans les airs. Les restes du dîner se rendirent tout seul dans frigo. La vaisselle sale alla dans le lave-vaisselle. Tout le reste (salière, poivrière, bouteille d’eau, Kuxata... fut rangé dans les placards.
Le sphinx se réveilla et se mit à hurler protester contre cette mise au placard. Non mais ! C’était une honte d’enfermer un être de sa catégorie dans un endroit aussi petit.
Cunégonde sembla se rappeler quelque chose.
« Au fait ! s'exclama-t-elle. J’ai libéré Nounouille pour la nuit », dit-elle en montrant à sa sœur la pierre rouge unis qui était au bout de son bourdon. 
Gertrude, d’abord surprise et horrifiée, eut envie de sermonner sa sœur mais, en fin de compte, elle se dit que Nounouille avait bien le droit de prendre l’air de temps en temps. Elle aurait tout de même préféré être mise au courant plus tôt, histoire de ne pas risquer de tomber nez à museau avec ce sympathique animal de compagnie reptilien qu’était Nounouille.
Sur cette nouvelle, les deux sorcières allèrent se coucher. 
*** *** 
Le lendemain matin, à une heure où Cunégonde venait juste de se lever et à laquelle Kuxata dormait encore (c’est à dire dans les alentours de 11h30 du matin), Gertrude pénétra pour la troisième fois consécutive de la matinée dans la buanderie. Elle avait les bras chargés de draps. N’ayant rien de mieux à faire, la sorcière s’était attaquée au monticule de linge sale qui attendait que l’on s’occupe de lui. 
Gertrude déposa son fardeau dans un coin, et s’approcha de la machine à sécher le linge. Elle en vida le contenu dans une corbeille à linge. Puis, selon une habitude de plusieurs années, la sorcière se dirigea vers la machine à laver, en tira le linge propre et mouillé et alla mettre celui-ci dans le séchoir. Elle régla la température et la minuterie avant d’appuyer sur le bouton « marche ». 
La machine se mit en route dans un doux ronronnement technologique.
Gertrude se pencha à nouveau vers la machine à laver pour en retirer Trevor qui venait juste de sauter à l’intérieur. (Pas que de le passer à la machine fut foncièrement dangereux pour le crapaud mort-vivant vu qu’il était déjà mort, mais c’était une chose qui ne se faisait pas.) Elle relâcha l’éternel fugitif sans même prendre la peine de regarder où il avait décidé d'aller maintenant.
Ensuite, dans un geste mécanique, Gertrude prit la panière de linge sale la plus proche. Cette dernière contenait une fabuleuse collection de sous-vêtements et de chaussettes sales (c’était à croire qu’un mille-pattes géant vivait dans cette maison). 
La sorcière tria rapidement ce qui pouvaient passer à la machine de ce qui devait être impérativement lavé à la mains et commença à remplir la machine à laver. Elle mit ainsi dans le tambour un certain nombre de pièce de lingerie, allant du très sexy soutien-gorge en dentelle au caleçon d’homme (ce que faisait là ce caleçon était un vrai mystère et seule Cunégonde et le propriétaire du vêtement devait le savoir). Vint ensuite le tour des chaussettes. Il y en avait de toutes les sortes et de toutes les couleurs. Gertrude compléta la machine avec. Deux chaussettes blanches, deux bleues, deux blanches et bleues, deux roses, deux grises, deux rouges et jaunes à petits pois, une verte, deux beiges, deux …
Une verte ? se rendit tout à coup compte Gertrude. 
Une ? 
La sorcière vérifia dans la machine et dans la panière à linge mais ne trouva pas la sœur jumelle de cette malheureuse chaussette verte solitaire. Gertrude soupira et acheva de remplir la machine. Elle retrouverait sans doute cette chaussette un jour, Dieu seul sait quand et où. 
Avant de refermer la machine, Gertrude attrapa le paquet de lessive, en retira Trevor qui jouait les cadeaux Bonux et qui était à présent recouvert de poudre lavante, et mit une dose de lessive dans la machine. 
La sorcière repoussait le baril de lessive à sa place quand, du coin de l’œil, elle remarqua un mouvement à côté de la machine à laver. Perplexe, elle fixa du regard l’endroit où avait eu lieu ledit mouvement. Elle vit alors une chaussette verte se faufiler à toute vitesse entre la machine à laver et celle à sécher le linge. 
Gertrude se précipita dans cette direction juste assez vite pour voir la chaussette disparaître derrière le séchoir. La sorcière se pencha pour voir derrière la machine ronronnante. La chaussette, prise au piège, car il n’y avait pas d’issu derrière cette machine là, essayait désespérément de se cacher dans un coin et tremblait de toutes ses fibres. 
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, cette chaussette n’avait pas soudain prit vie et n’essayait pas d’échapper à la lessive par tous les moyens possibles. Non. En fait, d’où elle était, Gertrude pouvait distinctement voir deux minuscules pieds dépasser sous la chaussette, deux pieds nus à la peau grisâtre, presque de la même couleur que le sol. Deux pieds parfaitement reconnaissables. 
Un Gnome de placard ! … Sans doute un jeune, ou un suicidaire, pour agir à découvert.
« Sale petite saloperie ! » grogna la sorcière en se demandant comment elle allait bien pouvoir capturer le voleur de chaussette. 
Gertrude parvint à décaler légèrement la machine pour se frayer un passage jusqu'à l’arrière de l’engin. Elle s’accroupit et tendit la main dans l’espace entre le mur et la machine. Comme le gnome était tout sauf stupide, la chaussette verte se réfugia le plus loin possible de cette main qui voulait l’attraper. La sorcière dut se mettre de profil, tendre le bras le plus possible et tâtonner un peu à l’aveuglette. Au bout de quelques secondes, sa main se referma sur une chose grumeleuse et froide qui n’était pas une chaussette. 
Gertrude jeta Trevor un peu brutalement à l’autre bout de la buanderie et essaya à nouveau d’attraper le gnome. 
Le gnome, sans doute incommodé par l’odeur de la chaussette (après tout il s’agissait d’une chaussette sale), n’était ni aussi rapide, ni aussi agile, que le sont habituellement les bestioles de son espèce. Il poussa un long « Gniiiiiiiiiiiiiiii » de protestation quand la main de son assaillante se referma sur lui. 
Victorieuse, Gertrude se redressa sa victime prisonnière dans la main.
La sorcière observa sa prise. Cinq centimètres de haut, un de large, quatre bras et deux jambes fines comme des brindilles, une petite tête ronde avec deux grandes oreilles tombantes, deux antennes de hanneton et deux petits yeux de souris. La bestiole était recouverte d’une sorte de carapace d’insecte en partie verte comme la chaussette et en partie de la couleur de la main de Gertrude (En fait les gnomes de placard n’ont pas de couleur exacte, ils sont comme des caméléons, ils prennent la couleur de ce qui les entoure, c’est pour cela qu’on ne le aperçoit que rarement. 
Une tâche bleu vif sur le haut du crâne indiqua à la sorcière qu’il s’agissait d’une toute jeune gnomette... Une gnomette qui avait sans doute trouvé que cette chaussette verte ferait un petit nid douillet pour sa progéniture. (Elle avait un ventre énorme… ce qui devait expliquer sa lenteur et son manque d’agilité Décidément, il allait falloir faire quelque chose contre ces maudites bestioles, c’était une véritable invasion.
 D’un geste vif, Gertrude essaya de séparer gnomette et chaussette, mais la bestiole refusa net de lâcher son trophée. 
« Saleté, tu vas lâcher ça ! grogna la sorcière.
— Gniiii-ii-i ! » lui répondit l’affreuse petite bestiole que sont les gnomes placard. 
Gertrude essaya de lui arracher la chaussette.
« Gniii ! » cria la gnomette en resserrant la chaussette contre elle. 
La sorcière insista. 
Pour lui signifier son mécontentement et le fait qu’elle ne lâcherait jamais cette chaussette, la gnomette mordit dans le doigt le plus proche. (Les gnomes sont équipés de deux incisives très coupantes dont ils se servent pour se défendre. Cela provoque une vive douleur semblable à une piqûre. La plupart d’entre vous ont sans doute déjà ressenti cette « piqûre » alors qu’il fouilleait à tâtons dans le fond d’un placard… il s’agissait effectivement de la morsure d’un gnome de placard et non d’une écharde ou d’une épingle qui traînait par là comme on le pense trop souvent. Hé oui !)
Gertrude poussa un petit cri de douleur. Une perle de sang se forma au bout de son doigt. Furieuse la sorcière jeta chaussette et gnomette dans la machine à laver, referma la machine et la mit en route sur le programme « linge délicat ».
Il y eut un « clic », un silence, et un bruit d’eau. 
Gertrude n’avait pas la moindre idée de si les gnomes étaient lavables en machine.
Il y eut un long cri en provenance de la machine. « Gniiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii… »
Visiblement, Non, les gnomes ne sont pas lavables en machine, même en « délicat »
Pendant que la gnomette continuait à crier(« …iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii… » , Gertrude prit le linge qu’elle avait retiré du séchoir un peu plus tôt, commença à le trier et à le plier. 
Le tambour de la machine à laver se mit à tourner. Et avec lui, la gnomette hurlante qui se trouvait à l’intérieur. Ce qui donna un bruit très étrange :
« …iiiiglouglouglouiiiiiiiiiiiglouglouglouiiiiiiiiiiglo

uglouglouiiiiiiiiiiiglouglouglouiiiiiiiiiiglouglouglouiiiiii

i…»
Gertrude était à peu près la moitié de sa pile de linge à plier quand quelqu’un sonna à la porte, ou, plutôt, quand quelqu’un cria « Ding-Dong » devant la porte. Il s’agissait d’une voix féminine très dure et sèche, on aurait dit le bruit de deux os que l’on aurait cogné l’un sur l’autre. La sorcière eut un frisson involontaire. Cette voix était vraiment à vous glacer le sang. 
N’ayant pas vraiment envie de rencontrer la personne qui avait une voix pareille, Gertrude ne bougea pas d’un pouce et continua à plier le linge avec en bruit de fond la machine à laver et de sa gnomette à l’intérieur. 
(« …iglouglouglouiiiiiiiiiiiglouglouglouiiiiiiiiiiglougl

ouglouiiiiiiiiiiiglouglouglouiiiiiiiiiiglouglouglouiiiiiii..
.» 
« Ding-dong ! » cria à nouveau devant la porte la voix d’ossuaire. 
Gertrude préféra continuer à faire comme si elle n’avait rien entendu. Cunégonde finirait bien pas y aller.
(« …iglouglouglouiiiiiiiiiiiglouglouglouiiiiiiiiiiglougl

ouglouiiiiiiiiiiiglouglouglouiiiiiiiiiiglouglouglouiiiiiii..
.» 
Une ombre massive et noire passa devant la fenêtre de la buanderie.
(« …iglouglouglouiiiiiiiiiiiglouglouglouiiiiiiiiiiglougl

ouglouiiiiiiiiiiiglouglouglouiiiiiiiiiiglouglouglouiiiiiii..
.» 
« DING-DONG »
(« …iglouglouglouiiiiiiiiiiiglouglouglouiiiiiiiiiiglougl

ouglouiiiiiiiiiiiglouglouglouiiiiiiiiiiglouglouglouiiiiiii..
.» 
Il y eut alors une sorte de grondement très grave.
Gertrude releva brusquement la tête de la pile de linge qui était devant elle.
(« …iglouglouglouiiiiiiiiiiiglouglouglouiiiiiiiiiiglougl

ouglouiiiiiiiiiiiglouglouglouiiiiiiiiiiglouglouglouiiiiiii..
.» 
« DING-DONG ! »
(« …iglouglouglouiiiiiiiiiiiglouglouglouiiiiiiiiiiglougl

ouglouiiiiiiiiiiiglouglouglouiiiiiiiiiiglouglouglouiiiiiii..
.» 
Gertrude devint parfaitement livide. Nounouille était dehors !!! Faisant tomber la pile de linge qu’elle venait de plier au passage, la sorcière se précipita hors de la buanderie (« …iiiiiiiglloouuggllooouu…» et courut jusqu'à la porte d’entrée. C’était une chose de laisser les visiteurs sous la surveillance de Crouic-Crouic, mais c’en était une toute autre que de les laisser en compagnie de Nounouille… surtout si on voulait les revoir en un seul morceau. L’animal était très joueur et assez stupide, surtout quand sa maîtresse (en l’occurrence, Cunégonde) n’était pas là pour le surveiller. 
Gertrude ouvrit la porte d’entrée à la volée, en tenant son bourdon à la main pour parer à toute éventualité. Elle se retrouva face à une femme qui regardait quelque chose à l’autre bout du jardin.
Sans prêter attention à cette personne, Gertrude tourna la tête, pour voir ce que regardait la visiteuse (même si elle avait déjà une vague idée de ce dont il pouvait s’agir, avec au choix Crouic-Crouic ou Nounouille.) Elle repéra aussitôt la massive silhouette noire veiné de rouge sang de Nounouille. Il faut dire que malgré le fait que l’animal essayait en vain de se cacher derrière un arbre, il dépassait largement de deux côtés du tronc, et même un peu au-dessus des branches. Et puis la fumée bleutée qui s’échappait de ses naseaux n’était pas des plus discrètes. 
Gertrude fronça les sourcils. Nounouille se cachait car il semblait avoir peur de quelque chose Signe évident de cet effroi : il tremblait, et faisait trembler l’arbre derrière lequel il était « caché » (le pauvre saule ne s’en remettrait sans doute jamais vu que les tremblements de l’animal l’avait en partie déraciné et que les nuées ardentes qui s’échappaient de ses naseaux avaient enflammé plusieurs branches… pauvre arbre). 
Mais quel genre de créature pouvait bien faire ainsi peur à une bestiole telle que Nounouille ?
Gertrude tourna lentement, très lentement ses yeux vers la femme qui attendait en silence. Oh la la !!!…
La femme continuait à regarder observer l’étrange comportement du reptile géant qui voulait se cacher derrière un malheureux saule. Comme elle ne regardait pas dans en direction de Gertrude, cette dernière en profita pour détailler la physionomie de la visiteuse.
Grande, excessivement pâle, très maigre, si maigre qu’on aurait dit qu’elle n’avait que la peau sur les os… en fait, en y regardant bien, on pouvait même remette en cause la présence de peau sur les os tant ces derniers étaient apparents. (Gertrude frissonna). On aurait dit un squelette sur le point de tomber en morceau. (Gertrude re-frissonna).
Sinon, il s’agissait d’une femme d’allure stricte, vêtue d’un tailleur en soie noir avec des reflets moirés. Elle avait un chignon qui attachait sur sa nuque une masse de cheveux couleurs vieille ficelle qui avaient l’aspect de crin de cheval. Cette femme avait passé autour de son épaule droite une sacoche contenant ce qui devait être un ordinateur portable (et les quelques accessoires qui l’accompagnent en général) et elle tenait à la main une mallette en galuchat teint en brun foncé. Elle avait aussi passé en bandoulière un étui oblong en tissu noir. 
Peut-être se sentit-elle observée avec curiosité, peut-être le spectacle de Nounouille se cachant derrière un pauvre arbre trois fois plus petit que lui la lassa mais, au bout de quelques instants, la visiteuse se tourna vers Gertrude et la regarda. Les yeux bleus électriques qui se trouvaient au fond des orbites enfoncées de cette femme glacèrent le sang de la sorcière et lui laissèrent l'impression tenace de regarder la mort en face. 
« Gertrude Vandenloo ! » dit la femme en noir.
Ce n’était pas là une question, ni même une supposition mais une affirmation. La femme avait gardé en parlant un visage figé et impassible. (Mais les os, même avec un peu de peau dessus, peuvent-ils avoir des expressions autres que figées et impassibles ?)
Gertrude frémit et fut incapable de parler. Elle parvint tout de même à hocher la tête positivement. 
La femme grimaça ce qui devait être un sourire (ce qui fit froid dans le dos à la sorcière) et tendit une carte de visite à son interlocutrice. 
Gertrude prit le petit rectangle de carton d’une main fébrile. Elle le regarda. 
Jézabel Lamordouce 
Agent de régulation des voyages vers l’au-delà 
Emissaire du Royaume des Morts.
En bas du petit rectangle de carton, il y avait un code à barre et une fine bande magnétique. Gertrude attrapa un appareil qui se trouvait dans le tiroir du meuble à côté de la porte dans le hall et glissa le bas de la carte dans une fente située sur le rebord de l’appareil. Un petit écran s’illumina dessus la machine et il y eut un petit bruit, comme une numération de téléphone. 
La femme attendit patiemment.
La machine cessa de faire du bruit. Plusieurs lignes de texte apparurent sur l’écran avec une photo. Gertrude compara la carte et le texte, et la photo à la femme. Elle reposa ensuite l’appareil là où elle l’avait pris en enlevant la carte de la fente. 
Gertrude eut un maigre sourire d’excuse.
« C’est tout naturel ! répondit la femme. Saine précaution, tous le monde devrait vérifier l’indenté des visiteurs de l’au-delà. »
Et puis, pensa Gertrude, ce n’est pas tous les jours que la Mort frappe à votre porte (Car c’était bien de cela qu’il s’agissait derrière ce nom pompeux de « Agent de régulation des voyages vers l’au-delà » ). Et puis, en général, la Mort ne prenait pas la peine de frapper avant d’entrer, elle frappait, c’est tout. 
Gertrude se tourna vers l’agent de régulation de voyage vers l’au-delà (que l’on appelle plus couramment la Mort ou la Faucheuse… quoique cela fut assez idiot, on aurait mieux fait de parler DES Morts ou DES Faucheuses ! Comment voulez-vous qu’une seule personne puisse abattre tout le travail que représente de faire passer de vie à trépas tous les être vivants du monde?).
« Je suis là en rapport avec une demande d’autorisation de voyage vers l’Autre-Monde », expliqua (car la Mort ne frappe jamais sans raison.) l’émissaire du Royaume des Morts avant que Gertrude ait le temps d’ouvrir la bouche.
Gertrude, qui contrairement à sa sœur, avait une mémoire assez efficace, et avait très bien compris ce que venait faire là cette Agent de Régulation (il n’y avait pas d’agonisant dans la maison à ce quelle sache… et puis dans ce cas, la Mort n’aurait pas frappé à la porte avant).
Avec un frisson d’appréhension, (après tout ce n’est pas tous les jours que l’on accueille la Mort sous son toit sans que cela tue quelqu’un), Gertrude invita l’Emissaire à entrer.
La sorcière conduisit son hôte vers un petit bureau attenant au salon de réception. 
Par l’entrebâillement de la porte de communication entre les deux pièces, on pouvait apercevoir les animaux Mort-vivant qui, sentant la présence de la mort toute proche, n’en menaient pas large et étaient particulièrement sages dans leur bocaux ou sur leur support.
Gertrude retira Trévor d’un fauteuil avant d’inviter la femme en noir à s’y asseoir. L’Agent de régulation des voyages vers l’au-delà posa sa mallette et sa sacoche sur le bureau tandis que Gertrude s’excusait et sortait de la pièce soi-disant pour aller chercher sa sœur et le Sphinx qui avait déposé la demande voyage pour le Royaume des Morts. 
La femme profita de l’absence de la sorcière pour sortir de sa sacoche son ordinateur et pour y raccorder un boîtier comportant une antenne et une mini-imprimante qui devait être tout juste de taille à imprimer des documents à peine plus gros que des tickets de caisse. Comme la sorcière mettait un peu de temps, l’Emissaire sortit le dossier qui avait été déposé auprès de l’Administration centrale de la corporation des Praticiens Occultes ainsi que quelques papiers nécessaires pour encombrer un peu plus le bureau. N’ayant plus vraiment autre chose à faire, L’Agent de régulation attendit patiemment… Elle était toujours très patiente, elle savait attendre son heure. 
Gertrude revint finalement en s’excusant de son impolitesse de l’avoir fait attendre aussi longtemps. La sorcière tenait un Kuxata pas très réveillé sous son bras.
« Kuxata, Sphinx Nain de Macédoine. Fils de Phénylalanine et de Lysine », dit la femme en noir, sur un ton sec d’affirmation.
La sorcière déposa son fardeau sur un siège se trouvant à côté du bureau (non sans avoir préalablement enlevé Trévor qui s’y était installé. Kuxata regarda la femme et la femme le regarda de ses yeux froids en gardant un visage figé et impassible. Le Sphinx Nain de Macédoine frissonna. Il regardait la Mort en face et n’aimait pas du tout ça.
« Bien ! reprit la voix sèche et osseuse de l’émissaire du Royaume des Morts. «Kuxata, fils de Phénylalanine et de Lysine ; petit fils de Tryptophane et Valine ainsi que d’Aspartate et Arginine ; arrière petit-fils de Thréonine et Méthionine, de Alanine et… »
Pendant que l’agent de régulation énumérait l’arbre généalogique du Sphinx, Cunégonde arriva enfin dans le bureau. Elle se faufila jusqu’au siège qui se trouvait à côté de celui où s’était installée sa sœur. Comme la Mort ne prêtait aucune attention à elle et continuait à citer les aïeux de Kuxata, la jeune sorcière en profita pour se pencher vers Gertrude et pour lui murmurer quelque chose à l’oreille. 
« La machine à laver faire un bruit vraiment bizarre tu sais… »
Gertrude, tout en continuant à regarder l’Agent de régulation des voyages vers l’au-delà, lui chuchota :
« Y’a une gnomette dedans. »
Cunégonde regarda sa sœur avec incrédulité.
« Dans… dans la machine ? Avec le linge ? »
Gertrude approuva d’un signe de tête, comme si laver les gnomes en machine était parfaitement normal. 
Cunégonde jeta un regard horrifié à sa sœur avant de bondir de son siège et de se précipiter hors de la pièce, sans doute en direction de la buanderie pour porter secours à la pauvre gnomette. Cunégonde ne supportait pas l’idée que l’on puisse faire du mal à un animal, même si c’était de la vermine comme le sont les Gnomes de placard. 
L’émissaire du Royaume des Morts regarda la jeune sorcière disparaître tout en continuant sa longue liste de nom. (« …et Cystidine, de Chloramphénicol et Cyclosérine, de Succinate et Inuline, d’Acétate et … » 
Sept générations plus tard, (soit environ 512 noms) Cunégonde refit apparition dans le bureau. Elle tenait contre elle une serviette éponge. La jeune sorcière vint se rasseoir à côté de sa sœur (après avoir retiré Trévor de son siège, évidemment). 
Gertrude put alors voir ce que contenait la serviette éponge. Il s’agissait de la jeune gnomette qu’elle avait attrapée dans la buanderie et mise dans la machine à laver, et que sa sœur venait de sauver. La bestiole était recroquevillée dans l’épais tissu éponge, l’air perdu, et tenant toujours de toute la force des ses quatre maigres bras la chaussette verte. 
Les yeux de Gertrude et de la gnomette se croisèrent. La gnomette tira la langue à la sorcière et resserra la chaussette mouillée contre elle (« Gnii ! » . 
« Saleté de Gnomette… », pensa méchamment Gertrude tandis que Cunégonde mettait la rescapée hors d’atteinte de sa sœur, tu ne paye rien pour attendre ! »
Pendant ce temps, Jézabel Lamordouce avait continué, imperturbable, la liste des aïeux de Kuxata et devait être rendu à la préhistoire. 
« … Apt et Ldopa, et enfin de Co-a et Udp ! acheva-t-elle après un long (très long) moment. C’est bien cela ? »
Kuxata sembla réfléchir un moment, agita la tête, fronça les sourcils, (ce qui lui donnait vraiment un air bizarre), et finalement regarda la Mort droit dans les yeux.
« Huitième génération… » dit-il doucement. . « la femme de Ribulose c’est Narasine et non Nérasine. »
Jézabel Lamordouce alluma son ordinateur (un voyant s’illumina sur le boîtier qui portait une antenne) et tapa quelque chose. Elle attendit.
« Vous avez parfaitement raison, dit-elle finalement. Le fichier me le confirme. »
Elle prit le dossier qui était sur le bureau et y porta la correction. 
« Bon, reprit-elle. Vous désirez donc effectuer un voyage dans le Royaume des Morts ? »
Kuxata confirma d’un signe de tête. 
« Vous êtes sûr de vouloir revenir ensuite ? Car je pourrais vous arranger un voyage définitif qui nous éviterait beaucoup de paperasserie, dit-elle ensuite en faisant mine de prendre l’étui oblong qui se trouvait posé sur le sol à côté d’elle.
« Non ! Merci, mais ce serait un peu trop irrévocable comme solution… », s’empressa de répondre le Sphinx Nain de Macédoine en fixant l’étui du regard. Il ne savait pas ce que ça contenait et n’avait pas envie de le savoir. De toute évidence, il devait s’agir de quelque chose d’assez funeste pour sa santé.
« Vous êtes sûr ? insista la femme, la main posée sur l’étui.
— Oui ! confirma Kuxata parfaitement sûr de sa réponse. 
— C’est votre dernier mot ? 
— C’est mon dernier mot ! 
— Bien, soupira l’émissaire du Royaume des Morts. A nous les joies de la bureaucratie, alors. »
Soudain, la femme éternua.
 « Excusez-moi, s’excusa-t-elle. Avec ce temps humide, j’ai attrapé la mort. »
Les sœurs Vandenloo la regardèrent avec une certaine incrédulité. 
Jézabel Lamordouce prit le dossier qui était sur le bureau, y jeta un coup d’œil et le reposa. Elle se tourna ensuite vers l’écran de son ordinateur portable. Elle tapa sur le clavier. Il y eut un bruit de numérotation. La femme vérifia un code avant de le taper. 
Nouveau bruit de numérotation. 
La femme prit une inspiration et se mit à énumérer pour vérification toutes les informations du dossier avant de les saisir dans l’ordinateur.
Ce fut long et fastidieux car le fameux dossier comportait beaucoup d’informations précisions (du nom aux mensurations du gros orteil en passant par l’âge des voisins) classées sous de nombreuses rubriques (biologique, géographique, état civil.. Cette tâche de relecture était fortement rallongée par le fait que le demandeur (Kuxata, Sphinx de Type « Nain de Macédoine » avait déposé un dossier annexe pour deux accompagnatrices (Gertrude et Cunégonde Vandenloo, Humaines, Praticiennes Occultes de leur état).
1 heure, 18 minutes et 56 secondes plus tard, Jézabel attaqua ce qui devait être la question la plus importante du dossier.
« Motif du voyage ? demanda-t-elle. 
— Nous avons besoin de parler à Tristan l’Ecuyer, répondit Kuxata.
— Pour lui demander quoi ?
— Sa recette du Bœuf Bourguignon ! » répondit Kuxata le plus sérieusement du monde.
La Mort le regarda fixement laissant percevoir un léger doute.
« Il faisait un très bon Bœuf Bourguignon, ajouta Gertrude pour soutenir le mensonge du Sphinx. 
— Délicieux ! renchérit Cunégonde, elle aussi très sérieusement.
— Il doit effectivement être délicieux pour que vous affrontiez la bureaucratie de la Corporation et du Royaume des Morts pour en avoir la recette », fit remarquer l’Agent de régulation des voyages vers l’au-delà, incrédule. 
Une étrange lueur passa dans les yeux bleus de la femme. Elle semblait hésiter entre éclater de rire et se mettre en colère.
« Si j’ai bien compris, vous avez rempli une volumineux et fastidieux dossier et je me suis déplacée pour que vous puissiez demander à un mort sa recette du Bœuf Bourguignon ?! » récapitula la femme d’une voix blanche.
Il y eut un profond silence dans le bureau.
Gertrude et Cunégonde fusillait Kuxata du regard, c’était lui qui avait cette idée de recette, car comme il avait dit, ils ne pouvaient pas donner la vraie raison de leur voyage car vu les nombreux problèmes qu’ils avaient eut jusque là, c’était l’échec à coup sûr s’ils disaient la vérité Le Sphinx resta impassible sous les regards des sorcières. 
L’émissaire sortit alors du gouffre de perplexité où l’avait envoyé l’étrangeté du motif de demande du visa pour se rendre au Royaume des Morts en tant que simple visiteur. 
Elle éclata de rire.
« C’est la meilleure, parvenait-elle à dire entre deux fou rire. J’avais jamais entendu de truc pareil … Remuer l’au-delà pour une recette de Bœuf Bourguignon… » 
Elle eut un hoquet et son fou rire reprit de plus belle. 
« J’en avais entendu de toutes les sortes, haleta-t-elle. Pour des histoires d’amour… pour des héritages… pour retrouver un parent… pour des secrets… » 
Elle essuya une larme en essayant de calmer son rire. 
« Mais alors pour une recette de Bœuf Bourguignon, on me l’avait encore jamais faite » 
Elle éclata à nouveau de rire. 
« C’est à mourir de rire ! hoqueta-t-elle sans arriver à se calmer. Quand j’vais raconter ça au bureau… » 
De leur côté, les sœurs Vandenloo ne trouvaient pas ça du tout drôle, elles étaient même horriblement gênées qu’on se moque si ouvertement d’elles. Pour sa part, Kuxata plissait les yeux et fusillait la femme en noir du regard. 
La gnomette qui était toujours pelotonnée dans la serviette éponge sur les genoux de Cunégonde et qui tenait contre elle la chaussette verte, se tourna vers la plus jeune des sorcières pour essayer de comprendre ce qui se passait. « Gnii-ii-i ? »
Après encore plusieurs « J’y crois pas » et « c’est la meilleure », l’Agent de régulation des voyages vers l’au-delà hoqueta, renifla et parvint à retrouver un semblant de calme. Elle s’essuya les yeux. 
« Ah, la, la, soupira-t-elle toujours les larmes aux yeux. Elle est bien bonne ! »
Elle prit deux grandes inspirations pour retrouver toute sa maîtrise d’elle-même.
« Il y avait bien longtemps que je n’avais pas autant ri, précisa-t-elle dans un large sourire. On a un métier pas drôle, nous les Agents de régulation des voyages vers l’au-delà, vous savez. On rigole pas tous les jours. Les gens sont rarement pleins de joie et d’allégresse quand on vient les chercher. Souvent il vous accueil avec des têtes d’enterrement à vous déprimer un corbillard. » 
Elle semblait plus détendue et de très bonne humeur.
« C’est vraiment pas drôle de tuer les gens », ajouta-t-elle avec une expression de fatalisme dans les yeux. 
Elle regarda tour à tour Kuxata, Gertrude, Cunégonde et la gnomette avec sa chaussette verte. 
« Juste pour le fou rire, j’ai bien envie de vous donner les visa. » dit-elle les yeux pétillants de malice.
Elle reprit son sérieux.
« Et puis avec le culot que vous semblez avoir, je ne pense pas que l’absence de visa vous empêche d’aller faire votre voyage dans l’Au-delà et d’en revenir. »
Elle soupira en levant les yeux au ciel.
« Donc je crois que je n’ai pas vraiment le choix, autant que ce soit fait légalement, pas la peine de mettre le Royaumes des Morts à feu et à sang pour une recette de Bœuf Bourguignon. »
Elle secoua la tête avec un vague sourire accroché sur les lèvres. 
L’Agent de régulation des voyages vers l’au-delà se mit à taper sur le clavier de son ordinateur. Il y eut un bruit de numérotation en provenance du boîtier qui avait une antenne. Elle attendit un peu les yeux rivés à l’écran. Elle ouvrit ensuite sa mallette, y prit trois fiches cartonnées qui portaient une fine bande magnétique sur un côté. La femme les plaça dans la mini-imprimante qui était reliée à son ordinateur portable.
D’une geste nerveux, elle enfonça la touche « entrée » de son clavier. 
L’imprimante émit un bruit rauque et avala la première fiche. Elle grogna, siffla, grinça et recracha la fiche après l’avoir recouverte d’écriture noire et rouge. 
L’émissaire du Royaume des Morts secoua le morceau de carton pour faire sécher l’encre plus vite et vérifia ce qui était à présent écrit dessus. 
Elle pianota à nouveau sur son clavier, l’imprimante avala la seconde fiche et la recracha quelques secondes plus tard. La femme vérifia, cette fois aussi, les inscriptions. 
La troisième fiche fut imprimée de la même manière que les deux autres.
L’émissaire, une fois que l’encre fut à peu près sèche, sortit de sa mallette un tampon qu’elle apposa au verso des trois fiches. Elle les contresigna et grâce à un tampon encreur elle mit l’emprunte de son pouce gauche sur chaque carton. 
La femme donna ensuite chaque fiche à son propriétaire. Elle leur tendit le tampon encreur.
« Mettez l’empreinte de votre pouce gauche, ou de votre patte gauche, en bas à droite »
Tous s’exécutèrent et se retrouvèrent avec de l’encre plein les doigts.
La femme en noir récupéra les cartons et les vérifia une dernière fois.
« Comme vous le savez, il y a un prix à payer pour ses visa…, reprit finalement l’agent de régulation avec un étrange accent dans la voix et une drôle de lueur dans les yeux, … et j’ai le droit de vous demander ce que je veux. »
Elle marqua une pause. 
Les sœur Vandenloo frissonnèrent. Kuxata ne bougea pas d’un poil.
« … et quand je dis ‘ce que je veux’, ça peut être absolument n’importe quoi. » 
Elle eut un sourire pervers. Les sorcières pâlirent un peu.
La femme en noir fit durer le suspense.
« Gnii ? » demanda la gnomette. 
« … ça peut être vraiment n’importe quoi, tout à un prix… » 
La gnomette se cacha dans les plis de la chaussette verte. (« Gni-i-i ! » 
« Et bien mon prix pour ces visas… », reprit la voix cruelle de la femme. 
Kuxata et les sorcières attendirent avec appréhension. La gnomette jeta des regards furtifs par-dessus les plis de la chaussette.
« … sera… »
Nouveau moment de suspense.
« … hé hé hé… »
Nouveau terrible suspense.
« … un maxi menu double-Cheeseburger, avec une grande frite, du cola light, un milk-shake à la fraise et un cookie au chocolat ! …»
La gnomette faillit en tomber de sa chaussette. 
« … et… »
Nouveau suspense (cette femme était une vrai psychopathe, n’est ce pas ? )
« … je veux goûter à ce fameux Bœuf Bourguignon ! »
Les sœurs Vandenloo et Kuxata restèrent médusées par le prix. Effectivement, comme elle l’avait dit, cette femme pouvait leur demander n’importe quoi… et là, c’était vraiment n’importe quoi. 
« Gnii ? » demanda la gnomette à Cunégonde en serrant sa chaussette contre elle. 
Les deux sorcières et le Sphinx s’échangèrent un regard éberlué.
« Alors ? s’impatienta légèrement la Mort. Un maxi menu double-Cheeseburger, avec une grande frite, du cola light, un milk-shake à la fraise et un cookie au chocolat et une invitation à déguster le fameux Bœuf Bourguignon pour lequel vous allez remuer tout l’Au-delà pour en avoir la recette. Tel est mon prix pour ce voyage. Vous acceptez ? »
Sans même se concerter, Gertrude, Cunégonde et Kuxata firent oui de la tête. 
« Bien ! conclut l’Agent de régulation des voyages vers l’au-delà en tendant les visas à leurs heureux propriétaire. Sinon, comme il est stipulé dans l’alinéa B-21-345, je prend en charge votre voyage immédiatement après accord des deux partis sur le prix à payer ».
l’alinéa B-21-345 ? Les sorcières et Kuxata s’échangèrent un regard d’incompréhension. Ils n’avaient pas la moindre idée de ce dont leur parlait l’émissaire du Royaume des Morts. La prochaine fois ils liraient toutes les petites lignes écrites au dos du dossier, ce serait plus prudent et cela leur éviterait de mauvaises surprises telles que de devoir partir immédiatement en voyage pour l’Au-Delà.
« Gni ? » s’inquiéta la gnomette qui semblait s’être profondément attachée à Cunégonde (cette dernière l’ayant sauvée du tambour de la machine à laver juste avant que celle-ci passe en mode essorage).
« Ne vous inquiétez pas, vous avez tout de même le temps de vous préparer et de prendre ce donc vous pensez avoir besoin sur place. » La femme en noir eut une lueur souriante dans les yeux. « Je vais préparer le matériel nécessaire pour effectuer le transport en vous attendant. Mais ne traînez pas trop où notre accord deviendrait caduc. »
Cunégonde (emportant la gnomette avec elle… « Gniii ? » et Gertrude ne se le firent pas dire deux fois, et s’éclipsèrent hors de la pièce en à peine plus de temps qu’il en est nécessaire pour dire Hippopotame. Kuxata, qui n’avait rien d’autre en emmener que ses poils et ses ailes, (choses qu’il ne quittait jamais) resta dans le bureau avec la femme. 
Sous les regards curieux du Sphinx, l’Emissaire du Royaume des Morts pianota un peu sur son ordinateur. Le boîtier avec l’antenne émis un petit sifflement et s’éteignît. Ensuite, consciencieusement, la femme vérifia les documents et les dossiers qui étaient toujours posés sur le bureau. Elle prit un tampon dans sa mallette et appliqua une marque rouge sur toutes les pages. Elle apposa l’empreinte de son pouce gauche sur le coin en bras à droite de plusieurs feuilles. Elle s’essuya soigneusement les doigts. La femme jeta un dernier coup d’œil aux documents, au cas où elle aurait oublié quelque chose. Elle les rangea dans sa mallette et ferma celle-ci à clef avant de la poser sur le sol.
Vint ensuite le rangement du matériel informatique. L’Agent de Régulation plia et rangea méticuleusement ordinateur, boîtier et imprimante, faisant bien attention à ne pas abîmer ou emmêler les câbles. Elle referma la sacoche précautionneusement et la déposa sur le sol à côté de sa mallette.
Kuxata la regarda faire d’un œil on ne peut plus inintéressé. Il avait toujours trouvé que le rangement et le ménage était des choses parfaitement ennuyeuses. 
Tout à coup, alors que la femme se rasseyait, Kuxata se demanda comment ils allaient se rendre dans l’Au-Delà. Il doutait que l’on s’y rendre comme on se rend au supermarché. Pourtant la femme n’avait encore rien sorti pour effectuer le transport. C’était bizarre.
Il fallut encore plus de dix minutes de patience à Jézabel Lamordouce avant que Gertrude remontre le bout de son nez. 
La sorcière était allée changer de vêtements (une robe bleu électrique avec des rayures verte) et mettre quelque chose un tantinet plus élégant que l’horrible robe (jaune à pois violets) dans laquelle elle avait passé la matinée pour s’occuper du linge. Elle s’était aussi munie de sa veste (rose plastifiée), d’une étole (à carreaux oranges), d’une ceinture avec son bourdon à pierre blanche, d’un sac à main (à motifs écossais) et d’un petit chapeau parfaitement ridicule.
Cunégonde arriva cinq minutes plus tard vêtue de bottes en cuir marron à talons hauts, avec une jupe noire qui lui arrivait juste au-dessus du genou, une fine veste de coton bordeaux passée par-dessus un chemiser beige. Elle tenait une épaisse veste d’hiver coincé sous le bras et un petit sac à dos en cuir autour de l’épaule. Comme à son habitude, elle portait une ceinture où accrocher son bourdon. 
Elle avait les joues roses et il y avait autour d’elle un halo d’air froid. De toute évidence elle avait été faire un tour à l’extérieur. La jeune sorcière tenait dans la main son bourdon. La pierre de ce dernier scintillait et une forme noire semblait s’agiter furieusement à l’intérieur. 
Elle s’approcha de sa sœur.
« J’ai attrapé Nounouille, murmura-t-elle à l’intention de Gertrude. J’ai confié le jardin à Crouic-Crouic et la maison aux Bestioles ».
Gertrude approuva d’un signe de tête. Si un cambrioleur avait l’idée suicidaire d’avoir ne serait-ce que la pensée de s’approcher à moins de quinze mètres de la maison, il se signait un aller simple pour l’enfer.
« Nous sommes prêtes ! » annonça enfin Gertrude.
L’Agent de régulation des voyages vers l’au-delà scruta du regard la plus âgée des sorcières des pieds à la tête. Une lueur moqueuse traversa furtivement ses yeux mais elle s’abstint de tout commentaire (Heureusement le ridicule ne tuait pas. Jézabel en savait quelque chose, elle était la Mort après tout.). Elle jeta ensuite un coup d’œil au Sphinx. Celui-ci n’avait pas bougé d’un pouce. (Pour quoi faire, pensait Kuxata, c’est fatiguant de bouger !)
« Bien ! » se contenta de dire l’émissaire du Royaume des Morts.
Jézabel Lamordouce ramassa l’étui oblong de tissu noir qui était resté sagement posé sur le sol depuis son arrivée. Elle commença à faire coulisser la fermeture Eclair.
Elle arrêta brutalement son geste. Elle passa la main à l’intérieur et en retira… Trévor. 
La femme en noir se demanda bien ce que ce crapaud faisait là, comment il avait bien pu y entrer et surtout comment il avait fait pour survivre alors qu’il avait été en contact direct avec ce que contenait l’étui. Un examen plus minutieux de l’animal la renseigna sur ce dernier point. Cette bestiole ne pouvait pas être tuée par ce que contenait l’étui pour la bonne raison que cette bestiole était déjà morte. 
Un sourire gêné sur les lèvres, Cunégonde prit le crapaud fugitif et le jeta sans ménagement dans la pièce d’à côté. 
Jézabel reprit son étui et l’ouvrit complètement. Elle en retira un étrange objet qui se composait d’un long manche en bois noir sur lequel était fixé une poignée (elle aussi de bois noir) et d’une large lame d’acier triangulaire et légèrement incurvée, fixée et repliée à une extrémité du manche.
« Poussez-vous ! ordonna poliment la femme en noir. Le contact avec la lame vous tuerait ».
Gertrude eut un petit sourire crispé et fit un pas en arrière.
Jézabel prit son outil de travail dans la main droite et le dressa devant elle, partie métallique vers le haut. Elle déplia la poignée et, d’un geste sec du poignet, elle cogna le bas de l’objet sur le sol. Ce geste eut pour conséquence de faire se déployer la lame, comme un parapluie (ou plutôt comme un couteau à cran d’arrêt), dans un « schlang » métallique et sinistre.
Dans la lumière, la Faux, l’outil rituel de la Mort, brillait doucement. Sa lame était extrêmement bien aiguisée et jetait des reflets bleutés et rougeoyants.
Kuxata, Cunégonde et Gertrude frissonnèrent mais ne purent détacher leur regard de l’objet.
« Bien, reprit la femme en noir. Vérifiez que vous avez vos visas sur vous, sans eux vous ne pourriez pas revenir. » 
Tout le monde vérifia qu’il avait le sien. Gertrude et Cunégonde avait mis le leur dans leur sac, quant à Kuxata, il avait fixé celui à son nom sur une de ses ailes (on ne sait pas comment, mais cela ne devait pas être naturel, c’était donc sans nul doute parfaitement magique)
« Bon, reprit la Mort. Vous allez vous approcher en prenant garde à ne pas toucher la lame et poser votre main, ou votre patte, gauche sur le manche de la faux. »
Chacun s’exécuta et vint poser main ou patte gauche sur l’arme de la Mort. 
« Tenez-la fermement et ne la lâchez sous aucun prétexte avant que je vous le dise. »
Tous firent signe qu’ils avaient compris (ce n’était pas très difficile, non plus, à comprendre comme instruction.). L’espace d’une seconde Gertrude eut envie de demander se qui lui arriverait si elle lâchait la faux avant d’en avoir eu l’autorisation. Elle eut un soubresaut en pensant à ce qui pouvait effectivement lui arriver si elle faisait ça. En fin de compte, elle préférait rester dans l’ignorance. 
« Attention ! prévint Jézabel. Tenez vous bien ! »
Elle souleva lentement la faux et la rabaissa brusquement. 
Cela produisit un « BONG ! » semblable au son d’une énorme cloche.
La femme en noir re-souleva doucement la faux et la rabaissa.
En plus du « BONG ! », le sol trembla.
Une troisième fois, Jézabel souleva la faux et la rabaissa.
Dans un bruit assourdissant, le monde autour des voyageurs devint terriblement sombre et flou. Ils venaient de quitter le bureau de la petite maison perdue au milieu du Marais Poitevin pour se rendre où seule Jézabel savait.
Cette fois, Cunégonde, Gertrude et Kuxata étaient partis chercher la vérité ailleurs.

A suivre ......

L'amitié double les joies et réduit de moitié les peines.

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MessagePosté le: Sam 28 Mar - 20:06 (2009)    Sujet du message: Deux sorcières 1/2, Meutre à Sainte Gudule 1 Répondre en citant

5- Sur la terre comme au ciel
Le monde qui était devenu sombre et flou changea de couleur… rouge, bleu, jaune, vert… dans une sarabande de nuances psychédéliques. Comme si le monde avait usé et abusé de substances au fort pouvoir hallucinogène. 
Le bruit, quant à lui, qui avait d’abord ressemblé à une puissante détonation, devint un profond grondement puis un sifflement strident extrêmement désagréable. 
Les sorcières, le Sphinx Nain de Macédoine et l’Emissaire du Royaume des Morts furent ballottés d’un coté sur l’autre. Tous se tenaient fermement à la Faux. Il faut dire que s’ils avaient le malheur de lâcher ce moyen de transport, ils seraient projetés dans le vide inter-dimensionnel et y resterait prisonnier pour l’éternité… et l’éternité c’est rudement long. 
Kuxata, qui n’était pas habituellement sujet au mal des transports, commença à avoir des nausées. A côté de lui, Gertrude (dont, pour une fois les vêtements passaient totalement inaperçu dans ce monde multicolore) avait le teint légèrement verdâtre et avait fermé les yeux. Cunégonde observait ce qui se passait autours d’elle avec une étrange fascination. Elle semblait absolument ravie de se trouver là.
Pour sa part, Jézabel Lamordouce semblait ne pas être du tout affectée par les aléas du voyage en Faux magique. Il faut dire que pour elle, c’était un moyen de transport parfaitement normal et habituel, et qu’elle l’utilisait plusieurs fois par jour. 
Soudain, l’air sembla devenir plus épais que de la mélasse. Si épais que les mouvements du groupe de voyageurs s’estompèrent peu à peu. Ils s’immobilisèrent finalement. 
Les deux sœurs Vandenloo eurent la sensation d’avoir été englouties sous des mètres et des mètres d’eau. La pression leur fit mal aux oreilles. Kuxata, lui, était bien trop malade pour se rendre compte de quoi que ce soit. 
« Attention, on va atterrir ! » cria Agent de régulation des voyages vers l’au-delà. 
Les voyageurs eurent l’impression que la voix de Jézabel n’avait pas pris la peine de passer par leurs tympans mais était directement allée dans leur tête. C’était une expérience fortement désagréable. 
Kuxata fut soulagé quand il sentit quelque chose de dur se former sous ses pattes. 
Le monde redevint sombre et flou. Il y eut une puissante détonation et un éclair lumineux.
Autour du groupe, le monde normal refit son apparition. Comme s’il ne s’était absolument rien passé. Sauf que le monde normal en question était un parking, au bord d’une avenue, proche des tours d’une Zone d’Urbanisation Prioritaire, et devant un fast-food au nom connu internationalement mais que je ne citerai pas ici car ils n’ont pas besoin que je leur fasse de la pub. 
« Vous pouvez lâcher la Faux ! » annonça Jézabel. 
Gertrude et Kuxata ne se firent pas prier et lâchèrent immédiatement l’objet. Leur sens de l’équilibre mis à mal par ce moyen de transport peu conventionnel, ils firent quelques pas en titubant avant de s’écrouler lamentablement sur le sol. Ils restèrent immobiles, allongés sur le bitume, à attendre que leur cerveau se remette en marche. 
Ce fut relativement long car il fallut qu’ils commencent par se convaincre qu’ils étaient encore en vie malgré qu’ils aient vu la mort de près et que celle-ci n’était pas bien loin. Ensuite il fallait qu’ils se souviennent qu’ils avaient effectivement un cerveau. Pour finir il fallait qu’ils se souviennent de qui ils étaient et de ce qu’ils faisaient là.
Cunégonde, de son côté, avait regretté de devoir lâcher la Faux magique. Dans le genre sport extrême, il s’agissait du top du top. Décharge d’adrénaline garantie. Elle avait adoré ça. Elle avait vraiment eu l’impression de frôler la mort… quoique, la Mort était toujours là et la regardait avec une expression froide et distante.  
Cunégonde hésita à essayer de marchander sa faux à l’émissaire du Royaume des Morts. Mais elle se ravisa, la Faucheuse n’accepterait jamais de se défaire de son outil de travail. La lui voler, peut-être…
Enfin bref…
Sinon le parking était presque désert. Il n’y avait que deux voitures et une adolescente emmitouflée dans suffisamment de vêtements pour qu’on ne puisse même pas dire la couleur de ses yeux. Elle semblait n’avoir pas remarqué l’arrivée des quatre voyageurs. Comme si l’apparition, à partir du néant, de trois femmes (dont une habillée comme un clown un jour de grande parade) et d’un chat orange avec des ailes étaient une chose toute à fait banale.
Mais bon, on voyait rarement la Mort arriver et de toute façon personne ne tenait à la regarder en face quand il n’avait pas obligation de le faire. 
C’est donc dans l’indifférence générale que le groupe était apparu sur ce parking en pleine ville, devant un fast-food.
Gertrude se releva et regarda autour d’elle avec surprise. Mais que faisaient-ils là ? Kuxata, une fois remis sur patte, se posa la même question. Cunégonde, elle, était bien trop occupée à essayer de savoir comment elle allait faire pour chaparder la Faux magique pour s’attarder à ce détail. 
Jézabel Lamordouce eut un petit sourire qui semblait dire « ha la la, qu’ils sont bêtes » avant de répondre.
« Pour le prix des visas : un maxi menu double-Cheeseburger, avec une grande frite, du cola light, un milk-shake à la fraise et un cookie au chocolat ! C’est payable de suite. »
C’est un gargouillis en provenance du ventre de Kuxata qui rappela par la même occasion à tout le monde qu’il était presque deux heures de l’après-midi et qu’aucun d’eux n’avait déjeuné. 
« Bon, ben … on y va alors. » annonça Gertrude en commençant à se diriger vers l’entrée du fast-food. 
« Tout à fait ! » répondit l’Emissaire du Royaume des Morts qui avait rangé son arme dans son étui. « Je meurs de faim ! »
Jézabel suivit la plus âgée des sœurs Vandenloo. 
Cunégonde sembla sortir enfin de ses pensées pour se rappeler qu'elle n’était pas seule et qu’elle était censée suivre le groupe. 
Kuxata ne bougea pas d’un pouce, il était assis sur le sol et semblait s’y trouver bien. 
« Kuxata ? Tu viens aujourd’hui ou demain ? » L’apostropha Gertrude. 
Silence immobile. 
« Kuxata ? »
Cunégonde retourna auprès du Sphinx Nain de Macédoine et le prit dans ses bras pour le porter. C’était exactement ce qu’il voulait. (Pourquoi faire quelque chose quand quelqu’un peut le faire à votre place ?)
Le groupe s’approcha de la porte d’entrée et s’immobilisa. 
« Y’a un panneau ! » fit remarquer Gertrude qui était devant les autres. « Ça dit : ‘Interdit aux animaux !’ »
Elle se tourna et fixa Kuxata du regard pour montrer à qui s’adressait cette interdiction. 
- J’suis pas un animal ! s’écria l’intéressé. Je suis un SPHINX ! 
- Et les Sphinx, ce sont quoi d’après toi ? fit remarquer Cunégonde.
- Ce sont des animaux Mythologiques ! répondit Kuxata, arrogant, sans réfléchir. 
Les sœurs Vandenloo eurent un soupir moqueur et levèrent les sourcils signifiant : « Qu’est ce qu’on vient de dire ? »
- Mais, heu… s’insurgea Kuxata. J’suis un Sphinx ! Je vais où je veux ! 
- Oui, mais pas dans ce fast-food ! commenta Gertrude. 
- J’fais ce que je veux, d’abord ! 
- Alors tu ferais bien de vouloir devenir invisible si tu veux entrer ! argumenta Cunégonde.
- Mais c’est fatiguant ! s’écria Kuxata. Et puis j’suis sûr que si j’entre, personne ne me remarquera si je me fais discret. 
- Mais, oui ! C’est sûr ! soupira Gertrude, sarcastique. C’est tellement discret un chat orange avec des ailes sur le dos !
Gertrude poussa un cri strident lié au coup de griffes qui venait de lui lacérer le dessus de la main droite. 
- JE NE SUIS PAS UN CHAT !!! s’écria Kuxata, furieux. 
Jézabel Lamordouce assistait silencieusement à la conversation. Elle était désespérée par ses compagnons. Ils semblaient avoir l’âge mental de gamins de six ans. L’émissaire du Royaume des Morts leva les yeux au ciel. « Mon Dieu, Venez nous en aide ! »
« Ha non, alors ! » lui répondit Dieu. « C’est ton problème ! C’est toi qui a accepté de les accompagner, alors tu te débrouilles toute seule. »
Jézabel, la mort dans l’âme, devait bien reconnaître que son patron avait parfaitement raison. Elle redescendit son regard sur ses compagnons de voyage. Ceux-ci se disputaient toujours. 
- Kuxata, ce n’est pas… s’acharnait Cunégonde.
- Kuxata ! intervint Gertrude.
- Si vous voulez, je peux trancher pour vous dans le vif du sujet, proposa l’Emissaire du Royaume des Morts en désignant, d’un geste nonchalant, l’étui où était soigneusement rangée sa Faux magique. 
Il y eut un silence de mort. 
- Puisque c’est comme ça ! siffla Kuxata entre ses dents.
Il sauta à terre et s’assis sur le sol. Il ferma les yeux. 
Lentement, comme au ralenti, le Sphinx Nain de Macédoine devint invisible mais pas uniformément. Il commença par faire disparaître le bout de sa queue puis remonta peu à peu le long de sa colonne vertébrale, fit disparaître ses pattes arrière, son ventre, son dos, ses ailes, ses pattes avant, son cou… 
Sans qu’on en comprenne vraiment la raison, Kuxata eut un sourire mystérieux qui fut la dernière chose à disparaître de sa personne. 
« On devrait lui confisquer son exemplaire d’Alice au Pays des Merveilles, ça commence à lui monter à la tête! » soupira Gertrude.
Une chose invisible planta sauvagement ses griffes dans le mollet droit de l’aînée des sœurs Vandenloo. Evidement, elle poussa un cri de douleur.
« Bon, et si on entrait maintenant ? » proposa poliment Jézabel. 
Les sœurs Vandenloo approuvèrent d’un signe de tête parfaitement synchronisé. Gertrude poussa le lourd battant de la porte du fast-food. Elle entra la première… ou du moins c’est ce qu’elle voulut faire car une chose invisible s’était faufilée entre ses jambes. Chose sur laquelle elle faillit marcher et qui protesta. 
L’Emissaire du Royaume des Morts entra en second et Cunégonde entra la dernière. 
Comme il était plus de deux heure de l’après-midi et que ce n’était déjà pas un resto très fréquenté (mal placé dans ce quartier), il n’y avait dans la salle qu’un groupe d’adolescents boutonneux qui parlait fort, une femme qui attendait sa commande devant l’une des caisses et une employée qui faisait du ménage.
« Le prix, sur place ou à emporter ? » demanda Gertrude à l’Agent de régulation des voyages vers l’au-delà 
Jézabel ne réfléchit même pas. 
« Sur place ! On renverse toujours tout pendant le voyage transdimentionnel ! Et puis il est interdit de manger dans l’au-delà car si vous avalez quoique se soit là-bas, vous êtes ensuite condamnés à y rester ! »
Les sorcières regardèrent leur guide avec surprise. Nul ne sut jamais si Kuxata afficha cette même expression car il était invisible. 
« C’est écrit dans le dossier de demande de visas… » fit remarquer Jézabel.
Ahhh, les petites lignes qu’on ne lit jamais…
« … et je vous conseille de prendre un solide repas maintenant ! Vous ne savez pas combien de temps va durer votre séjour là-bas, mais d’expérience je sais que vous risquez d’y rester longtemps… et sans manger vous pourriez mourir de faim. »
« Car on peut mourir dans l’au-delà ? » s’étonna Cunégonde.
L’Emissaire du Royaume des Morts sembla surprise par cette question. 
« Evidement, qu’on peut y mourir ! Du moment où on est vivant on peut mourir, et ce, absolument n’import où ! »
Cette remarque laissa place à un silence méditatif. 
« J’ai faim ! » s’écria la voix de Kuxata en provenance de quelque part sur le carrelage. 
« Et je n’ai pas que ça à faire ! » commença à s’impatienter Jézabel. 
Le groupe se dirigea alors vers les caisses où un vendeur en uniforme avec un badge à son nom finissait de servir une jeune femme. 
En chemin, ils passèrent devant une petite vitrine où étaient exposés les jouets qui étaient offert avec le menu enfants. Brusquement interrompu dans son élan vers la nourriture, Cunégonde se planta devant les jouets.
« Waow ! Ils sont trop mignons ! »
Quelque chose d’acéré se planta dans son mollet gauche pour lui rappeler que ce n’était pas le moment de s’extasier sur des jouets. 
Le groupe reprit sa route vers le vendeur. 
Ils s’immobilisèrent un peu en retrait pour lire la liste de ce que proposait le restaurant et pour choisir ce qu’ils allaient prendre.
- On prend quoi ? demanda Gertrude.
- De la viande ! répliqua la voix de Kuxata en provenance d’on ne sait pas où.
- Quelque chose de peu calorique, répliqua Cunégonde.
Gertrude soupira et Jézabel leva une nouvelle fois les yeux au ciel (sans faire de commentaire cette fois). Ce restaurant ne devait rien vendre qui corresponde au désirs de Kuxata et de Cunégonde…
Après une intense phase de réflexion, Gertrude s’approcha enfin du vendeur pour commander : un menu maxi-burger, avec une grande frite, du cola, et un brownie pour elle-même. Un burger steack-fromage-bacon et des nuggets de poulet avec une briquette de lait pour Kuxata. Une salade océane, une petite frite et une bouteille d’eau minérale pour Cunégonde. Et, bien sûr, un maxi menu double-Cheeseburger, avec une grande frite, du cola light, un milk-shake à la fraise et un cookie au chocolat pour la Mort.
Le vendeur servit boissons et frites mais il fallut patienter pour avoir les sandwichs. Jézabel, Cunégonde et Kuxata laissèrent Gertrude attendre toute seule et allèrent s’installer à une table à l’abri des regards indiscrets. 
Kuxata en profita pour redevenir visible car rester invisible nécessitait d’utiliser pas mal de magie, ce qui, à la longue, était épuisant… surtout pour quelqu’un d’aussi fainéant que Kuxata. Néanmoins, il alla s’installer dans un coin où personne, en dehors de celles assises autour de la table, ne pouvait le voir. 
De son côté, Gertrude attendit patiemment, seule et abandonnée de tous, que les sandwichs soient prêts. Heureusement ce ne fut pas très long… du moins pas aussi long que la sorcière l’aurait cru à prime abord. 
Au moment de payer, Gertrude plongea la main dans son sac. Elle referma la main sur quelque chose qui n’avait rien à y faire. Pour vérifier qu’elle ne s’était pas trompée, elle sortit la chose de son sac. Mais, oui, pas de doute, il s’agissait bien de Trévor. 
Le vendeur changea de couleur en apercevant le crapaud. 
Gertrude remit l’éternel fugitif là où elle venait de le trouver, ne sachant pas quoi en faire d’autre. Elle sortit sa carte bancaire et la tendit au vendeur. 
Le vendeur regarda la carte et hésita à la prendre (il était encore sous l’effet de la soudaine apparition du crapaud).
La transaction finie et le compte bancaire de Gertrude Vandenloo débité d’une somme rondelette, la sorcière prit le plateau sur lequel étaient posé les sandwichs et s’éloigna. 
Soudain, elle fit volte-face et revint vers le vendeur qui devint livide. Elle avait oublié les sauces pour aller avec les frites. 
Cinq minutes plus tard, Gertrude avait rejoint le reste du groupe et chacun récupérait sur le plateau ce qui lui revenait. Comme personne n’y avait pensé, Gertrude dut se lever pour aller chercher des serviettes et des pailles pour tous le monde. 
Il était plus de quatorze heures et demi quand ils commencèrent, enfin, leur déjeuner. … Enfin ils… Jézabel, Cunégonde et Gertrude car Kuxata ne toucha pas aux boîtes qui se trouvaient devant lui, grandes ouvertes. 
« Tu veux qu’on le mange à ta place ? » se moqua Cunégonde.
Cette réflexion aurait dû valoir à la jeune sorcière quelques griffures mais Kuxata ne réagit pas. Il était en train de réfléchir : comment manger un sandwich presque aussi gros que votre tête, et ce, quand on n’a ni mains, ni pouce opposable aux autres doigts ? 
Sérieux problème. 
Le Sphinx n’avait pas fini d’étudier toutes les données de cet épineux problème quand le sac de Cunégonde se mis à bouger tout seul. On aurait dit que la pièce de maroquinerie venait de prendre vie… En fait, il devait plutôt s’agir de quelque chose de vivant qui avait été enfermée à l’intérieur et qui désirait en sortir. 
Tous le monde regarda le sac avec perplexité.
Gertrude fronça les sourcils. Ce ne pouvait pas être Trévor, le crapaud était dans son sac à elle, à moins que… La sorcière pris son propre sac et l’ouvrit. Le crapaud bondit sur la table, sans doute attiré par la nourriture. Ce n’était donc pas Trévor qui était dans le sac de Cunégonde. 
La plus jeune des sorcières, visiblement absolument pas étonnée par la soudaine agitation de son sac à main, le prit délicatement et l’ouvrit. Apparut alors… une chaussette verte. Cette chaussette fut immédiatement suivie par la gnomette que Cunégonde avait sauvé de la machine à laver un peu plus tôt. La bestiole, qui tenait toujours fermement sa précieuse chaussette verte grâce à l’une de ses quatre mains, sortit complètement de sa prison et sauta sur la table. 
Les yeux de Jézabel allèrent des sorcières, au Sphinx, puis du crapaud à la gnomette. Elle ferma les yeux et se massa les paupières. « Mon Dieu ! Mon Dieu ! »
« Ne me mêle pas à cette histoire ! » lui répondit son patron. « C’est ton problème ! »
Loin d’être impressionnés par le fait d’être dans un fast-food avec la Mort en personne, Trévor et la gnomette partirent en exploration de ce qui se trouvait sur la table. 
La gnomette alla piquer une frite dans la portion de Cunégonde et la trempa dans de la sauce mayonnaise. La jeune sorcière la laissa faire. La gnomette s’assit sur sa chère chaussette verte et examina son trophée qui était presque aussi grand qu’elle et qu’elle devait tenir à deux mains. 
Pas très loin d’elle, Trévor la regardait fixement. La gnomette lui tira la langue.
« Gnii-i ! »
Le crapaud tira la langue… enfin, il projeta sa langue. L’extrémité collante de cette langue se fixa sur la frite de la gnomette et la lui arracha des mains. Trévor goba la frite.
« Gniiiiiiiiiii-ii-iiiiiiiiii ! » couina la gnomette en pleurnichant. 
Cunégonde donna une autre frite couverte de sauce à la gnomette. Celle-ci, se tourna pour manger de manière à ce que Trévor ne la lui vole pas. 
Pendant ce temps, Kuxata avait résolu son problème de sandwich et mangeait séparément chaque partie du burger après avoir enlevé le pain et tout ce qui n’avait aucun rapport direct avec un produit d’origine animal (c’est-à-dire, sauce, oignons, rondelle de cornichon… en gros il ne s’intéressait qu’à la viande et au fromage). 
Pour manger il avait les pattes avant posé sur le rebord de la table et la tête plongée dans la boîte. Du coin de l’œil, il surveillait ce qui se passait autour de lui. 
Il venait d’entamer le steak (après avoir consciencieusement léché le fromage fondu qui se trouvait dessus) quand un mouvement très proche et très vert attira son attention. La gnomette s’était faufilée jusqu’à lui et le regardait, planquée dernière le gobelet de cola de Gertrude. La gnomette s’approcha d’avantage de la boîte de Kuxata. 
Le Sphinx lui lança un regard menaçant pour lui signifier que cette boîte lui appartenait. 
La gnomette ne prit pas en compte l’avertissement, courut sur la table et se précipita vers la boîte de Kuxata. Derrière elle, la chaussette volait comme un étendard. La gnomette, en moins de temps qu’il n’en faut pour dire « Gni », avait atterri au bord de la boîte, avait attrapé la rondelle de cornichon que le Sphinx avait mis de côté et s’était enfuie avec. 
Kuxata donna un coup de patte pour récupérer son bien, mais la gnomette était rapide et s’était déjà réfugiée derrière la bouteille d’eau de Cunégonde. 
La gnomette s’assit sur sa chaussette et entreprit de déguster son butin. Devant elle, Cunégonde jouait à lancer des morceaux de frites à Trévor. Le crapaud les attrapait en projetant sa langue dessus. Parfois l’animal ratait sa cible et sa langue se collait sur la première chose venue : ticket de caisse, morceaux de serviette, boite, gnomette… ce qui semblait lui déplaire assez fortement. 
C’est dans cette ambiance puérile que se déroula le repas et arriva ce qui devait arriver, ce fut le moment de partir enfin pour l’au-delà. Les sorcières débarrassèrent la table et jetèrent tous ce qui traînait sur les plateaux dans de grandes poubelles prévues à cet effet. Néanmoins, Gertrude prit soin de récupérer Trévor qui était allé se réfugier dans son gobelet de cola vide et Cunégonde remit la gnomette (et sa chaussette verte) dans son sac. 
Kuxata se rendit une nouvelle fois invisible et le groupe suivit l’Agent de régulation des voyages vers l’au-delà à l’extérieur du restaurant. 
Le parking était absolument désert ce qui permit au Sphinx de redevenir visible en toute impunité. 
Comme lors du départ de la maison des sorcières, Jézabel Lamordouce sortit sa Faux magique et déploya la lame aux reflets bleutés et rougeoyantes dans un « schlang » sinistre. Un rayon frappa le fil de lame et se coupa en deux parties distinctes. L’une des parties du rayon alla mourir dans le ciel et l’autre dans un buisson. 
« Bon » intervint la Mort. « Vous allez vous approcher en prenant garde à ne pas toucher la lame et poser votre main, ou votre patte, gauche sur le manche de la faux. »
Cunégonde se jeta presque sur le manche de la faux. Elle avait l’air excité comme une puce à l’idée de voyager encore une fois grâce à la faux magique de la Mort. 
Gertrude et Kuxata montrèrent beaucoup moins d’enthousiasme. Ils venaient de manger et rien qu’au souvenir du premier voyage, leur estomac se contractait douloureusement. L’aînée des sorcières posa lentement sa main gauche sur le manche de leur moyen de locomotion et ferma les yeux. Kuxata soupira. Il n’avait pas du tout envie de refaire un voyage transdimensionnel car il sentait que son estomac ne le supporterait pas. 
« Y’a pas un autre moyen d’aller là-bas ? » s’inquiéta-t-il.
La Mort fronça les sourcils. 
- Oh mais si ! répondit-elle en étirant ses lèvres en un sourire. 
- Ah bon ?! se réjouit Kuxata. Lequel ?
Pour toute réponse, l’Emissaire du Royaumes des Morts désigna la lame de la Faux magique d’un geste éloquent. 
Kuxata se précipita pour poser la patte avant gauche sur la manche de l’objet. Il ne tenait pas à mourir. Il voulait bien aller dans l’au-delà, mais il voulait surtout en revenir. 
« Tenez-vous fermement et ne lâchez la Faux sous aucun prétexte sans que je vous le dise », reprit Jézabel dans un sourire moqueur. 
Gertrude et Kuxata se crispèrent d’appréhension. Cunégonde, elle, piaffait d’impatience. 
« Attention ! » prévint Jézabel. « Tenez vous bien ! »
Chacun raffermit sa prise. 
L’agent de Régulation de voyage vers l’au-delà souleva lentement la Faux. Mais, alors qu’elle la rabaissait brutalement vers le sol, une mobylette passa en pétaradant. Surprise, la Mort dévia légèrement son geste. L’extrémité de la Faux heurta cruellement son gros orteil. 
Elle lâcha le manche en criant de douleur. Elle sautilla en se massant le pied et en proférant toutes sortes de jurons aussi curieux les uns que les autres. 
…Saperlipopote ! …. Nom d’une chouette asthmatique ! … Camembert !…
Les sorcières et le Sphinx Nain de Macédoine qui tenait toujours la faux regardèrent la mort se promener à cloche-pied et disant des choses étranges. 
 … Sésame pourri !… Nom d’une babouche mal lavée !… Coxygrue et oxymore !…
Cunégonde sentit que c’était le moment ou jamais si elle voulait s’emparer de la Faux et la garder pour son usage personnel. Le hic, c’était qu’elle ne savait pas exactement comment ça marchait. Oubliant momentanément que cette Faux était initialement étudiée pour tuer les gens, la jeune sorcière souleva légèrement l’objet. 
Kuxata et Gertrude, trop occupés par le spectacle qu’offrait la Mort à ce moment là, ne remarquèrent rien. 
Cunégonde rabaissa la faux et la cogna sur le sol. 
Il ne se passa absolument rien… ou plutôt il ne se passa pas du tout ce qu’elle espérait. Il n’y eut aucun bruit et le monde autour d’elle ne changea pas d’un pouce, mais par-contre la lame de la Faux se replia et se referma à moins d’un millimètre de sa main. 
Cunégonde la lâcha précipitamment. Alertée par le mouvement de sa sœur, Gertrude se tourna vers celle-ci et se retrouva avec le nez à moins de deux centimètres de la lame mortelle.  
L’aînée des sorcières se jeta en arrière en lâchant, elle-aussi, la faux. 
Kuxata sentit la Faux tomber vers lui. Il poussa un cri strident avant de s’envoler pour éviter une mort certaine si la lame le touchait. 
L’arme de la Mort tomba sur le bitume dans un bruit mat. 
Quand la douleur de son gros orteil commença à passer, Jézabel remarqua la situation : sa Faux repliée sur le sol, les sorcières pâles comme des linceuls et le Sphinx qui tremblait comme une feuille. 
En boitillant, l’Emissaire du Royaume des Morts se rapprocha du groupe, ramassa son outil de travail et l’examina. De toute évidence la sécurité anti-vol s’était mise en marche. C’était un miracle si personne n’était décédé. 
Jézabel lança un regard assassin aux sorcières et au Sphinx. Lequel d’entre eux avait eu l’idée saugrenue de vouloir s’emparer de cette arme ?  
La Mort épousseta son outil de travail. Elle la prit à deux mains et la cogna plusieurs fois sur le sol. La lame se déploya à nouveau. 
« Donc, reprenons… » annonça la Mort. « Approchez en prenant garde à ne pas toucher la lame et posez votre main, ou votre patte, gauche sur le manche de la Faux. » répéta-t-elle. « Tenez vous fermement et ne lâchez la Faux sous aucun prétexte avant que je vous le dise. » 
Elle fit une légère pause. Les sorcières et Kuxata avaient une nouvelle fois posé leur main ou patte gauche sur la Faux mais regardait la lame avec méfiance.
« Tenez-vous bien et attention à vos pieds. »
La Mort souleva lentement la faux et la rabaissa brusquement. 
Cela produisit un « BONG ! » semblable au son d’une énorme cloche.
La femme en noir re-souleva doucement la faux et la rabaissa.
En plus du « BONG ! », le sol trembla.
Une troisième fois, Jézabel souleva la faux et la rabaissa.
Il y eut cette fois un flash de lumière blanche très vive et un grondement de tonnerre. Plusieurs éclairs frappèrent le sol autours des voyageurs. 
Les immeubles, le parking, la rue, le fast-food se déformèrent, s’étirèrent et devinrent flous. Le couleurs se mélangèrent et s’assombrirent. Tout se transforma en une sorte de brouillard bleu marine.
Les sorcières sentirent un vent glacé les enlacer et tourner autour d’elle. Kuxata, lui, était bien trop concentré sur son estomac pour ne pas être malade et il ne remarqua rien. 
Le vent se fit de plus en plus violent et se mit à souffler en rafales. Le groupe fut une nouvelle fois ballotté dans tous le sens comme un brin de paille en pleine tempête. 
Gertrude eut envie de crier mais aucun son ne sortit de sa bouche. 
Le vent les secoua de plus en plus fort et il devint de plus en plus difficile de rester accroché à la Faux. Avec horreur, Kuxata sentit sa patte glisser peu à peu du manche de l’arme magique. 
Autour d’eux le vent soufflait dans un silence des plus étranges, comme s’il emmenait les bruits avec lui avant qu’on puisse les entendre. Par moment des objets lumineux traversait le brouillard bleu marine en laissant des traînées blanchâtres, comme des étoiles filantes. 
Il se mit à faire de plus en plus froid. 
Pour ne pas lâcher définitivement prise, Kuxata voulut utiliser sa magie mais sans succès, ses pouvoirs n’avaient aucun effet ici. Sa patte glissa sur le bois et le Sphinx perdit contact avec la Faux. 
Pour lui tout devint alors parfaitement immobile sans vent, sans lumière et sans bruit, pendant quelques centième de seconde, juste le temps avant que Jézabel ne l’attrape par une aile et le ramène au prix d’un terrible effort jusqu’au manche de la Faux. 
Kuxata enfonça ses griffes dans le bois dur de l’arme pour être sûr de ne plus lâcher prise. Pendant ce petit intermède, le Sphinx avait eut le temps de comprendre que ce n’était pas le vent qui tournait autour d’eux, mais eux qui se déplaçait à une vitesse très élevée et que les étoiles filantes qu’il croisait étaient en fait des objets parfaitement immobiles, prisonniers dans cet espace entre deux dimensions. Donc, s’il n’avait pas été rattrapé in extremis par la Mort, le groupe aurait disparu au loin en l’abandonnant quelque part dans le néant. 
Cette idée le fit frémir d’horreur. Rester ici, tout seul, sans cousin moelleux pour dormir et sans viande à manger… 
Le brouillard devint soudain de plus en plus sombre. Des lueurs rouge vif, comme des lampes sur une piste d’atterrissage, défilèrent. 
« Attention, on va atterrir ! » cria Agent de régulation des voyages vers l’au-delà directement dans la tête de ses passagers.
Les sorcières et le Sphinx s’apprêtèrent à entrer en contact avec le sol. Par contre ils ne s’attendaient pas à ce que le sol en question les heurte du côté droit et non sous leurs pieds et ce à très grande vitesse. 
Le premier contact avec le monde de l’Au-delà fut donc dur, froid et violent. 
Le groupe roula-boula sur le sol. Cunégonde fut projetée par la force centrifuge. Gertrude lâcha prise et se retrouva allongée sur le dos alors que le reste du groupe s’immobilisait un peu plus loin.
Allongée sur le ventre, Cunégonde ne voyait rien, n’entendait rien mais par contre elle avait absolument mal partout. Elle ne savait pas si elle était morte ou vivante. Elle parvint à se rouler sur le dos. Tous ses muscles et tous ses os la firent souffrir. En fait, elle devait être vivante pour pouvoir avoir encore mal comme ça.
Elle ouvrit les yeux.
Au-dessus d’elle il n’y avait rien… juste une grande surface noire. 
Cunégonde cligna des yeux pour vérifier s’il y avait une différence entre avoir les yeux ouverts et fermés.
Elle fut soulagée d’apercevoir loin, très loin au-dessus d’elle, des sphères de lumière rouge qui semblaient flotter dans l’air. 
Un bruit attira son attention. Il s’agissait d’un « Gni-ii » pleurnichant. 
La tête pleine de vertige et le corps douloureux, la jeune sorcière parvint à se redresser et à s’asseoir sur le sol. Elle resta ainsi, immobile tout un moment pour retrouver ses esprits et se souvenir de où elle était et de comment elle y était arrivée. 
« Gniii-iii-iiii-ii-iii-iiii… » continuait à geindre la gnomette.
L’esprit encore embrumé, Cunégonde chercha des yeux la pauvre créature qui faisait un tel bruit. 
Il faisait très sombre et on n’y voyait à peine à quelques mètres autour de soi. Il fallut donc que la jeune sorcière commence par analyser de quelle direction venait les gémissements, puis qu’elle se lève (très difficile, ça, se lever) et qu’elle se dirige vers la source du bruit. 
Pendant l’atterrissage brusque, le sac de Cunégonde s’était ouvert et son contenu s’était répandu sur le sol. La gnomette, qui n’était pas blessée malgré le choc et le fait qu’elle attendit des petits, se trouvait assise sur un paquet de mouchoirs en papier et pleurnichait car elle avait été séparée de sa chère chaussette verte. 
Cunégonde ramassa ses affaires et les remit dans son sac une à une. Elle fut soulagée en voyant que rien n’avait été cassé et qu’en dehors de son poudrier, rien n’avait été abîmé. Elle trouva la chaussette verte un peu à l’écart et la rendit à la gnomette qui trépignait sur le sol. La petite créature s’empara du vêtement avec convoitise et possessivité et le serra fortement dans ses quatre bras.  
La plus jeune des sœur Vandenloo se pencha vers la gnomette. La créature se recula comme si la jeune femme avait voulu lui prendre son bien le plus précieux, c’est-à-dire sa chaussette. 
« Gnii ! » cria-t-elle en guise de protestation. 
Cunégonde essaya une nouvelle fois d’attraper la gnomette pour la remettre, elle aussi, dans son sac. Mais la petite créature ne l’entendait pas de cette oreille et s’enfuit à toutes pattes.
La jeune sorcière commença à poursuivre la bestiole mais la-dite bestiole courait très vite et disparut dans la pénombre ambiante. 
Cunégonde se retrouva donc seule, dans le noir, dans un endroit qu’elle ne connaissait pas. Heureusement, la jeune sorcière n’était pas du genre à s’en faire alors elle passa la bandoulière de son sac par-dessus son épaule, épousseta sa jupe, remit son bourdon bien en place et ajusta sa veste. Ceci fait, elle examina attentivement l’obscurité qui l’entourait à la recherche de n’importe quoi lui donnant une idée d’où aller. 
Après un long moment à scruter la nuit, la jeune femme remarqua une zone plus claire au centre de laquelle brillait une infime lueur blanche. Cela semblait terriblement loin. Sans hésitation, Cunégonde se mit en route dans cette direction. 
Elle avait à peine fait une centaine de pas, que Cunégonde entendit un sifflement strident qui se rapprochait à toute allure d’elle. Une lueur apparut et se rapprocha à très grande vitesse. La lueur se précisa et une silhouette se dessina. Il s’agissait d’une femme petite et maigre. Avec une peau noire très noire et des cheveux blanc très blancs. Cette femme était fermement agrippée à une Faux magique et portait l’uniforme des Emissaire du Royaume des Morts. (tailleur noir, mallette en galuchat et sacoche avec un ordinateur portable).
Cunégonde se jeta de côté juste à temps pour éviter la collision.
La femme se posa élégamment à environ deux mètres de là et se retourna vivement vers la jeune sorcière. 
- Je peux savoir ce que vous faite au beau milieu de la piste d’atterrissage ! s’écria la femme d’une voix aigre très désagréable. Cette zone est formellement interdite aux personnes décédées ! 
- Je suis vivante ! répliqua Cunégonde sans être impressionnée le moins du monde. 
La femme dévisagea la sorcière.
- Effectivement, vous êtes vivante, renifla-t-elle avec mépris. Vous avez donc encore moins de raison de vous trouver là. Vous êtes au Royaume des Morts, les vivants n’y ont pas leur place… Mais ce détail peut être facilement corrigé !
La femme, qui c’était rapprochée de Cunégonde, prit sa Faux à deux mains et la leva à la hauteur de la tête de la jeune sorcière, prête à l’abattre et à la faire passer de vie à trépas.
Cunégonde, sans être effrayée le moins du monde, sortit son visa l’autorisant à se balader dans le Royaume des Morts et le brandit devant les yeux de la Faucheuse. Cette dernière eut une moue agacée et rabaissa son outil de travail et en replia la lame avant de le glisser dans un long étui en cuir noir. 
- Il est très dangereux de se balader sur la piste! reprit la femme en noir sur un ton méprisant. Que faites-vous là ?
- J’ai été projetée lors de l’atterrissage ! répondit simplement la sorcière. 
- Ah bon ? Et vous êtes toujours en vie ? railla la Faucheuse. 
- Je suis toujours en vie, confirma avec douceur Cunégonde. Et je cherche le reste de mon groupe…
- Votre groupe ? reprit la femme avec un ton hautain. Car on propose des voyages organisés dans l’Au-delà maintenant ? 
- Oh non, juste moi, ma sœur, un Sphinx Nain de Macédoine et une gnomette de placard… Nous sommes venus rendre visite à Tristan L’Ecuyer et…
La femme en noir sursauta. 
- Tristan L’Ecuyer ? Et qu’est que vous lui voulez au juste à Tristan L’Ecuyer ? demanda la Mort avec méfiance. 
- Juste lui parler… répondit évasivement Cunégonde. 
La Mort regarda la jeune sorcière avec méfiance. 
- Juste lui parler ?! Mais lui parler de quoi ? 
- Personnel ! répliqua la jeune femme qui sentait que son interlocutrice n’appréciait pas cette visite. 
- Personnel comment ? insista la Faucheuse. 
Cunégonde se redressa, posa les mains sur ses hanches, bomba la poitrine et regarda la femme en noir droit dans les yeux (elle frissonna légèrement, en se rendant compte qu’elle fixait la Mort en personne droit dans les yeux).
- Personnel ! répéta Cunégonde dans un sourire radieux. 
La Faucheux scruta avec dédain la jeune femme qui lui faisait face. 
- Mouais, très personnel on dirait, se moqua-t-elle avec un sourire méprisant. Mais juste un conseil, n’essayez pas d’en savoir plus sur sa mort, ça vaudrait mieux pour vous. 
- Car vous savez qui l’a tué ? s’étonna Cunégonde avec une telle franchise qu’elle ne pouvait qu’être vraie. 
- Evidement ! répliqua la Faucheuse avec hauteur. Je suis la Mort ! Je sais qui tue qui !
- LA Mort ? s’étonna Cunégonde. Je croyais qu’il y en avait plusieurs… d’ailleurs je suis venue ici avec une Faucheuse et ce n’était pas vous…
- Effectivement nous sommes un certain nombre, concéda la femme en noir. Mais un assassinat comme celui de l’Ecuyer est suffisamment spécial pour que toute la profession soit au courant.  
- Mais… qu’est ce qu’il a de si spécial, son assassinat ? demanda la sorcière avec une innocence et une naïveté parfaitement réelles. 
- Mais parce que ce n’est pas tous les jours qu’un A… 
La Faucheuse se mordit cruellement la langue, elle avait failli dire quelque chose qui pouvait lui coûter plus que son poste. Comment et qui avait assassiné quelqu’un était un secret professionnel et divulguer ces informations était un délit très grave. 
Il y eut un silence. 
Cunégonde continua à fixer la Mort avec candeur. 
- Heu… reprit la femme en noir. Quel Emissaire vous a délivrés votre visa et vous a conduit ici ? demanda-t-elle avec méfiance.
Cunégonde regarda sur le visa.
- Jézabel Lamordouce !
- Jézabel ? Par les orteils d’un troll manchot… Oh non, elle a repris son service ce matin après ses vacances à la neige, elle ne doit pas encore être au courant… soupira la Faucheuse. 
- Au courant de quoi ? demanda innocemment Cunégonde. 
La Mort jeta un regard assassin à la jeune femme, elle ne comptait pas se faire avoir une deuxième fois.
- De rien… de rien… Je crois que je ferais mieux de vous emmener au Central. De là, vous pourrez retrouver votre… groupe. 
- Je vous suis ! s’exclama Cunégonde avec entrain. 
La faucheuse jeta un regard perplexe à la sorcière (cette femme était idiote ou quoi ?) mais ne dit rien. Elle ouvrit la marche et se dirigea vers la lueur blanche qui brillait au loin. 
Les deux femmes marchèrent en silence.
La lueur blanche qui avait de prime-abord parut extrêmement loin se révéla être en réalité très proche. En fait dans cet endroit qu’était le Faucheuse-odrome on ne pouvait pas parler de loin ou de près car en réalité il s’agissait d’un lieu a-dimensionnel où les distances n’existaient pas. Le seul moyen d’aller quelque par dans ce genre d’endroit était de savoir exactement où vous alliez et la force de votre esprit vous permettait de vous y rendre. Par contre, si vous marchiez au hasard, sans savoir où vous alliez, vous n’arriviez jamais nulle-part. On ne peut même pas dire que vous tourniez en rond, car pour tourner en rond il faut plusieurs dimensions dans l’espace ce qui n’était le cas ici. En fait, vous alliez d’un quelque part qui n’existait déjà plus pour vous rendre dans un ailleurs qui n’existait pas encore. 
Heureusement, pour suivre la Faucheuse Noire, Cunégonde n’avait pas besoin de connaître toutes ces précisions.
C’est donc très rapidement que les deux femmes arrivèrent devant une immense bâtisse (du moins d’un bâtiment qui paru immense à Cunégonde, car en vérité, il s’agissait là-encore d’un endroit a-dimensionnel où l’effet de taille n’avait rien de réel et l’impression de grandeur était parfaitement artificielle et étudiée pour stupéfier les visiteurs).
La faucheuse conduisit la jeune sorcière jusqu'à une immense arche qui était soutenue de chaque côté par des atlantes qui devait faire au moins six mètres dix de haut. Chacun soutenant sur ses épaules l’arcade de pierre. Celui de droite dormait profondément en ronflant et celui de gauche se grattait le nez. 
Sous cette immense arche, il y avait une minuscule porte vitrée où était accroché le panneau :
« Poussez fort »
Cette porte s’ouvrait sur un hall fortement illuminé. C’était cette lumière que l’on apercevait, à travers les vitres de la porte, et qui servait de point de repère sur tout le Faucheuse-odrome.
La Mort poussa la porte d’entrée, entra et la lâcha sans prendre garde que Cunégonde se trouvait juste derrière elle. Cela aurait été sans conséquence si la-dite porte n’était pas munie d’un système de fermeture automatique. La jeune sorcière, qui avait développé des réflexes hors du commun grâce à une pratique quasi quotidienne du balai volant et à force de côtoyer un sphinx nain de macédoine passablement agressif, voulut rattraper la porte avant qu’elle ne l’assomme. Cependant la porte, même vitrée, faisait un poids plus que conséquent et la collision entre la sorcière et la porte propulsa la malheureuse sorcière à quelque mètre de là.  
Cunégonde atterrit sur les fesses sans vraiment de dommage apparent.
La jeune femme se releva. Devant elle, les deux atlantes la regardaient en riant. 
Sans se départire de son éternel sourire, Cunégonde prit son bourdon de mage (qui était toujours accroché à sa ceinture), fit un léger geste de la main, remit son bourdon à sa place. Elle salua chaleureusement les atlantes et se dirigea, l’air de rien, vers l’entrée de l’administration centrale de la mort (du moins c’était ce qui était écrit sur le paillasson).
Les atlantes la regardèrent faire avec une complète incrédulité… incrédulité qui ne dura que jusqu’à ce que leurs regards se croisent. Ils éclatèrent de rire en découvrant la nouvelle physionomie de l’autre mais leur hilarité s’arrêta net quand ils comprirent que la transformation était réciproque. Chacun était recouvert d’un fin duvet jaune clair et avait un bec à la place de la bouche. 
L’atlante de gauche voulut protester mais ne réussit qu’à émettre un « coin ». Furieux, il cria toute une série de coin coin coin incompréhensibles.
L’autre atlante essaya lui aussi de dire quelque chose mais, lui, c’est des cris de poussin hystérique qu’il prononça. 
Cunégonde, elle, sa vengeance accomplie, s’était désintéressée des deux statues. Elle s’était avancée jusqu’à la porte et, après l’avoir poussée très fort comme c’était indiqué sur le panneau, elle était entrée dans le hall d’accueil de l’administration centrale de la mort.
Il s’agissait d’une pièce carré où le plafond était si haut que de petits nuages s’étaient installés croyant sans doute qu’il s’agissait de la voûte céleste. Il y avait, dans cette pièce, une porte à droite, une porte à gauche et un ascenseur au fond. Dans un coin, il y avait un comptoir où une hôtesse d’accueil plutôt jolie (enfin, jolie si on ne tenait pas compte du fait qu’elle devait faire quatre mètre de haut et qu’elle faisait étrangement penser à un orang-outan en tailleur) parlait avec la faucheuse noir qui avait accompagné Cunégonde jusqu’au bâtiment. 
Cunégonde vit l’hôtesse prendre un micro. Des yeux, la sorcière rechercha un quelconque haut-parleur mais n’en trouva pas. La jeune femme comprit immédiatement pourquoi. Une voix aiguë et mielleuse résonna directement dans sa tête, sans même prendre la peine de passer par ses tympans. 
« Jézabel Lamordouce est demandée à l’accueil de l’administration. Je répète : Jézabel Lamordouce est demandée à l’accueil de l’administration… Jézabel Lamordouce ! »
L’hôtesse reposa son micro et Cunégonde eut une envie pathologique de courir s’acheter le même, bien qu’elle n’ait pas la moindre idée de à quoi cela pourrait bien lui servir. Mais bon, c’était technologique et visiblement ultra moderne alors il le lui fallait absolument. Une étrange lueur de lucidité lui fit remarquer qu’elle n’avait pas la moindre idée d’où on pouvait acheter ce genre d’objet… 
Cunégonde soupira. Elle n’avait jamais de chance.
Pendant ce temps, la Faucheuse et l’hôtesse avaient fini leur conversation et s’étaient échangé des sourires polis avant de se séparer.
« Suivez-moi ! » ordonna la Mort à Cunégonde.
La jeune sorcière sursauta, frissonna et obéit. (Ne pas obéir à une Faucheuse pouvait se révéler tragique pour votre espérance de vie lui soufflait son instinct.)
Les deux femmes se dirigèrent vers l’ascenseur qu’elles atteignirent en quelques pas. La faucheuse appuya sur un bouton où était représentée une flèche allant vers le haut. Cunégonde en conclut qu’elles allaient se diriger vers les étages. (car comme la plupart des gens l’ignorent, la flèche sur les boutons d’ascenseur indique la direction où l'on veut se rendre, pour que l’ascenseur s’arrête alors qu’il va dans la bonne direction.)
Le bouton clignota et il fallut attendre.
Cunégonde profita de ce moment de désœuvrement pour observer les boutons qui se trouvaient à côté de la porte de l’ascenseur. Il y avait là des boutons avec des flèches haut et bas. (Logique.) Droite et gauche. (Etrange.) Et quatre autres boutons avec des flèches indiquant des diagonales haut-droite, haut-gauche, bas-droite et bas-gauche. (Franchement bizarre.)
Sans trop savoir pourquoi, la sorcière eut une légère inquiétude. C’était vraiment étrange car ce n’était pas du tout un sentiment qui lui était familier. Mais parfois la peur a ses raisons que la raison n'a pas du tout envie de savoir. C’est donc grâce à une faculté exceptionnelle de gommer toute pensée dérangeante de son cerveau que Cunégonde resta sereine et souriante. 
Le bouton clignota de plus en plus rapidement avant de rester allumé fixement. 
« Chting »
La porte de l’ascenseur s’ouvrit. 
Il s’agissait d’un ascenseur de type panoramique dont la majeur partie était constituée par une vitre bleutée et qui donnait, momentanément, vue sur une jardin potager où poussait tomates, courgettes, aubergines, poivrons, haricots, radis, pommes de terre… etc. comme si on se trouvait non pas en plein mois de février mais en plein mois d’août. Sous un ciel noir, au centre du jardin, il y avait un épouvantail constitué d’une salopette et d’une chemise à carreau remplit de paille (celle-ci dépassait par son col et au bout de ses manches), ses mains étaient constituées de gants de jardinier en toile verte et rouge, sa tête (couverte d’un large chapeau de paille) ressemblait à un vieux ballon sur lequel un enfant aurait dessiné un visage. L’épouvantail tenait dans les mains une binette.
La Faucheuse monta la première dans l’ascenseur et fit un signe de la main en direction de l’épouvantail. Ce dernier lui rendit son salut en soulevant son chapeau. Cunégonde fit elle aussi un signe amical au jardinier.
L’épouvantail sourit aux deux femmes puis, sans plus prêter attention à elles, se remit à biner ses légumes. Cunégonde, tout de même fortement intriguée par ce jardin potager situé au milieu du royaume des morts, observa de plus près cet étrange endroit le nez collé à la vitre. 
«Une saison passée et à venir… » expliqua brièvement la Faucheuse. « Là, c’est l’Eté. Ne me demandez pas pourquoi il fait du jardinage, je n’en ai pas la moindre idée mais ça change des paysages champêtres auxquels on a habituellement droit ! »
L’été ?! Pourquoi pas, après tout : on disait bien que l’été arrivait, qu’il était là, et qu’il était parti, mais on ne disait jamais d’où il venait et où il partait. C’était tout de même un lieu étrange pour trouver une saison en vacances… mais bon, là où ailleurs.
Cunégonde se désintéressa du jardin et de l’été mais juste au moment où elle détournait la tête un mouvement à la lisière la plus éloignée du jardin attira son regard. La jeune femme se concentra pour essayer de voir de quoi il s’agissait. 
La lisière du jardin était composée d’une haie d’arbre et derrière cette haie quelque chose de massif bougeait. 
« Qu’est ce qu’il y a de l’autre côté de la saison ? » demanda la sorcière à la Mort en se retournant vers cette dernière. 
La Faucheuse noire roula des yeux agacés, visiblement elle détestait jouer les guides touristiques. Elle soupira mais répondit tout de même. 
« Le purgatoire, mais vous le verrez mieux quand on sera plus haut ! »
En parlant elle avait appuyé sur le seul et unique bouton qui se trouvait sur le mur à côté de la porte. 
L ‘ascenseur s’ébranla et avec silence et lenteur commença à s’élever dans les airs. Cunégonde resta à fixer les arbres de l’autre côté du jardin pour comprendre le plus vite possible de quoi venait de lui parler la Faucheuse. 
Le Purgatoire.
D’après ce que la jeune sorcière en savait, il s’agissait d’un endroit où tous les morts passaient avant d’être envoyés soit au paradis soit en enfer. On racontait que les âmes y demeurait plus ou moins longtemps selon ce qu’elle avait fait quand elle était vivante et de la complexité du jugement. Le purgatoire était donc une sorte de gare de triage pour les défunts. 
Peu à peu l’ascenseur passa au-dessus de la cime des arbres de la haie. Le profil d’un très long bâtiment se dessina sur l’horizon. Grisâtre avec l’air visiblement strié comme s’il était formé d’une multitude de petits immeubles mis les uns à côté des autres. 
Cunégonde plissa les yeux et fronça les sourcils tandis que l’ascenseur s’élevait de plus en plus et dévoilait peu à peu le bas du long bâtiment.
En fait il ne s’agissait pas d’immeuble, mais d’une suite de guichet de taille imposante. Au-dessus de chacun d’eux, il y avait une pancarte portant une inscription indéchiffrable à cette distance. Dans chaque guichet, une silhouette, faisant penser à des êtres vaguement humanoïdes tirant vers le singe, s’agitait. 
L’ascenseur continua mollement son ascension (normal pour un ascenseur me direz-vous) et dévoila ce qui ce trouvait devant la longue ligne de guichets. 
On aurait tout d’abord dit un tapis sombre couverte de stries pointant vers le bâtiment. Puis, plus l’ascenseur était haut et dominait la scène, des parties proches du « tapis » apparaissaient, laissant voir de plus en plus de détails. Du tapis strié cela devint de longues files serrées grouillante comme des processions de fourmis, les silhouette des « fourmis » se dessinèrent avec plus de précision au fur et à mesure qu’elles étaient près du bâtiment de l’administration centrale de la Mort et de l’ascenseur. Il s’agissait d’être humain, hommes et femmes, de toutes tailles, de toutes origines, de tout âge… tous alignés en rang d’oignons, suivant sagement la personne qui était devant lui ou elle. 
Cunégonde leva un sourcils perplexe devant ce spectacle de file d’attente discipliné, d’habitude les êtres humains étaient tout sauf disciplinés, c’est alors qu’elle remarqua entre les longue files indiennes de massives silhouette de quatre ou cinq mètres de haut de type humanoïde à la limite du gorille qui semblait faire la police dans les rangs. 
L’ascenseur continua de monter, imperturbable, permettant d’augmenter cette incroyable vue sur le purgatoire qui, en fait, ressemblait aux files d’attentes dans un bureau de Poste (ou de la Caf, des Assédic, des remontés mécaniques dans les stations de ski, de la cafétéria du lycée…Etc.) à l’heure de pointe mais en version gigantesque. Les guichets et les files d’attente s’étendaient jusqu’à perte de vue, loin, très loin, de l’ascenseur. 
Un bruit détourna l’attention que la sorcière portait au spectacle fascinant de la masse grouillante des défunts se trouvant dans Purgatoire. Il s’agissait d’un bruit aigu entre la voyelle et le grincement de porte. Une sorte de sifflement strident très ténu et étouffé. 
Cunégonde leva les yeux vers le plafond de l’ascenseur, cela semblait provenir d’au-dessus d’elle et plus elle montait, plus le bruit était fort. La Mort noir, elle aussi, regardait le plafond, visiblement intriguée par ce bruit. Cela n’avait de toute évidence rien de normal.
Peu à peu, Cunégonde parvint à reconnaître la voyelle stridente qui se répétait à l’infini. 
« i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i »
L’ascenseur qui n’allait déjà pas vite ralentit. 
« i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i »
Il s’immobilisa. Cette fois on aurait dit que le bruit était juste à côté de vous.
« i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i »
La porte s’ouvrit.
« i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i »
Surprise par le niveau sonore et l’agression ainsi perpétrée sur ses tympans, la Faucheuse se boucha prestement les oreilles. Pour sa part, Cunégonde reconnu enfin ce cri aussi strident que désagréable. De toute évidence, quelqu’un avait retrouvé la gnomette. 
« i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i »
Le visage crispé, la Faucheuse noir fit signe à la sorcière de sortir de l’ascenseur. Docilement, Cunégonde obéit et se retrouva dans un couloir éclairé par une douce lumière tamisée. Les murs étaient peints dans une charmante teinte couleur saumon, le sol était recouvert d’une épaisse moquette assortie. Des tableaux et des plantes en pot décoraient çà et là ce long corridor où il n’y avait absolument aucune porte ni fenêtre. 
« i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i »
La sorcière entendit la porte de l’ascenseur se refermer derrière elle. La Mort la bouscula légèrement et passa devant elle. 
« Suivez-moi ! »
Et Cunégonde suivit. 
« i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i »
Le cri imperturbable de la gnomette se fit de plus en plus bruyant et douloureux à entendre (c’était vraiment un cri à vous déchirer les tympans).
Sans prévenir, la Faucheuse saisit la main gauche de Cunégonde et, d’un pas décidé, se jeta sur le mur de droite. 
Cunégonde poussa un petit cri de surprise qui passa totalement inaperçu à cause du bruit produit par la gnomette.
« i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i »
Les deux femmes traversèrent le mur de couleur saumon comme si cette surface n’avait été qu’une illusion. Elles se retrouvèrent dans une salle confortablement meublé où se trouvait une ou deux douzaine de femmes vêtues de strict tailleur noir. Il y en avait des petites, des grosses, des grandes, des maigres, des blondes, des brunes, des rousses, des jeunes, des moins jeunes, des vieilles…etc. Ces femmes étaient toute absolument uniques et différente de ses congénères. Seul leur uniforme noir leur donnait un semblant d’unité.
Au moment où Cunégonde et la Faucheuse qui l’avait conduite là entrèrent, la majorité de ces femmes se trouvait agglutinée au centre de la pièce autour de quelque chose de très bruyant. 
« i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i »
Elles avaient l’air aussi perplexe que fascinée.
Cunégonde, dont l’ouïe s’était rapidement habituée au bruit aussi horripilant pour les nerfs que douloureux pour les tympans, s’approcha du groupe sans la moindre politesse et sans se soucier de la personne qui l’accompagnait et qui l’avait amenée là, sans se soucier non plus du fait qu’il s’agissait d’un groupe d’agents de régulation des voyages vers l’Au-Delà susceptible de raccourcir brutalement son espérance de vie si elles en avaient envie. 
C’est avec un certain culot et pas mal de sans gêne, que la jeune sorcière se fraya un chemin dans la foule. Au centre, il y avait une table, et sur cette table il y avait ce que tout le monde regardait avec intérêt. 
« i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i »
Une faucheuse, petite, maigre avec de grosses lunettes, tentait d’expliquer qu’elle avait faillit marcher dessus lorsqu’elle avait atterri sur le Faucheuse-odrome.
« Je me suis vraiment demandée ce que c’était, j’ai failli mourir de peur !… » disait-elle à qui voulait bien l’entendre. 
« On se demande toujours ce que c’est ! » fit remarquer une faucheuse aux formes anguleuses et au teint rubicon. 
« Et ce que cela faisait là-bas ! » intervint une troisième qui avait de longs cheveux rouges. 
« i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i »
« … Comme je ne savais pas quoi faire, je l’ai attrapée… » continuait la faucheuse aux lunettes. 
« Mais c’est vivant, non ? » fit remarquer une faucheuse qui était plus grande que les autres. 
« Justement… qu’est-ce que ça fait là ? » s’étonna une nouvelle fois la faucheuse aux cheveux rouges. 
« … Alors je l’ai ramenée ici ! » acheva la faucheuse aux lunettes.
« i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i »
« Comme tout ce que l’on trouve d’étrange sur le Faucheuse-odrome ! » remarqua une autre faucheuse dans la foule.
« Surtout si c’est vivant ! » intervint une autre faucheuse.
« Mais bon, on ne sait pas ce qu’est exactement cette bestiole et pourquoi elle tient une chaussette verte dans ses pattes ! » 
« i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i » hurlait la gnomette, terrorisée par les morts et pleurant d’énormes larmes qui tombaient sur la table.  
« C’est une gnomette de placard ! » intervint Cunégonde avec aplomb. 
Un silence de mort s’abattit dans l’assistance (même la gnomette se tut) et tout le monde se tourna vers la jeune sorcière. De toute évidence, la jeune femme n’était pas à sa place. 
Il y eut un vague silence. 
« Qui êtes-vous et que fait un humain vivant ici ? » demanda une vieille faucheuse au visage parcheminé de rides. 
C’est la faucheuse qui avait conduit Cunégonde dans cette salle qui répondit à cette question.
« Une sorcière en visite grâce à un visa délivré par Jézabel ! »
« Une visite dans quel but ? » demanda la vieille faucheuse. 
« Pour voir Tristan l’Ecuyer ! » répondit la faucheuse noire.
Il y eut un « Oh ! » de surprise désapprobatrice. 
« Et elle n’est pas seule… » reprit la faucheuse noire. « Il semblerait que cette chose. »
« Une gnomette de placard ! » la coupa Cunégonde. 
« Gni ! » approuva la gnomette. 
La faucheuse jeta un regard assassin à la sorcière et reprit. 
« Que cette chose soit avec elle ! »
Les regards allèrent de la gnomette à la sorcière. Mouvement rapide car la distance entre les deux était assez faible, la gnomette ayant littéralement sauté dans les bras de la sorcière (sans lâcher sa chaussette) et s’agrippait à cette dernière (à la sorcière et à la chaussette) de toutes ses forces. 
« Et où est Jézabel ? » demanda la vieille faucheuse d’un ton pincé. 
« Une gnomette de placard » soupira la faucheuse à lunettes qui avait trouvé la-dite gnomette sans se soucier le moins du monde de la conversation qui avait lieu à côté d’elle. « Pas étonnant qu’on sache pas ce que c’est, c’est pas notre service qui s’en charge… » 
« Bonne question ! » répliqua la faucheuse noire. « Je n’en sais rien, j’ai trouvé cette sorcière sur le Faucheuse-odrome ! Visiblement, Jézabel n’a toujours pas amélioré ses atterrissages. »
Nouveau silence.
« Mais pourquoi elle a une chaussette avec elle ? » s’étonna la faucheuse à lunettes. 
Il y eut un bruit en provenance du mur au fond de la pièce. 
« Car elle va bientôt avoir des petits ! » répondit Cunégonde à la faucheuse à lunettes. « Elle veut en fait son nid, je crois. »
 La sorcière n’avait pas remarqué le bruit au font de la pièce. D’ailleurs personne ne l’avait remarqué. 
« Mlle Vandenloo ! » s’écria une voix visiblement soulagée. 
Tout le monde se retourna vers la personne qui venait de parler. Il s’agissait de Jézabel Lamordouce. 
« Je vous ai cherchée partout sur le Faucheuse-odrome ! » s’exclama Jézabel en se précipitant vers Cunégonde. 
La jeune sorcière eut un mouvement de recul parfaitement compréhensible en voyant la Mort fondre sur elle. 
Jézabel s’arrêta brusquement et se tourna vers la faucheuse noire. 
« Un grand merci, Bérénice, de l’avoir gardée vivante… » dit-elle entre froideur et soulagement.
« Elle avait un visa ! » répliqua sèchement la faucheuse noire qui répondait au nom de Bérénice. « D’ailleurs il faut qu’on parle de ce visa quand tu te seras débarrassée de tes touristes. » ajouta-t-elle en lançant un regard sombre à Jézabel. 
Cette dernière fit comme si elle n’avait rien entendu (ou du moins fit tout comme, visiblement les deux faucheuses ne s’appréciaient pas des masses.) et tourna toute son attention vers Cunégonde. 
« Qu’est-ce que je suis soulagée de vous avoir retrouvé, j’étais morte d’inquiétude... » Elle fit une pause et reprit. « Votre sœur et le Sphinx vous attendent à l’accueil du Purgatoire, elle va mourir d’ennui si nous n’allons pas la rejoindre au plus vite… d’autant plus que je n’ai pas fini mon service et que j’ai d’autres rendez-vous aujourd’hui. »
Sans laisser le temps à la jeune sorcière de dire quoi que ce soit, la Faucheuse se tourna et s’élança vers un mur et lança un « Suivez-moi ! » pressé. Cunégonde (la gnomette dans les bras) lui emboîta docilement le pas. 
Jézabel fonça et traversa le mur le plus proche. Cunégonde, elle, se cogna sur la surface dure du-dit mur.
Il y eut quelques rires moqueurs parmi les Faucheuses.
Une main traversa le mur, attrapa la sorcière par la veste et la tira à travers le mur comme si ce dernier n’existait pas. 
Dans le couloir, Jézabel s’expliqua brièvement de son attitude pressante. (« Cette Bérénice, je ne peux pas la supporter ! »)
Les deux femmes longèrent le couloir en silence. Jézabel avançant à grand pas et Cunégonde avançant nettement moins vite car elle essayait de voir ce que représentait les tableaux qui étaient accrochés aux murs. 
Elles passèrent devant la porte de l’ascenseur sans s’arrêter et continuèrent jusqu’à une intersection de couloir. Là, elles tournèrent vers la droite dans un passage aux parois vitrées et qui surplombait le jardin des saisons (où l’Eté sarclait ses pieds de tomates) et le purgatoire (dont la foule immense s’étendait jusqu’à l’infini). Cunégonde ralentit encore le pas et profitait du spectacle que cette vue représentait. 
La passerelle servait à passer par-dessus le jardin des Saisons et terminait par un escalier métallique qui descendait jusqu’au purgatoire. 
A un moment, le sol était barré d’une épaisse ligne rouge.
« Nous allons passer dans une zone de langage universel ! » signala Jézabel et désignant de la main la ligne. « Vous risquez d’avoir un peu mal à la tête. »
En fait « d’un peu », Cunégonde eut l’impression qu’on lui avait enfoncé un dictionnaire dans la tête, elle en resta légèrement étourdie pendant quelques minutes.
Il faut dire que, effectivement lors du passage en zone de langage universel, on lui avait un peu fait entrer un dictionnaire dans la tête : toute personne passant la ligne rouge (qui était la frontière entre le monde des vivant et le monde des morts) devenait capable de parler et lire la fameuse langue unique qui s’utilisait dans le royaume des morts et que les sorciers nomment Elfique moderne (bien que cette langue n’ait rien à voir avec un Elfe quelconque.)
Les deux femmes et la gnomette reprirent leur route vers l’escalier qui se trouvait au bout de la passerelle. 
« Attention ! » prévint Jézabel Lamordouce. « Les marches sont glissantes ! » 
Comme c’était effectivement le cas mais comme Cunégonde ne regardait pas vraiment où elle mettait les pieds (car elle contemplait toujours la foule qui s’agglutinait dans les file d’attente du purgatoire), elle dévala une bonne dizaine de marche sur les fesses.
« Gniii ! » cria la gnomette effrayée.
Cunégonde se relava en se massant l’arrière train et en jurant contre les marches. 
Jézabel leva les yeux au plafond mais s’abstint de tout commentaire. Elle reprit sa descente vers le purgatoire dès que la jeune sorcière eut fini de geindre. 
Il leur fallut un long moment avant d’atteindre enfin une large esplanade pavée des blocs de pierre rose et blancs qui se trouvait entre la haie limitrophe du jardin des Saisons et un cordon qui délimitait l’extrémité des files d’attentes. 
Quelques personnes proches de l’esplanade se tournèrent vers les deux nouvelles arrivantes et les regardèrent d’un œil mort avant de se tourner à nouveau du côté des guichets (qui se trouvait tellement loin qu’on en devinait à peine la silhouette) dans un vague murmure dédaigneux. 
Cunégonde fronça les sourcils face à cet accueil.
« Ne faites pas attention, les morts sont rarement des personnes agréables ! » intervint Jézabel. « D’autant plus que ceux-là attendent ici peut-être depuis des siècles. »
La Faucheuse reprit sa marche à pas rapide et traversa l’esplanade pour se diriger vers un petit bâtiment qui se trouvait au loin, accolé à la haie du Jardin des Saisons. 
Cunégonde et la gnomette la suivirent tout en observant les personnes qui attendaient dans les files d’attente du purgatoire et qui se retournaient sur leur passage.
Il y avait là une certaine majorité de personne entre 50 et 90 ans qui semblaient être, pour certain, là depuis longtemps déjà (comme pouvait l’attester les armures de chevalier ou les robes à crinoline que certain-e-s portaient).
Le bâtiment vers lequel se dirigeait la Faucheuse (avec Cunégonde et la gnomette à sa suite) était en fait immense, il avait juste paru petit car il était très très loin. Les deux femmes marchèrent donc longtemps (la gnomette ne marchait pas car Cunégonde la portait) avant de l’atteindre. 
De près on aurait dit un énorme cube de plusieurs dizaine de mètre de côté dans lequel un géant aurait creusé à la pioche des ouvertures vaguement arrondies (visiblement les géants n’étaient ni doués en géométrie, ni en maçonnerie et pas beaucoup plus au maniement de la pioche.)
Une inscription en Elfique était gravée au sommet du cube.
 Purgatoire.
Accueil Est. 
De l’autre côté, l’endroit où aurait du se trouver la haie du jardin des Saisons était transformé en une longue suite d’arches et de portiques par où entrait un flot continu de personne. Et, derrière cette masse de personnes mortes et transitant par le purgatoire, se trouvait un autre bâtiment cubique. Sans doute l’Accueil Ouest. 
Jézabel Lamordouce entraîna la sorcière à l’intérieur de l’accueil Est. 
L’accueil était une large pièce avec au fond un comptoir où deux gigantesque femmes à l'allure de primate vêtus de tailleur bleu marine manipulaient des dossiers et répondaient aux personnes (qui avaient l’air minuscules en comparaison) qui se trouvaient de l’autre côté du comptoir. 
En dehors de ces deux imposantes femmes, il y avait une vingtaine de personnes, deux plantes vertes, une sorcière et un Sphinx Nain de Macédoine qui se disputaient dans un coin. 
- Mais puisque que je te dis que si ! insistait Gertrude. 
- J’te dis que non, moi ! répliquait infatigablement Kuxata. 
- Non, non et non !
En général, à ce stade de la discussion, les deux avaient oublié la raison de la dispute et c’est pour cela que chacun restait campé sur ses positions. Cette fois-ci ne dérogea pas à la règle. 
Jézabel roula des yeux agacés.
« Voilà, nous sommes tous là maintenant, je vais pouvoir vous laisser vous débrouiller toutes seules.. »
Jézabel reçut un méchant coup de griffe de la part de Kuxata.
« … TOUS seuls » rectifia-t-elle promptement avant de se faire sauvagement attaquer une nouvelle fois. « Je vais juste vous accompagner à l’entrée du Purgatoire. De là vous n’aurez qu’à lire les panneaux d’information. »
La Faucheuse n’attendit pas de réponse à ce qu’elle venait de dire et se dirigea rapidement vers la sortie de l’accueil. 
« Si ! » « Non ! » « Si ! » « Non ! » continuaient à se disputer en sourdine Gertrude et Kuxata. 
« Gni-ii ? » demanda la gnomette.
« Ce n’est ni le lieu ni l’heure ! » répondit Cunégonde. 
« Gnii-i ! » protesta la gnomette. 
Et tout le monde suivit la Faucheuse sous les regards curieux des personnes décédées qui se trouvaient là. 
Le groupe déboucha devant les innombrables arches et portiques par où entrait un flot continu de personnes qui venaient juste de mourir et qui avaient passablement l’air déboussolées. Accrochés à des portiques de grands panneaux aux couleurs criardes et donc très voyantes (c’est mieux pour attirer l’attention) portairnt l’inscription au-dessus d’une flèche désignant le sol :
 Prenez un Ticket. 
Juste sous les panneaux, il y avait une rangée de distributeurs de tickets rouge vif constitués d’un poteau sur lequel était fixé un dévidoir d’où on tirait des tickets de file d’attente. Les gens, un peu perplexes, regardaient les distributeurs avant de tirer sur le bout de papier qui dépassait (après avoir vu la personne à côté en faire autant). 
« Pour atteindre le guichet des informations » expliqua brièvement Jézabel. « Il suffit de prendre un ticket. Il vous dira quelle file vous devez rejoindre et combien de temps vous allez attendre. »
La faucheuse marqua une pause (en fait elle venait de se faire bousculer par une petite mamie visiblement pressée de rejoindre sa file d’attente)
- Ne vous trompez pas de file, reprit Jézabel, certaines sont très lentes, n’essayez ni de tricher ni de sortir des files d’attente, les titanaïdes ne sont pas très gentils avec les tricheurs. 
- Titanaïde ? S’étonna Gertrude.
- Les espèces de géant qui ressemblent à des singes qui se baladent entre les files ou se trouvent derrière les guichets ! répondit brièvement la faucheuse. 
- C’est quoi les guichets ? demanda Cunégonde.
- C’est là que se fait l’affectation au Paradis ou en Enfer. 
- Pourquoi y’a des files d’attente devant ?
- Car c’est le purgatoire, c’est fait pour attendre qu’on vous juge et, selon les cas, cela met plus ou moins de temps. 
- Gnii ? demanda la gnomette.
- Je n’en sait rien ! répondit Jézabel avec une pointe d’agacement. Sinon si vous avez besoin de rejoindre le Paradis, vous revenez à l’accueil, il y’a un ascenseur à l’usage des visiteurs pour s’y rendre. Par contre, il faut demander la clef au Titanaïde. Pour rentrer chez vous, il suffit de déchirer les visas, vous serez immédiatement propulsés chez vous… attention, tout de même, l’atterrissage peut être douloureux.
- Comment on se rend en enfer ? demanda Kuxata. Car mon instinct me dit que si l’Ecuyer ne se trouve pas au purgatoire, ce n’est pas au paradis que l’on va le trouver. 
- L’Enfer ? s’exclama la faucheuse avec surprise. Mais il n’y a pas besoin de passer par le royaume des morts pour s’y rendre, il existe des Porte de L’Enfer dans toutes les grandes capitales.
Face aux mines étonnées de ses interlocuteurs, la Mort donna quelques explications. 
- C’est une ancienne tradition, n’importe qui peut entrer en Enfer s’il arrive à ouvrir la porte… mais en général les gens ne sont pas stupides au point d’aller en Enfer de leur plein gré, alors la porte est en libre accès. C’est écrit dans le dossier de demande de visa pour voyager dans le Royaume des morts. Alinéa b-45-gh12. 
Gertrude et Cunégonde s’échangèrent un regard entendu. C’était encore un coup des petites lignes que personne ne lit. 
- Bon… fit Jézabel, vous avez d’autre question ?
- Quelle est la racine carré de 244 ? s’exclama Cunégonde.
Jézabel se massa les tempes. Tout à coup, là, elle était très fatiguée et avait très mal à la tête. Elle soupira et fit une dernière fois face aux sorcières et au Sphinx. 
- Je vous laisse ma carte. 
(La faucheuse tendit un bout de bristol aux sorcières)
-… et envoyez moi un email pour la deuxième partie du prix que vous devez me payer pour les visa, c’est à dire un dîner pour goûter le fameux bœuf Bourguignon dont vous venez chercher la recette chez les morts. 
Gertrude prit la carte. 
-… Bien, reprit la faucheuse. Il ne me reste qu’à vous souhaiter bon courage.
Jézabel Lamordouce disparut en un clin d’œil (et peut-être un peu moins même).
- Et la racine de 244 ? soupira Cunégonde avec tristesse une fois que la Mort fut partie.
- C’est 12 ! répondit Gertrude.
- Gni ! qonfirma la gnomette.
- Bon, on fait quoi maintenant ? demanda Kuxata.
Il y eut un profond silence réflexif.
- Gni-ii ? proposa la gnomette.
- Je t’ai déjà dit que ce n’était ni le moment ni l’heure pour ça, répondit Cunégonde.
- Gni ! grogna la gnomette en resserrant sa chaussette verte contre elle pour bouder. 
Nouveau silence réflexif. 
 - Et si on prenait un ticket ? proposa Kuxata en regardant autour de lui les morts qui, les uns après les autres, tirait un ticket du distributeur.  
Gertrude ne répondit pas mais prit l’extrémité de papier qui dépassait du distributeur le plus près d’elle. Elle dut tirer de toutes ses forces car le ticket devait avoir de profond lien affectif avec son rouleau et ne se laissait pas arracher facilement. 
La papier déchira brusquement et la sorcière se retrouva propulsée en arrière. Elle voulut se rattraper mais se prit les pieds dans Kuxata qui se trouvait derrière elle et atterrit dans les bras de sa sœur.
Pour attraper Gertrude, Cunégonde lâcha la gnomette et cette dernière tomba sur les pavés.
« Gniiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii ! » geignit la pauvre petite chose.  
Autour du groupe, les nouveaux morts cachaient bien mal leur rire (et certains ne le cachaient pas du tout et riaient franchement.)
Gertrude se releva en pestant, Kuxata la griffa car elle lui avait marché dessus et Cunégonde ramassa la gnomette pour la consoler. 
« Gni ! » renifla cette dernière. 
Gertrude épousseta ses vêtements et regarda le ticket qu’elle avait eu tant de mal à arracher.
Guichet 9
Attente : 18min, 28s.
« C’est où le guichet 9 ? » demanda Cunégonde avec un esprit pratique qui lui était peu coutumier. 
Les sorcières et le Sphinx regardèrent partout autour d’eux mais ne virent pas de panneau « le guichet 9 est ici ! »
Gertrude décida, contre l’avis de Kuxata, de demander aux personnes qui se trouvaient là, s’ils savaient où était le guichet 9. La sorcière se tourna poliment vers une vieille femme maigre et courbée qui venait de tirer un ticket « guichet 569bis, attente : 36ans, 8mois, 14heures, 26min, 5s. »
La vieille femme donna un grand coup de sac à main à la sorcière en la traitant de dévergondée et de voyelle (voyelle n’étant pourtant pas le féminin de voyou). La vieille femme vit son numéro de guichet changer pour devenir le 154 et son délai d’attente passa de 36 à 56 ans. 
Ce n’est pas Gertrude qui allait compatir, cette vieille bique devait transporter des lingots de plomb dans son sac. 
Les sorcières demandèrent à plusieurs autre personnes mais personne ne fut capable de leur répondre, certain refusèrent même de leur parler (les morts sont assez égoïstes dans l’ensemble, c’est déjà pas drôle d’être mort mais en plus s'il faut être gentil avec les vivants.)
« Gni ! » fit remarquer la gnomette mais personne ne l’écoutait.
« GNI ! » insista-t-elle dans l’indifférence générale.
« GNI !? »
Rien, pas la moindre parcelle d’attention pour la pauvre petite gnomette. 
Agacée, la chère petite chose adorable mordit à pleine dent dans la main de Cunégonde. La sorcière sursauta en poussant un petit cri de chouette. 
« Gni ! » répéta la gnomette, maintenant que le reste du groupe la regardait, en montrant quelque chose sur le sol 
Les sorcières et le Sphinx examinèrent de plus près ce que leur montrait la gnomette.
Il y avait là de nombreuses marques : des chiffres colorés d’où partaient des lignes de même couleur. Il s’agissait d’un plan. Et sous ce plan une ligne de texte répétait : « suivez la ligne correspondant à votre guichet ».
Le groupe examina le plan pour trouver le guichet 9 (cela mit un peu de temps car il y avait 15461 guichets principaux et autant de guichet bis).
Le n°9 était sur la droite et il fallait suivre une ligne violet-foncé à points verts. 
Le visage tourné vers le sol pour ne jamais perdre de vue la ligne, les sorcières se frayèrent un passage dans la foule. Kuxata simula un soudain et violent mal de patte pour se faire porter. 
Finalement le groupe arriva à un guichet où il n’y avait personne dans la file d’attente et au-dessus duquel était accroche un panneau :
 Guichet 9
Informations pour les visiteurs. 
A ce moment là, le ticket n’indiquait plus que 5s d’attente. 
De l’autre côté du guichet, il y avait une Titanaïde (c’est à dire une femme immense qui ressemblait à un singe) vêtue d’un tailleur rose fuchsia qui ne lui allait pas du tout au teint. 
La Titanaïde sourit. Ce sourire fit frissonner d’horreur les sorcières, hérissa le poil de Kuxata et fit se réfugier la gnomette sous la veste de Cunégonde. 
 « Que désirez-vous ? » demanda la Titanaïde d’une voix suave qui ne correspondait pas vraiment à son apparence et à sa corpulence. 
Il y eut un moment de silence. 
Cunégonde, qui était la plus téméraire du groupe car elle n’avait pas vraiment de notion de danger, s’approcha du guichet.
- Nous recherchons Tristan l’Ecuyer, dit-elle.
- Est-il mort ? demanda la Titanaïde.
- Où et quand ?
- Sainte-Gudule, le 5 février dernier. 
- Sainte-Gudule !? Dans quel pays et quelle région ?
- Dans les Deux-Sèvre en France. 
La Titanaïde se leva et alla chercher un épais registre dans une armoire derrière elle. Elle revint s’assoire et feuilleta l’ouvrage quelques instant. 
- L’Ecuyer, Tristan. Née à Ploum-Gérec le 17 novembre 1974, décédé à Sainte-Gudule le 5 février dernier, lut-elle.
- Est-il ici ? demanda Cunégonde avec rapidité.
La Titanaïde regarda le registre. 
- Il a déjà été jugé, il ne se trouve donc plus au purgatoire, répondit-elle finalement.
- Où se trouve-t-il ? demanda Gertrude en prenant de l’assurance.
- Je n’ai pas le droit de vous le dire !
- Juste un petit indice.
- Je n’ai pas le droit de vous le dire !
- S’il vous plait, supplia Cunégonde.
- Je n’ai pas le droit de vous le dire !
- Pitié.
- Je n’ai pas le droit de vous le dire ! 
La voix de la Titanaïde se fit menaçante. Les sorcières et Kuxata préférèrent ne pas insister. Ils n’avaient pas envie de découvrir à quoi ressemblait une Titanaïde en colère, c’était déjà suffisamment effrayant à l’état normal. 
Ils s’éloignèrent prudemment du guichet. 
- Quelque part, heureusement qu’il n’est plus ici, fit remarquer Kuxata. Je me demande comment on aurait fait pour le retrouver dans cette foule.
- Oui, mais on ne sait toujours pas où il est, répondit Gertrude. 
- Pas ici en tous cas ! répliqua Cunégonde avec logique.
Moment de silence.
- On n’a donc plus que deux endroits où chercher, intervint la Sphinx Nain de Macédoine. Le paradis et l’Enfer.
- Et tu suggères que nous commencions par lequel ? demanda Cunégonde.
- Ben, par le paradis, y’a un ascenseur à l’accueil du Purgatoire. 
Le groupe retourna donc à l’accueil-Est du Purgatoire de la même manière qu’il l’avait quitté : en suivant la ligne violet-foncé à point vert, mais dans l’autre sens. 
Il leur fallut un peu de temps pour trouver le-dit ascenseur, pour se rappeler qu’il fallait une clef pour l’utiliser, pour aller chercher la-dite clef au bureau de l’accueil, pour l’obtenir, et retourner à l’ascenseur. (c’est fou ce que l’on peu perdre comme temps à des bêtises)
L’ascenseur était spartiate, exiguë et sentait le renfermé. Visiblement, il ne servait pas souvent. A côté de la porte il y avait une plaque avec des boutons et des inscriptions :
~Paradis~
* Accueil
* 1er ciel
* 2ème ciel
* 3ème ciel
* 4ème ciel
* 5ème ciel
* 6ème ciel
- 7ème ciel
Seule l’indication « 7ème ciel » n’avait pas de bouton à côté mais il faut dire que peu de gens utilisent un ascenseur pour s’y rendre. 
Gertrude appuya sur la bouton « Accueil ».
L’ascenseur s’ébranla et commença à monter en douceur. Une petite musique d’attente se fit entendre. Les sorcières regardaient autour d’elles, visiblement pas très rassurées, l’ascenseur vibrait et craquait de tous les côtés. 
Kuxata, lui, n’avait pas vraiment l’air de s’en faire, grâce à ses ailes et ses pouvoirs, il ne risquait pas grand chose si l’ascenseur tombait. 
L’ascenseur ralentit, après un « ding » la musique disparut et la porte s’ouvrit. 
Le groupe resta immobile devant le spectacle qui s’offrit alors à eux. Ils se trouvaient devant un large espace fortement éclairé et décoré avec goût dans des teintes pastels et chaudes. La décoration inspirait le luxe, le calme et la volupté. Exactement ce que l’on attend du Paradis en somme. Sauf qu’ici régnait une cohue monstre. Des personnes androgynes et ailées, vêtues de toge blanche allaient et venaient dans la plus grande agitation. Il y a avait un brouhaha des plus désagréable. Cela donnait l’impression que quelqu’un avait donné un coup de pied dans la ruche des Anges (deux ailes), Séraphins ( quatre ailes) et autres personnages du Paradis. 
Les sorcières en tête, le groupe s’avança dans cette foule bruyante et agitée. Des anges leur coupaient la route en tous sens sans se soucier le moins du monde de s’excuser.
« J’eusse reçu le message plus tôt, j’eux pu faire quelque chose ! » se plaignait l’un. 
« Encore aurait-il fallut que nous pussions prévoir qu’il disparaîtrait ! » répliquait un autre.
« Ce comportement ne sied pas à un séraphin ! » critiquait un troisième.
« Comme nous le dîmes ce matin… » commença à dire un angelot.
« Juste avant sa fête, trouvez moi quelqu’un qui l’eut cru ! » murmura un autre angelot. 
« Il a fallut que nous créâmes une cellule de crise. » se plaignit un séraphin aux ailes dorées
Les sorcières s’étaient immobilisées tellement le trafic était hostile autour d’elles.
« Ils ont une drôle de manière de parler. » fit remarquer Cunégonde.
« Gni ! » approuva la gnomette. 
Juste à ce moment là, un grand Séraphin aux ailes bleues et brillantes percuta de plein fouet la plus jeune des sorcières. 
« Par la Barbe de Saint-Pierre ! » rugit le séraphin en ramassant les feuilles qu’il avait fait tomber. « J’eusse aimé savoir ce que vous faites au milieu du passage ! »
« Heu… » hésita Cunégonde. « Nous cherchons le bureau de l’accueil. »
Le séraphin lança un regard mauvais aux sorcières et au sphinx
« Au fond, à droite ! » répliqua-t-il sèchement avant de s’éloigner à grands pas. 
Le groupe allait suivre l’indication quand Gertrude remarqua que lors de la collision, le séraphin avait perdu une plume de ses ailes. La sorcière ramassa précautionneusement l’objet nacré et scintillant. 
Une plume de Séraphin.
Elle la rangea rapidement dans son sac, à défaut d’être utile, c’était joli, autant la garder.
Au péril de leur vie, Gertrude, Cunégonde se frayèrent un passage dans la foule grouillante. Kuxata, trouvant l’endroit trop risqué pour son auguste personne, avait déployé ses ailes et volait deux mètre au-dessus de tout le monde. La gnomette, par instinct de survie, s’était accrochée à lui. Quant à Trévor, il était au fond du sac de Gertrude où il examinait la plume de très près et se demandait si c’était comestible. 
Les pieds écrasés et vaguement couvertes d’ecchymoses, les sœurs Vandenloo arrivèrent enfin au bureau de l’accueil. L’endroit était moins densément peuplé et plus calme que le hall d’accueil. 
« Bienvenu au Paradis » annonça l’ange préposé à l’accueil. « Puis-je voir vos visas ? »
Gertrude et Cunégonde tendirent les leurs. Kuxata atterrit sur le bureau pour montrer le sien. 
« Nous sommes vraiment désolés de vous accueillir dans ces conditions », s’excusa l’ange. « Mais suite à … une disparition, le service est un peu chamboulé. »
Quelqu’un cria dans le hall. 
Chamboulé ? Sens dessu-dessous aurait sans doute été plus adéquat. 
« Que puis-je pour vous ? » demanda l’ange dans un sourire calme et rassurant. 
« Nous cherchons Tristan L’Ecuyer », renseigna Gertrude. 
Le sourire de l’Ange se crispa.
« Tristan l’Ecuyer ?» répéta-t-il comme pour vérifier qu’il avait bien entendu. « De Sainte-Gudule ? »
- Lui-même ! répondit Gertrude.
- Et que lui voulez-vous ? s’inquiéta l’ange.
- Déjà, savoir s’il est là, répondit Kuxata qui sentait que quelque chose clochait dans l’attitude de l’ange. 
L’ange se leva et alla chercher un épais registre dans une armoire derrière lui. Il le feuilleta. Son visage se détendit soudainement.
- Il n’est pas ici. 
- Vous êtes sûr ? demanda Cunégonde. 
- Absolument. 
- Et vous savez où il est ? questionna Gertrude. 
- Bien… m’est avis que vous venez du Purgatoire, c’est donc qu’il n’y était pas. Et comme il n’est pas ici, en toute logique je vous enverrais bien au Diable voir s’il y est, se moqua l’ange. 
Il y eut un silence désagréable durant lequel il poussa des oreilles de lapin et un anneau dans le nez de l’ange. Il ne faut JAMAIS se moquer d’une sorcière, et encore moins si elle sont deux et qu’elles s’appellent Vandenloo.. 
L’ange poussa un cri d’orfraie et appela la sécurité. Deux Titanaïdes apparurent au coin du couloir.  
Les sorcières essayèrent de prendre la fuite, mais un autre Titanaïde leur coupa la route.
« LES VISAS ! » cria Kuxata. « LES VISAS ! DECHIREZ LES VISAS ! »
Le sphinx ainsi que la gnomette qui était sur son dos disparurent alors que son visa tombait en confettis.  
Les deux sorcières attrapèrent leur visa et, dans un mouvement parfaitement synchronisé, les déchirèrent. Elles disparurent juste avant qu’un Titanaïde les saisisse.
Cunégonde eut l’impression de passer dans une machine à laver avant de s’écraser douloureusement sur un sol très dur. Légèrement sonnée, elle entrouvrit les yeux et reconnut l’endroit où elle était.
Le bureau, chez elle, dans les marais. 
Elle soupira de soulagement. Ça avait été juste. 
Elle se redressa tant bien que mal. A quelques mètres d’elle, Gertrude s’était cognée le visage à un meuble en atterrissant et saignait abondamment du nez. Un peu plus loin, Kuxata semblait vérifier qu’il ne s’était rien cassé. La gnomette, emmitouflé dans sa chaussette verte, avait le teint pâle et était visiblement mal au point. 
Bref tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. 
Cunégonde jeta un coup d’œil à ce qui restait de son visa pour le Royaume des Morts. Ce voyage avait été certes instructif mais ne leur avait rien apporté. Ils n’avaient pas trouvé Tristan l’Ecuyer. Cependant ce n’était que partie remise. Ils leur restaient encore l’Enfer à mettre à sac pour le retrouver, l’interroger et découvrir, enfin qui l’avait tué. 
Cunégonde sourit et se laissa retomber sur le sol.
L’aventure continuait… mais après quelques jours de repos car ,là, elle avait mal partout !

L'amitié double les joies et réduit de moitié les peines.

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MessagePosté le: Mar 7 Avr - 16:31 (2009)    Sujet du message: Le chemin de l'enfer (suite) Répondre en citant

6- Le chemin de l'Enfer
Le Commissaire Magret regardait fixement la pendule qui se trouvait accrochée au mur au-dessus de la porte de son bureau. Il était presque 9 heures, à quelques secondes près.
Le commissaire était de très mauvaise humeur. L’enquête sur les deux doubles meurtres qui avait eu lieu dans le parc de Sainte-Gudule n’avançait pas du tout. Cette affaire était un bourbier intellectuel. Sans l’ombre de la moindre piste et avec pour seul indice des flèches en or avec une inscription à la limite de l’intelligible et signifiant de source absolument pas digne de confiance : « Fabriqué en Chine»
Plus le commissaire réfléchissait à ce problème, plus il travaillait. Plus il travaillait, plus il rentrait tard chez lui. Plus il rentrait tard chez lui, plus il était de mauvaise humeur. 
La pendule afficha 9 heure pile.
« POIVROT ! » hurla le commissaire.
Loin du commissariat, enfin pas si loin que ça, à environ dix kilomètres, huit mètres et quarante-deux centimètres (enfin à quarante-trois centimètres car elle venait de bouger) Cunégonde Vandenloo appuyait avec impatience sur les touches « Ctrl » et « P » du clavier de son formidable ordinateur top technologie. Cette manipulation aurait dû provoquer le début de l’impression de ce qui était à l’écran mais, comme à chaque fois que l’on est pressé, l’ordinateur refusa d’obtempérer et émit un grognement.
Cunégonde fronça les sourcils et recommença sa manipulation informatique. 
Il y eut un nouveau grognement et aucune impression.
La jeune sorcière essaya de localiser la provenance de ce grognement qui n’avait rien d’électronique. 
Cunégonde recula son siège et fit face à l’imprimante. Juste pour vérifier, la sorcière ré-appuya sur la commande pour lancer l’impression.
Nouveau grognement. 
Cunégonde attrapa le capot de l’imprimante d’un geste rapide et le souleva. Cependant aussi rapide fut-elle, elle ne l’était visiblement pas assez et ne fit qu’entr’apercevoir un gnome s’enfuyant à toutes jambes, la cartouche d’encre cyan entre les pattes.  
Cette fois ce fut au tour de Cunégonde de grogner. C’était la quatrième cartouche d’encre qu’on lui volait de la sorte depuis le début de la journée. 
La maison était complètement infestée par les gnomes de placard, c’en était une vraie calamité. 
Le vol de cette quatrième cartouche d’encre fit d’autant plus enrager Cunégonde que c’était la dernière qu’elle avait en réserve et que pour en acheter une autre il fallait aller jusqu’à Niort, soit à vingt bonnes minutes de balai magique. Mais encore aurait-il fallut pouvoir utiliser un balai magique, ce que Cunégonde ne pouvait pas faire tant qu’elle ne pourrait pas imprimer quoi que ce soit. C’était un cercle vicieux.
En effet, pour avoir le droit d’utiliser un balai magique il fallait se plier à un certain nombre de réglementations, telle que celle de faire valider un plan de vol. Pour faire valider un plan de vol, il fallait remplir un formulaire sur le site Internet de la Chambre des Moyens de Transport Magique (CMTM) où vous deviez donner votre matricule magique (numéro inscrit sur votre carte de permis de voler), votre point de départ et votre point d’arrivée ainsi que l’heure de départ et que l’estimation de l’heure d’arrivée. Le formulaire était ensuite validé par le balaiôdrome d’arrivée (ou de celui le plus proche du point d’arrivée)
Une fois ces formulaires homologués par l’administration sorcière (soit en environ cinq à dix minutes), il était indispensable d’imprimer les documents, les praticiens occultes devant y apposer leur sceau pour valider lesdits documents. Ces documents faisaient ensuite foi, devant n’importe quel agent de vérification de la CMTM, que l’utilisation des balais magiques était parfaitement en règle.
Sans imprimante, Cunégonde se retrouvait donc dans l’impossibilité d’imprimer quoi que ce soit et surtout pas cette paperasserie administrative, interdisant à la jeune femme l’utilisation de son moyen de transport préféré. 
Sans l’ombre d’une hésitation, la jeune femme se leva de son siège, bien décidée à réagir face à ces vols répétés de cartouche d’encre par les gnomes de placard. Il était intolérable qu’elle ne puisse imprimer quoique ce soit. 
Cunégonde sortit de son bureau et se dirigea d’un pas décidé dans le couloir principal de la maison. Par la fenêtre, la jeune sorcière aperçut une ombre blafarde se déplacer dans les champs tous proches. Cunégonde était habituée à ce genre d’apparition fantomatique, il ne devait s’agir que d’un feu-follet... Cependant il était étrange qu’un feu follet se montre à découvert pendant la journée mais la jeune sorcière avait d’autres préoccupations à ce moment-là. 
Cunégonde poursuivit sa route à travers la maison et se dirigea vers une porte bleue sur laquelle était fixé toute une série d’autocollant d’avertissement de danger chimique. Une odeur aigre émanait par les interstices entre la porte et le chambranle. 
Sans prendre le temps de regarder et d’appliquer tout les recommandations de prudence qui se trouvaient sur la porte et sans non plus prendre le temps de frapper, Cunégonde attrapa la poignée, la tourna et ouvrit la porte. 
Une bouffé d’air chaud, humide et à l’odeur pestilentielle fit tousser Cunégonde. 
Quand elle eut fini de cracher ses poumons, la jeune sorcière reprit un air serein pour faire face à ce que contenait la pièce dans laquelle elle venait d’entrer.
Une lumière faiblarde luttait vaillamment contre la pénombre, dessinant des ombres fantasmagoriques dans l’enchevêtrement d’étagères dont la pièce était remplie. Il y avait là un nombre effrayant de bocaux, flacons, bouteilles, boîtes et autres récipients de toute sorte et de toutes tailles qui contenaient la plus incroyable collection de bidules et de trucs en tout genre : liquide, solide, en poudre, en sachet, plus ou moins gros, plus ou moins petit, plus ou moins mort... Noir, blanc, rouge, vert...
Il s’agissait de la réserve de produits magiques des sœurs Vandenloo.
Cette réserve était bien fournie, on y trouvait tout ce qui entrait dans la composition des potions, onguents et des produits sorciers de base. On y trouvait aussi des produits plus rares, aux effets parfois funestes. Et même des produits dont personne n’était capable de dire d’où ils venaient et à quoi ils pouvaient bien servir. 
« Gertrude ? » appela Cunégonde.
Il y eut un bruissement au fond de la pièce, derrière une pile de cartons rongés par l’humidité. 
« Gertrude, j’aurais besoin de ton aide ! » 
Aucune réponse.
- J’ai un problème avec les gnomes de placard. 
- Quel genre de problème ? demanda une voix toute proche. 
- Ils m’ont volé toutes les cartouches d’encre de mon imprimante. 
- Quand je te dis qu’ils sont trop nombreux ! Que puis-je faire pour toi ? J’ai toutes sortes de poisons et de produits pour éradiquer la vermine. Je... 
- Quoi, tu oserais faire du mal à de si gentilles petites bêtes ? s’écria Cunégonde horrifiée.
Gertrude apparut juste à côté de Cunégonde, sortant de derrière la rangée d’étagères de droite (bien loin des cartons moisis mais Cunégonde ne remarqua pas l’étrangeté de cette constatation), tenant un registre dans les mains. Le visage de l'aînée des sœurs Vandenloo exprimait un profond agacement.
- Que puis-je faire pour toi alors ? 
- Ben, sans encre, mon imprimante ne sert à rien, fit remarquer Cunégonde avec un sourire, et j’ai besoin d’imprimer le plan de vol. 
 - Et ? soupira Gertrude.
- Alors est-ce que je peux utiliser l’imprimante de ton labo ? demanda Cunégonde dans un sourire aussi radieux qu’insupportable. 
Gertrude soupira. 
Cette réponse suffit à la plus jeune des sorcières et elle quitta la pièce, laissant Gertrude finir tranquillement l’inventaire des réserves de produits magiques.
Cunégonde entra dans une petite pièce entièrement carrelé de faïence blanche avec en son centre un grand plan de travail tout aussi blanc et sur un côté un long meuble vitré où bouillonnaient quelques récipients. Dans un coin, il y avait un petit bureau où était posé un ordinateur hors d’âge qui était relié à une imprimante de la même génération.
La jeune sorcière s’accroupit auprès de l’ordinateur et brancha le boîtier informatique qui ne la quittait jamais. L’ordinateur émit un sifflement strident et afficha une nouvelle interface de travail.
Elle double-cliqua sur une icône représentant un œil. Quelques secondes plus tard l’écran de l’ordinateur du labo afficha la même page que celui du bureau de Cunégonde.
L’imprimante se mit rapidement en route et, avec une lenteur excessive, copia la page qui était à l’écran. 
Cunégonde arracha la feuille à peine celle-ci imprimée. Elle déconnecta et débrancha son boîtier.
La jeune sorcière sortit du laboratoire en passant par la réserve.
« On peut y aller ! » déclara-t-elle à l’intention de sa sœur.
Gertrude soupira. Elle ne partageait pas l’enthousiasme de sa sœur pour les voyages en balai volant. Néanmoins elle posa son listing et sortit aussi de la réserve. Elle rejoignit sa chambre. Elle enfila une tenue appropriée à son voyage (chaude et robuste).
A côté de son lit, l’aînée des sorcières trouva deux cartouches d’imprimante ainsi qu’une demi-douzaine de gnomes en train de les démonter. Une large tache d’encre imprégnait la moquette.
Sans un mot et sans faire le moindre bruit, Gertrude enleva sa chaussure droite et s’avança vers le gang de gnome sans se faire remarquer. Arrivée à une distance qu’elle jugea suffisante, elle leva la chaussure qu’elle avait dans la main. 
Elle l’abaissa brusquement.
Le talon de la chaussure frappa lourdement le sol. Les gnomes s’étaient volatilisés. Ils avaient abandonnés sur la moquette les carcasses des cartouches d’encre.
Gertrude marmonna une malédiction contre les gnomes et fronça les sourcils en regardant la tache sur la moquette. Elle jeta un regard aux alentours. Elle déplaça le lit et la tache disparut de sa vue.
Gertrude se désintéressa des gnomes et de leurs bêtises. Elle traversa la chambre à grands pas. Elle ouvrit une grande armoire et en sortit une lourde veste rouge cramoisie, un pantalon de toile épaisse marron, une paire de bottes roses renforcées et des gants de cuir vert.
Elle vérifia l’état de ces vêtements et se changea. Cela fait, elle prit un sac de voyage qu’elle avait préparé plus tôt dans la journée. Gertrude se rendit dans le hall d’entré. Elle y retrouva sa sœur.
Cunégonde portait des culottes et des bottes de moto, un blouson de cuir noir avec un aigle sur le dos… comme aurait dit une célèbre chanson. Non loin d’elle, Kuxata attendait, assis sur une boîte de transport pour chat qui allait lui servir de cabine pour le voyage qui s’annonçait.
Cunégonde avait ouvert un des placards. Un certain nombre d’objets s’était éparpillés sur le sol. La jeune femme plongea les bras dans les profondeurs du meuble et en extirpa un… balai.
Mais ce n’était pas n’importe quel balai.
Premièrement, sa taille. Il devait bien faire cinquante centimètres de plus que la sorcière.
Deuxièmement, ses accessoires. Sur la paille du balai étaient fixée une paire de cale-pied et le manche était équipé d’une selle.
Chacune de ces particularités avait une raison d’être. Sa taille lui permettait d’être plus stable en vol. Les cale-pieds servaient à diriger le balai. La selle, quant à elle, était essentielle pour quiconque voulait rester assis plus de quelques secondes à cheval sur un manche à balai.
Bref c’était un balai volant.
Cunégonde ramassa dans le bric-à-brac qui s’étalait à ses pieds une peau de chamois. Elle fit reluire le vernis noir du manche de son balai.
Gertrude enjamba les objets qui jonchaient le sol et plongea à son tour les bras dans le placard. Elle en tira elle aussi un balai.
Visiblement il ne s’agissait pas du même style de balai que celui de Cunégonde. Certes ce balai-là avait aussi une selle et des cale-pieds mais, en dehors de ça, c’était un balai tel qu’on en trouvait dans le premier supermarché venu. 
La plus âgée des sœurs extirpa du placard un casque en cuir et une vieille paire de lunettes d’aviateur. D’un mouvement de son bourdon, elle renvoya tout ce qui traînait à sa place. 
Cunégonde prit un casque noir brillant et se tourna vers Kuxata.
« Avec qui tu…
- Gertrude ! » répondit-il sans même attendre la fin de la question.
Cunégonde regarda intensément le sphinx et finit par se détourner de lui. En fait, ça l’arrangeait. Elle enfila son casque et en fixa la jugulaire. Elle jeta la peau de chamois dans le placard, prit son balai d’une main, son sac de voyage de l’autre et sortit de la maison.
Gertrude enfila aussi son casque et fit glisser ses lunettes par-dessus. Kuxata descendit de son piédestal et alla s’installer dans sa boîte. La sorcière prit son balai d’une main et la cage de l’autre. Elle sortit de la maison.
« Crouic ? »
Le cochon de garde se tenait près de Cunégonde tout en restant à une distance de sécurité du balai. La jeune femme ne prêtait aucune attention à l’animal. Elle avait posé son balai sur l’herbe. Avec un anémomètre elle mesurait la force du vent.
« Même pas un nœud ! » dit-elle à l’intention de sa sœur.
Gertrude ne répondit pas. Elle posa son balai à côté de la porte et retourna dans la maison chercher son sac. En sortant, elle ferma la porte à clef. 
Cunégonde rangea son anémomètre dans une des poches de son blouson et sortit une paire de gant solide. Elle les enfila soigneusement. Elle se plaça à, à peu près, un mètre de son balai. Elle prit son bourdon à deux mains et murmura une phrase inintelligible. Une lueur fit trois fois le tour de la pierre du bourdon avant d’aller s’écraser sur le balai. 
Une sorte de bourdonnement se fit entendre. Ce bourdonnement ne venait pas du balai, il venait de l’oreille elle-même. Réaction naturelle des tympans par rapport au champ magique dégagé par un moyen de transport magique. 
Le balai s’éleva doucement dans les airs. Cunégonde posa sa main droite dessus pour l’empêcher de monter trop haut. Des éclairs bleutés parcoururent le manche.
Techniquement, ces éclairs n’étaient pas de bon augure. Le balai cumulait trop d’énergie magique et risquait d’électrocuter son pilote, voire dans le pire des cas, d’exploser. Cunégonde afficha un large sourire. Visiblement elle avait surchargé son balai volontairement au mépris de toutes les règles de sécurité existantes.
Gertrude leva les yeux au ciel.
Temps dégagé, pas le moindre nuage. Il devait faire un froid polaire là-haut.
Après avoir fixé son sac, Cunégonde enfourcha son balai, elle posa un pied sur l’un les cale-pieds. D’un mouvement rapide et souple elle posa son autre pied sur l’autre cale-pied. Le balai eut un sursaut et fit un tour sur lui-même, provoquant un arc électrique sur le sol qui roussit l’herbe. Une seconde plus tard, Cunégonde n’était plus qu’un point dans le ciel bleu et glacé d’hiver.
Le balai et la boîte où était Kuxata en main, le sac sur l’épaule, Gertrude s’approcha du cercle de pelouse brûlée. Elle posa son balai au centre. Ce dernier se mit immédiatement à léviter à trente centimètres au-dessus du sol grâce au champ magnétique résiduel laissé par Cunégonde. La sorcière lança à son tour le sort qui permettait de charger le balai en magie de manière à ce que celui-ci puisse voler. La lueur ne fit qu’un seul tour autour de la pierre de son boudon. De l’avis de Gertrude c’était largement suffisant pour le voyage qu’elle allait faire. 
Elle fixa son sac et la cage de Kuxata, enfourcha le balai, posa un pied sur la barre prévue à cet effet. Le balai se cabra. C’était le moment le plus périlleux d’un décollage, celui où il faut d’un geste rapide poser son deuxième pied sur sa barre tout en prenant garde à ne pas appuyer l’autre pied au risque de se retrouver le cul par terre et le balai quinze mètres au-dessus de soi, volant librement à la cime des arbres. 
Le pilotage d’un balai a ça de particulier qu’il ne se dirige pas avec une quelconque action des mains ou même des bras mais grâce à la pression exercée par les pieds sur les cale-pieds. 
Appuyer à droite pour aller à droite.
Appuyer à gauche pour aller à gauche.
Les mains étant cantonnées à un rôle purement sécuritaire, celui de se tenir fermement agrippé au manche. 
Avancer, accélérer, ralentir, prendre de l’altitude perdre de l’altitude se contrôlait grâce à de subtils mouvements du corps, des jambes et des chevilles. Il fallait des mois et des mois d’entraînement pour apprendre à contrôler un balai qui, une fois chargé de magie, n’avait de cesse de vouloir votre mort.
Gertrude, ayant des années d’entraînement derrière elle, n’eut aucun souci particulier pour trouver son équilibre, assise à un mètre du sol sur un balai. Elle s’éleva en marquant une verticale parfaite avec une lenteur presque exaspérante. 
Sa lenteur et sa prudence compensait en partie la dangerosité de ce moyen de transport même si, depuis son voyage en compagnie de la Faucheuse, Gertrude avait appris à relativiser le danger représenté par le vol en balai : il existait bien plus dangereux encore : la faux magique.
Arrivée à hauteur réglementaire (156, 2 Gh  [1]), la sorcière tourna, toujours aussi lentement, sur elle-même. S’alignant parfaitement sur le cap à prendre, elle accéléra doucement jusqu’à atteindre la vitesse réglementaire (90 Gh par Kh[2] ). 
A cette altitude et à cette vitesse le froid était plus que polaire et une fine couche de givre se forma sur les vêtements de Gertrude. Elle regretta de ne pas avoir mis un pull et des chaussettes supplémentaires.
Dans le ciel, aucune trace de Cunégonde. Rien d’étonnant. Cunégonde n’était pas du genre à respecter les vitesses et l'altitude réglementaire. Elle était plutôt du genre à avoir particulièrement apprécié les vols en faux magique en compagnie de la Mort en personne. Elle devait donc être déjà bien loin.
En contrebas, les étendues du marais noyées sous l’eau et quadrillées par des rangées d’arbres défilèrent de façon assez monotone. Les étendues d’eau disparurent peu à peu, ainsi que les rangées d’arbre. Le marais fit place à la plaine. Au loin, posées sur l’horizon, une dizaine d’éolienne tournait mollement. La sorcière survola quelques villages. Peu à peu la ville approcha, au grand soulagement de Gertrude qui était à présent complètement frigorifiée.
Kuxata, au fond de sa boîte, s’était pelotonné. Il avait horreur de voler sur un balai, et ce n’était pas son récent voyage en compagnie de la Mort qui avait changé son point de vue sur le sujet.
Entrant en zone sur-urbaine, Gertrude changea sa vitesse (vitesse réglementaire en zone urbaine et sur-urbaine soit 30 Gh par Kh). Se dirigeant alors vers le balaiôdrome le plus proche, elle perdit peu à peu de l’altitude.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le balaiôdrome de Niort se trouvait en plein centre-ville, à deux pas (enfin cinq cents bons mètres en pente raide) des rues commerçantes. 
Se repérant à la place de la Brèche, place central de la ville, et à l’ancienne caserne Du Guesclin (autre lieu facilement repérable du ciel) Gertrude avisa l’emplacement exact du balaiôdrome. Ilot de verdure cerné par une masse compacte de toitures. Appliquant toutes les réglementations en vigueur, elle se prépara à l’atterrissage. 
Aire d’approche dégagée. 
Zone d’atterrissage dégagée.
Personne en vue, pas même un pigeon.
Gertrude entama sa manœuvre.
Autant il est compliqué de décoller et de piloter un balai, autant atterrir était à la portée du premier venu. La gravité aidant, vous finissiez toujours par retrouver le plancher des vaches. Tout l’art du pilote étant alors que ce retour ne le transforme pas en une masse sanglante écrasée sur le sol.
Gertrude approcha du sol dans un mouvement parfaitement vertical et à une vitesse tenant plus de l’immobilité que du mouvement. Ses pieds touchèrent le sol. Il lui fallut quelques instants pour esquisser le moindre mouvement, le temps que ses muscles et articulations retrouvent une température leur permettant de bouger.
Après avoir décroché sac et boîte de son balai, elle descendit. D’un geste de son bourdon elle déchargea son balai et celui-ci tomba platement sur le sol.
Pourquoi, et surtout comment, personne ne remarquait les allées et venues de praticiens occultes sur leur balai volant ? Tout simplement car personne n’y faisait attention. Trop haut dans le ciel, ils étaient confondu avec de quelconques oiseaux, plus proches, le regard se détournait irrémédiablement grâce à quelques sortilèges stratégiquement placés.
A peine sa boîte posée sur le sol, Kuxata en sortit. Il s’étira. D’abord les pattes avant, puis les pattes arrière et pour finir les ailes. Il s’assit et balaya du regard autour de lui. 
Le balaiôdrome était constitué d’une immense pelouse rase, bordée d’arbres et entourée de hauts murs. Tout au fond, il y a avait un large bâtiment peu élevé. 
Ce jour-là, à cette heure-là, il n’y avait personne d’autre que lui et Gertrude sur la pelouse du balaiôdrome.
Le temps glacial de cette période de l’année n’encourageait visiblement personne à sortir son balai et à se déplacer avec. La plupart des praticiens occultes, comme le reste de la population, préférait vivement par temps froid, comme par temps pluvieux, le confort d’une automobile.
Gertrude passa son sac pardessus son épaule puis ramassa le balai et la cage. Elle se dirigea vers le bâtiment. 
Kuxata visiblement peu décidé à fournir quelque effort que ce fut resta assis dans l’herbe. La sorcière n’y fit pas attention et continua sa route.
« Geeerrttrrrruuudeeeeeeeeee ! » se lamenta le sphinx.
La sorcière s’immobilisa.
« Quoi ? » demanda-t-elle sans se retourner.
« Porte-moi ! »
Ce n’était pas une demande, mais un ordre.
« J’ai un balai dans une main, et la cage dans l’autre alors débrouille-toi, tu as des pattes et des ailes, sers-toi en !»
Une douleur griffante prouva à Gertrude que le sphinx nain de macédoine avait immédiatement mis en application ce qu’elle venait de lui dire et avait trouvé comment se servir de ses pattes et tout particulièrement de ce qui se trouvait à l’extrémité desdites pattes. C’est en boitant qu’elle parvint jusqu’au bâtiment.
Sans se retourner. C’était inutile, à vue de douleur, Kuxata était accroché à son mollet droit.
La façade du bâtiment était austère et grise. Une porte de bois en haut d’un perron de pierre, une demi-douzaine de fenêtre. Des fils électriques et de téléphone le rattachant au monde extérieur. Une parabole.
Gertrude gravit le perron, poussa la porte et entra.
C’était la première fois depuis de longues années qu’elle venait sur ce balaiôdrome mais ce ne devait pas avoir trop changé. 
Elle se retrouva dans une pièce étroite, brillamment éclairée. Un comptoir lui faisait face. 
Et ben non, pas de chance, visiblement il y avait eu quelques travaux, la sorcière ne reconnaissait rien.
« Bonjour, que puis-je pour vous ? »
Une jeune femme grande, maigre et particulièrement blonde venait d’apparaître de l’autre côté du comptoir. Son sourire éclatant de blancheur devait suffire à éclairer la pièce, même par une nuit sans lune un jour de coupure d’électricité.
Gertrude s’approcha de l’hôtesse d’accueil. 
« Gertrude Vandenloo. » se présenta-t-elle.
La jeune femme ne réagit pas, continuant à sourire stupidement.
« Plan de vol 19h-2f56k » précisa Gertrude.
Toujours aucune réaction. 
« Je suis bien à l’accueil du balaiôdrome ? » demanda la sorcière avec méfiance. (Même si techniquement elle ne pouvait pas être ailleurs vu qu’il n’y avait aucun autre bâtiment, ni aucune porte d’ailleurs, donnant sur la zone d’atterrissage.) 
« Oui ! » répondit la jeune femme avec nonchalance.
« Bien… » reprit la sorcière en pensant que l’hôtesse d’accueil avait l’air d’avoir le quotient intellectuel d’un poulpe « Donc je suis Gertrude Vandenloo, j’ai le plan de vole 19h-2f56k et je viens d’atterrir. »
« Où ? » demanda l’hôtesse.
Un poulpe était en fait bien plus intelligent que cette fille, conclut mentalement Gertrude.
« Dehors… vous devez bien être au courant, non ? Vous êtes censée surveiller la zone d’atterrissage. »
La jeune femme sembla se rappeler quelque chose car une sorte de lueur traversa son regard. Elle se leva.
« Veuillez m’excuser. »
Elle laissa Gertrude seule dans la pièce… enfin, pas tout à fait, Kuxata qui avait finalement lâché son mollet était assis à côté d’elle. 
La jeune femme revint exactement une minute plus tard. Sans un mot et fouilla sur le bureau qui se trouvait de l’autre côté du comptoir et fini par dénicher un feuille qu’elle observa attentivement.
« Votre nom s’il vous plait ? »
Malgré le fait qu’elle l’avait déjà dit deux fois, Gertrude le répéta une nouvelle fois.
« Effectivement vous êtes arrivée. » constata l’hôtesse sans quitter la feuille des yeux.
« Oui, je suis effectivement là, devant vous. » répliqua la sorcière un poil agacée.
La jeune femme la regarda avec une expression de totale incompréhension. Elle regarda à nouveau sa feuille.
« Demander au voyageur s’il désire une consigne » lut-elle, ne prenant même pas la peine de reformuler sa phrase sous forme de question.
Gertrude hésita à rire mais se contenta de demander une consigne.
L’hôtesse d’accueil fouilla divers tiroirs et placards avant de s’excuser et de laisser la sorcière seule une seconde fois.
Quand elle revint, elle ouvrit un coffret d’où elle sortit une carte magnétique. Elle reprit sa feuille.
« Si oui, demander au voyageur sa carte d’identité et la scanner » lut-elle.
Gertrude lui tendit sa carte, l’hôtesse la prit, et la passa dans le lecteur qui était sur le comptoir. Elle la rendit et tendit la carte de consigne.
« Merci et au revoir. »
Gertrude prit la carte de consigne. Elle observa autour d’elle pour savoir comment on accédait aux consignes. Elle préféra ne pas demander à l’hôtesse d’accueil. 
Tant bien que mal, elle finit par repérer un écriteau cloué sur une porte. 
DEPOT CONSIGNES
Derrière la porte la porte en question se trouvait un escalier. Ce qui était extrêmement peu pratique pour quiconque devait le descendre muni d’un balai et des bagages. Ce ne fut pas sans quelques frayeurs que Gertrude parvint à la salle des consignes. Kuxata, lui, n’avait pas fait le voyage, n’ayant rien à consigner. Il s’agissait d’une pièce spacieuse encombrée de rangées de placards à balai. Tous verrouillés par un système de serrure à carte. 
Trouvant tant bien que mal le placard dont elle avait la carte, elle s’y délesta de tout le superflu (balai, casque, lunette&hellip . Le sac sur l’épaule, elle remonta à l’accueil où elle retrouva Kuxata.
« Bonjour »
Visiblement, l’hôtesse d’accueil ne se souvenait plus qu’elle l’avait vue quelques minutes plus tôt.
Gertrude avisa une autre porte : 
SALON Elle entra.
La pièce était quasiment déserte, il n’y avait que deux personnes : Cunégonde et un homme à qui elle parlait.
A la mine réjouie et au sourire d’hôtesse d’accueil de la jeune sorcière, l’homme lui plaisait. Il était grand, filiforme, cheveux blonds coupés courts, yeux bleus, le regard cassant, une manière de bouger un peu maniérée.
La sorcière hésita à aller les rejoindre. Non pas qu’elle fusse particulièrement timide ou qu’elle ne veuille plus s’approcher de sa sœur à cause de sa soudaine ressemblance avec l’hôtesse d’accueil, mais elle n’aimait pas les hommes grands, filiformes, aux cheveux blonds coupés courts, aux yeux bleus, le regard cassant et ayant une manière de bouger un peu maniérée.
Bref à peine Gertrude avait-elle posé ses yeux sur cet homme qu’elle l’avait trouvé antipathique. 
Néanmoins il fallut bien qu’elle s’approche de lui si elle voulait récupérer sa sœur. Gertrude connaissait très bien sa sœur, et quand Cunégonde avait ce sourire d’hôtesse d’accueil stupide ce n’était pas particulièrement bon signe. En général cela voulait dire que son cœur d’artichaut venait prendre le pouvoir dans la tête de la jeune sorcière et avait éradiqué toutes pensées autres que celles concernant son dernier objet d’adoration.
Gertrude s’approche de sa sœur sans que celle-ci ne lui prête la moindre parcelle d’attention. 
« Hum ! »
Si Cunégonde ne réagit pas, l’homme par contre se tourna vers Gertrude et la dévisagea. 
Gertrude frissonna. Le regard de cet homme avait la même amabilité de celui d’un serpent à sonnette. Visiblement il n’appréciait guère d’être dérangé.
Sentant qu’elle perdait l’attention de son objet d’adoration, la jeune sorcière tourna enfin son regard vers sa sœur.
« Gertrude… ? »
Cunégonde avait l’air visiblement et sincèrement étonnée de voir sa sœur.
- Je te présente Gilles…
Elle hésita une seconde. L’homme, Gilles, vint à son secours.
- Radburot, Gilles Radburot !
Il tendit la main vers Gertrude. La sorcière eut la soudaine envie de le transformer en poulet.
- Gertrude Vandenloo.
- Enchanté !
Au ton de sa voix, il n’avait pas l’air si enchanté que cela. Lui et la sorcière s’échangèrent un regard glacial. Cunégonde ne remarqua rien.
- Gilles me disait qu’il… reprit la jeune femme.
- Nous allons rater le train ! la coupa Gertrude.
- Le train… pour Paris, pour aller … tu sais où.
- Vous allez à Paris ? demanda l’homme.
- Oui, nous allons… commença Cunégonde.
- Rater notre train ! coupa Gertrude en commençant à se tourner vers la sortie.
Elle attrapa sa sœur par le bras et voulut l’entraîner avec elle. Peine perdue. Le cœur d’artichaut avait le pouvoir sur l’esprit et le corps de Cunégonde.
Gertrude soupira. Elle tourna son regard vers le sol où Kuxata s’était assis et observait la scène. Le sphinx décida de prendre les choses en main, enfin en patte, sinon ils allaient effectivement rater le train.
« HAAAAAAA »
Cunégonde sautait sur place en se massant le mollet. Kuxata rétracta ses griffes. Gertrude attrapa Cunégonde par le bras et parvint cette fois à l’entraîner avec elle, tout occupée qu’était sa sœur par sa douleur au mollet.
« Veuillez nous excuser, nous avons un train à prendre ! »
Gertrude tourna les talons et se dirigea vers la porte, emmenant sa sœur et Kuxata dans son sillage.
Cependant, visiblement, l’homme n’avait pas envie d’en rester là. C’est avec une étonnante rapidité qu’il se déplaça pour venir se poster entre les sorcières et la porte. Il glissa la main droite dans la poche de sa veste et en sortit un rectangle de bristol ivoire qu’il tendit à Cunégonde.
« Je serais ravi de poursuivre cette conversation devant un verre. »
Il affichait un sourire éclatant. 
Cunégonde tendit lentement le bras pour prendre la carte qu’il lui tendait pour profiter le plus longtemps possible de ce sourire. Elle fut prise de vitesse par Gertrude qui arracha le bristol de la main de l’homme et donna un coup sec dans le bras de sa sœur pour lui signifier qu’elle en avait assez et qu’il était temps de partir.
Un instant plus tard, les deux sorcières se retrouvaient dans la rue devant l’imposant portail du balaiôdrome, au milieu de la Rue Saint Gelais. Gertrude consentit enfin à libérer sa sœur qui criait désespérément depuis quelques minutes.
Cunégonde se massa l’épaule. Gertrude ayant faillit lui débouter l’articulation en la traînant comme un vieux paquet de linge sale.
« Donne-moi la carte ! »
Gertrude mit deux secondes à comprendre ce que lui voulait sa sœur avant de lui regarder le morceau de bristol froissé qu’elle tenait toujours dans la main.
Gilles Radburot
07 56 78 39 11
g-rdbrt@p-occulte.gouv
« Un .gouv …Un agent du ministère ?» fit remarquer Gertrude. 
Cunégonde ouvrit la bouche pour répondre mais ce ne fut pas sa voix qui se fit entendre. 
« WAOW ! TROP MORTEL LE CHAT AVEC DES AILES ! »
La voix venait de quelques mètres plus loin et sa source ne devait pas être âgée de plus de quatorze ans et être de sexe masculin.
En se précipitant à l’extérieur du Balaiôdrome pour arracher sa sœur des griffes de ce Gilles Radburot, Gertrude avait complètement oublié un détail d’importance. Dehors il y avait des gens, des gens peu ou pas aux fait de l’existence des praticiens occultes et des créatures magiques et qu’elle était accompagné d’un sphinx nain de Macédoine.
Il ne fallut que quelques centièmes de seconde pour trouver l’adolescent qui avait parlé. Il tenait déjà à la main son téléphone portable-appareil photo et s’apprêtait à immortaliser ce moment.
« Je ne suis pas un chat ! » siffla Kuxata en se tournant vers l’adolescent.
« KUXATA, NON ! » cria Gertrude en s’interposant entre le sphinx et l’adolescent tandis que Cunégonde avait saisi son bourdon. L’opale magique fut traversée par une lueur.
Le téléphone de l’adolescent produisit un craquement sinistre. Surpris, il lâcha l’objet qui alla s’écraser sur le sol. 
Un lourd silence pétrifié tomba. L’adolescent était visiblement terrorisé. Les sorcières ne savaient trop comment réagir.
Au loin le bruit d’une alarme résonna dans l’air ambiant. 
Un scooter passa en pétaradant.
Gertrude décida enfin à parler.
« Ecoute, je suis … »
Elle ne termina pas sa phrase, l’adolescent ayant prit ses jambes à son coup en poussant un hurlement strident.
« Tu as cassé son téléphone ! fit remarquer Gertrude.
- Je lui ai juste fait faire un bruit bizarre, je n’y suis pour rien s’il l’a laissé tomber.
- Le résultat est le même, fit remarquer Kuxata.
- C’est de ta faute d’abord ! maugréa Cunégonde.
- Pourquoi ?
Des bruits de voix se firent entendre, de plus en plus fort. Un groupe de piétons approchait.
- Je pense que nous ne devrions pas traîner ici ! reprit Gertrude. Kuxata, monte dans la boîte, tu te fais déjà trop remarquer ! »
Pour une fois le sphinx nain ne fit aucun commentaire. Il faut dire que de monter dans la boîte avait un sérieux avantage pour lui, celui de ne plus avoir à marcher avec ses propres pattes, ce qui était fatiguant.
Gertrude ferma la boîte avec la grille fournie pour cet usage.
« Je peux avoir ma carte ?! » demanda Cunégonde à brûle-pourpoint.
Gertrude se rendit compte qu’elle ne l’avait plus dans les mains. A son humble avis ce n’était pas bien grave, mais la lueur assassine qu’elle vit dans le regard de sa sœur lui rappela que Cunégonde ne devait pas avoir le même humble avis.
Dix bonnes minutes plus tard, ayant retourné toutes ses poches et ratissé la rue sur les cent mètres en amont et les cents mètres en avals il fallut bien se rendre à l’évidence : la carte s’était volatilisée.
« Je pense qu’il est dans l’annuaire magique, soupira Gertrude, tous les praticiens occulte sont dans l’annuaire ! »
Cunégonde fit une moue dubitative.
« Et là, nous allons réellement rater notre train! »
A contre-cœur accepta enfin de quitter les abords du portail du Balaiôdrome.
Sans être une ruelle, la rue était étroite et descendait en pente raide vers le centre-ville. Par chance pour les deux sorcières, pour rejoindre la gare il fallait d’abord traverser le centre-ville. Et soit-dit en passant il est beaucoup plus facile de dévaler une rue dans le sens de la descente que dans celui de la montée.
La rue Saint Gelais déboucha sur la rue Jean-Jacques Rousseau où se trouvait l’imposant bâtiment à colonnade de l’administration en charge des Praticiens Occultes.
La rue Jean-Jacques Rousseau déboucha finalement dans la Rue Ricard, rue située en plein centre-ville, rue très passante et très commerçante. Rue couramment surnommé « la rue des Dragons » à cause des quatre dragons pétrifiés qui la longeait d’une extrémité à l’autre formant une succession d’arc de bronze sortant du sol.
Les deux sorcières se fondirent dans la foule sans être remarquées le moins du monde. Il faut dire qu’en général la foule ne remarquerait pas Belzébuth en personne. 
Cependant, malgré les récriminations de sa sœur, Cunégonde ne put s’empêcher d’aller examiner les quatre dragons.
« Les pauvres… soupira-t-elle en revenant auprès de sa sœur.
- Les pauvres ? Ils ont été pétrifiés car ils ont attaqué des gens, s’insurgea Gertrude.
- Ce sont des êtres vivants, ils protègent la ville !
- Vas expliquer ça aux veuves et aux orphelins.
- Mais les dragons sont si…
- Dangereux ?
- … beaux.
- Ces quatre là ont pour habitude d’attaquer tout ce qui bouge devant eux !
- C’est pas vrai. Ce n’est arrivé que…
- Dix-huit fois ! A chaque fois qu’on les libère en fait.
- Mais ils l’avaient cherché !
- Les gens !
Gertrude préféra ne pas répondre à ça, le souvenir de la multitude de gnomes qui vivaient dans leur maison, de la centaine d’animaux morts-vivants du salon, au cochon de 300kg et du dragon qui vivaient dans leur jardin, Gertrude se rappela qu’il était inutile d’essayer de raisonner Cunégonde quand on lui parlait animaux, même d’animaux particulièrement dangereux comme l’étaient les dragons (surtout ces quatre là avec la réputation qu’ils avaient).
« Pour la centième fois : nous allons rater le train ! » finit pas lâcher Gertrude
Cunégonde jeta un regard à sa montre. Elle pâlit. Elles avaient moins de 10 minutes pour rejoindre la gare.
Les deux sorcières partirent au pas de course, et même un peu plus vite.
Elles longèrent l’avenue de la République, sur les pavés flambant neuf et à l’ombre des platanes sans feuille. Elles passèrent devant la rue Ernest Pérochon mais lui préférèrent la rue Jacques Bujault bifurquant quasiment immédiatement dans la rue de Verdun.
Leur élan de résista pas à la dénivellation de cette rue. Elles arrivèrent à la Place du Roulage, extrémité de la rue, complètement essoufflées. 
Juste le temps de reprendre haleine et ce fut le sprint finale par la rue de la gare, enfin un sprint de tout de même plus de cinq cents mètres, soit l’équivalent de la distance déjà parcourue depuis le balaiôdrome mais cette fois-ci en terrain plat et en ligne droite. Leur course ne fut brièvement interrompue que par le carrefour avec la rue du 14 Juillet, le feu ayant inopinément décidé de changer pour laisser passer un lot de voiture, feu qui avait jugé très opportun de leur bloquer le passage pendant un temps incroyablement long.
Le dernier passage piéton traversé, Cunégonde et Gertrude franchirent l’entrée de la gare exactement deux minutes avant l’heure du train.
Compostage des billets. 
Reste une minute.
Descente dans le passage sous les voies et remonter sur le quai B comme indiqué sur le panneau proche du composteur.
Reste cinq secondes.
Se rendre compte qu’il n’y avait pas de train dans la gare.
Une éternité où on se sent très bête, surtout quand on a autant couru.
Cunégonde observa attentivement son billet. 
C’était bien la bonne gare, le bon jour et la bonne heure.
Autour d’elle plusieurs dizaines de personne attendaient, elles aussi, le même train sans aucun doute.
« 10 minutes de retard. annonça Gertrude.
- Comment tu sais ça ? »
Gertrude répondit par une geste de la main en direction d’un écran qui se trouvait à quelques mètres d’elles et affichait numéro, voie d’arrivée et retard des trains.
- Ah oui… »
Fatiguée par leur course, un long silence tomba entre les deux sorcières. Même Kuxata n’émit aucun bruit mais à vrai dire, il avait été méchamment secouée pendant le trajet et était tout endolori. Et puis cela aurait été du plus mauvais effet d’entendre une voix sortir d’une boîte servant à transporter des chats.
Un vent glacial balaya les quais, faisant voler un nombre considérable de poussière et de détritus légers. Son sifflement sinistre se mêla au brouhaha ambiant. Il fut accompagné par divers sonneries de téléphone.
Un groupe d’enfants traversa le quai en courant, disparurent dans le passage souterrain. Ils réapparurent presque aussitôt de l’autre côté et coururent vers le distributeur de friandises. Ils revinrent plus doucement les bras chargés de divers sachets au contenu à forte teneur en graisse, en sucre ou en sel.
Une bande de moineau se chamailla dans les airs.
Il y eut un crépitement de haut-parleur.
« Le train à grande vitesse 57-43 en provenance de La Rochelle-ville et à destination de Paris-Montparnasse entrera en gare voie B. Veuillez vous éloigner de la bordure du quai s’il vous plait. »
La masse des voyageurs s’agglutina sur et autour des repères de marque jaune. 
Arrivant par la gauche dans un sifflement désagréable, la silhouette gris et bleu du Train-Grande-Vitesse apparut, avançant au ralenti. 
La locomotive au profile allongé passa devant les sorcières et alla s’immobiliser en bout de quai dans un profond soupire en s'alignant à quelques mètres près aux repères de couleur blanche mais dans l’ordre inverse à celui inscrit au sol. S’ensuivit une incroyable cohue sur le quai. Chacun ayant pour ambition de rejoindre le plus rapidement la voiture dont le numéro était inscrit sur son billet. 
Contrairement à la majorité de la foule, les sœurs Vandenloo n’avaient pas couru après leur bon numéro de voiture, celle-ci s’étant arrêtée juste devant elles, pile entre un repère jaune et blanc. 
Fatiguée de courir, ses pieds la faisant souffrir, son sac et la boîte de Kuxata étant relativement lourde, Gertrude avait fait en sorte que la porte s’ouvre opportunément pour elle.
Quelques voyageurs descendirent du train, un en tomba et qu’il fallu aider à se relever, non vraiment par bonté d’âme mais pour dégager le passage le plus rapidement possible.
Gertrude fut la première à se hisser à l’intérieur de la voiture, billet en main, l’œil rivé sur les nombres inscrits au-dessus des sièges.
Elle s’arrêta devant une place qui lui convenait, celle située autour d’une petite table. Place qui ne correspondait pas à celle inscrite sur son billet. Cela ne l’empêcha pas pour autant de s’y asseoir. Elle plaça la boîte où se trouvait Kuxata sur la table. Cunégonde s’assit sur le siège en vis à vis de sa sœur tout en prenant la précaution de modifier les numéros de leur siège pour qu’ils correspondent à ceux de leur billet . 
L’ordre des sièges devint quelque peu anarchique.
… 11, 16, 23, 18, 4, 13…
Petit changement qui, s’il restait ainsi après le départ des sorcières, risquait de mettre une joyeuse pagaille auprès du service des réservations de la SNCF. Sachant que c’était Cunégonde qui avait fait le changement, il était fort peu probable qu’elle pense à remettre les choses en ordre vu, qu’à peine assise, elle avait déjà totalement oublié ce qu’elle venait de faire.
Un groupe d’adolescent passa et repassa plusieurs fois dans l’allée, billet à la main, cherchant désespérément leur place ou plutôt refusant de se rendre à l’évidence : les places qui leur avait été attribuée, pourtant à la suite, se trouvait disséminées dans tout le wagon. Ils finirent néanmoins par se résigner et par s’asseoir conforméments aux numéros.
Alors que les derniers passagers venaient enfin de trouver leur place, non sans mal, le train s’ébranla un peu brutalement, faisant tomber divers sacs qui se trouvaient en équilibre instable.
 Peu à peu la gare glissa devant les vitres, laissant place à des hauts talus pierreux et grillagés. Puis ce fut les maisons de plus en plus éparses qui défilaient de plus en plus vite, suivies de la campagne où arbres, champs, et vaches défilaient à très très haute vitesse.
C’est à peu près à ce moment que le conducteur reçut l’ordre de ralentir. Ordre auquel il ne put obéir car le train ne lui obéissait plus.
Quelques minutes plus tard une cellule de crise se mettait en place, le TGV 5743 en provenance de La Rochelle-ville et à destination de Paris-Montparnasse était hors de contrôle et fonçait vers la capitale à tombeau ouvert.
Kuxata se demanda laquelle des deux sorcières avait jeté le sortilège. L’une comme l’autre ayant envie d’arriver le plus vite possible au terme du voyage. En tout cas celle qui avait fait ça, avait bien soin de camoufler ses traces et il serait très difficile de remonter à elle. En effet il était parfaitement illégal de saboter un train pour aller plus vite, même quand on est pressé d’arriver.
De leur côté les deux sœurs s’étaient installées du mieux qu’elles le pouvaient pour passer les quelques heures qu’allait durer le trajet. Cunégonde avait disposé sur la table l’équivalant miniature des ordinateurs de son bureau le tout relié à Internet via son téléphone portable. Gertrude s’était confortablement installée avec un épais roman. 
Kuxata, pour sa part, était toujours enfermé et aussi à l’étroit il ne pouvait rien faire, ce qui n’était pas pour lui déplaire, même s’il n’appréciait pas particulièrement d’être enfermé derrière des barreaux. Il s’installa de son mieux et s’apprêta à dormir pour les heures à venir.
C’était sans compter sur Elle.
Moins d’un mètre de haut.
Une silhouette un peu plus que potelée
Deux couettes rousses sur le sommet de la tête.
Une peau diaphane constellée de tache de rousseur.
Le regard insolent.
Elle s’était approché sans faire de bruit de la table, le nez à hauteur du plateau, elle observait de loin la grosse boîte troué qui s’y trouvait. Très sage et très silencieuse elle ne dérangeait personne.
« CHAT ! »
Il était impressionnant de constater qu’une si petite fille puisse produire autant de décibels. Elle tendit les bras vers l’objet de sa convoitise.
« CHAT ! »
Ce deuxième cri fût encore plus impressionnant que le premier. Gertrude et Cunégonde distraites de leur activité observaient la gamine avec une certaine perplexité. Que voulait-elle faire exactement ? Comment allait réagir le-dit chat ? Sans le savoir cette petite fille prenait un risque inconsidéré et s’approchant du sphinx en l’appelant « chat ». 
Kuxata émit un grognement indistinct.
La petite fille s’impatienta.
« CHAAAAAAT ! » hurla-t-elle à plein poumon en trépignant.
Cette fois l’ensemble des voyageurs observait la scène.
« JE NE SUIS PAS UN CHAT ! » gronda Kuxata entre ses dents.
Cette remarque ne fût entendue seulement par les personnes les plus proches de lui c’est à dire par Cunégonde, Gertrude et la gamine.
La petite fille resta bouche bée et silencieuse quelques secondes avant de reprendre.
« CHAT QUI PARLE ! »
A moins d’être parfaitement sourd, tous les autres voyageurs devaient avoir entendu.
- Les chats ne parlent pas, fit doucement remarquer Cunégonde. 
- CHAT QUI PARLE ! 
- Les chats ne parlent pas, ils miaulent !
- Oui ils miaulent ! renchérit Gertrude à destination du Sphinx pour lui faire comprendre qu’il serait effectivement intéressant que là, maintenant, il miaule.
- Miaou ?
Visiblement Kuxata avait compris le message même si son miaulement prouvait qu’il n’avait pas côtoyé de chat depuis très longtemps et n’avait aucun avenir en tant qu’imitateur animalier. A vrai dire, ce miaulement si peu naturel ne fit que laisser la petite fille dans un gouffre de perplexité et d’attiser la curiosité des autres passagers.
- Tu aurais pu miauler correctement, soupira Cunégonde.
Gertrude comprit alors qu’il serait impossible de se sortir de cette situation sans heurt.
- Je ne suis pas un chat, je ne miaule pas !
Cette fois toute l’assemblée avait profité de la remarque.
- CHAT QUI PARLE ! 
- C’est quoi comme race ? demanda quelqu’un.
- Espèce.. comme espèce, précisa Cunégonde.
Et voilà, c’était parti.
Il n’existait aucune loi interdisant aux créatures magiques et aux praticiens occultes d’apparaître en public ou même de faire preuve de leur pouvoir. En fait, il s’agissait d’une sorte d’accord tacite, une sorte de politesse après plusieurs siècles de franche malveillance.
Les uns faisant mourir le bétail, couler les navires, provoquant les tempêtes (et accessoirement soignant). Les autres faisant brûler les premiers sur la place publique.
Après des centaines d’année de ce régime, chacun en était arrivé à cette politesse et cette sage ignorance. 
Malheureusement il arrivait que la confrontation fût inévitable. Comme dans ce train lancé à un peu plus que sa vitesse maximale constatée par huissier.
- Espèce ? s’étonna d’une voix angoissée.
- C’est à dire, ce n’est pas vraiment un chat…
- JE NE SUIS PAS UN CHAT !
Quelques passagers observaient attentivement la boîte d’où provenait la voix. Leur mine perplexe et peu convaincue laissait à penser que pour eux, il n’y avait rien dans la boîte et qu’il s’agissait une vaste supercherie. Du regard, ils cherchèrent même où pouvait bien être cachée la caméra.
- Ca ne ressemble à un chat, intervint quelqu’un.
- C’est ce que je viens de vous dire.
- JE NE SUIS PAS UN CHAT !
A leur expression, certains passagers commençaient même à douter qu’il y ait réellement un animal dans la boîte. Ce qui était en soi plutôt bon signe sur le calme chemin de la sage ignorance.
Gertrude commençait à voir là la lueur d’une issue à cette situation gênante. Si elle pouvait les convaincre qu’en fait, il n’y avait rien dans la boîte, elles pourraient finir le voyage tranquillement. (Il ne fallait pas négliger la capacité de tout un chacun à croire n’importe quoi pour éviter de faire face à une réalité dérangeante.)
Si seulement…
C’était sans compter sur Elle.
A son jeune âge, il n’existait aucune réalité dérangeante pour la bonne raison qu’à cet âge-là la simple notion de réalité était inexistante. Pour Elle il n’y avait pas de problème particulier à entendre parler un chat comme un être humain, elle en voyait plein dans les dessins animés qu’elle regardait à la télévision ou dans les livres qu’on lui lisait consciencieusement tous les soirs avant qu’elle s’endorme. Par ailleurs, ses connaissances en faune et flore étaient particulièrement limitées, le chat était le seul qu’elle connaissait qui pouvait tenir dans cette boîte et puis il avait fait « Miaou ». Ce ne pouvait donc n’être qu’un…
- CHAT QUI PARLE ! 
Et Elle aimait les chats et elle voulait visiblement voir celui-ci de plus près.
Elle, avec une agilité déconcertante, parvint en deux ou trois mouvement à atteindre la boîte, piétinant Gertrude au passage et bousculant le précieux mini ordinateur de Cunégonde.
C’est ainsi que les deux sorcières se trouvèrent dans l’incapacité d’intervenir pour empêcher ce qui allait se passer.
Elle attrapa la boîte à pleine main.
Elle la lâche immédiatement en poussant un long hurlement strident. Elle tomba de la table tout en gardant les mains, doigts écartés, totalement crispés.
Une femme, assise quelques sièges plus loin et qui avait observé la scène avec le plus grand désintérêt, se précipita immédiatement vers la petite fille.
- MA CHERIE !
Au moins cette intervention avait pour mérite de permettre de connaître la génitrice de la gamine et de savoir d’où elle tenait sa manière de parler en émettant des sons de plus de cents décibels. 
- Mais qu’est ce que vous lui avez fait ? demanda la chère et tendre maman d’un ton passablement agressif en se tournant vers les sorcières.
Bien que criée, cette question était rendu quasiment inaudible par les hurlements de Ma-Chérie. Cette petite ne pouvait décemment pas être humaine, les êtres humains ne pouvant physiquement pas émettre un tel bruit.
- Nous n’avons rien fait, répondit Cunégonde en affichant un sourire. 
Ce qui était parfaitement vrai vu que techniquement ce n’était pas elles qui avaient fait quelque chose, mais Kuxata. Ma-Chérie confirma en mêlant à son insupportable hurlement un mot.
« CHAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAT
- JE NE SUIS PAS UN CHAT !
 L’espace d’un instant, les voyageurs avaient oublié la boîte et son étrange contenu. Leur regard regagna immédiatement l’objet premier de leur curiosité.
Enfin non, leurs regards n’allèrent pas jusqu’à la boîte, ils s’arrêtèrent juste devant.
Kuxata était assis au centre de la table.
Ses yeux.
Ses ailes.
Il fit sensation.
Un silence de plomb tomba comme une lourde masse. 
Silence secoué par le long sanglot strident de Ma-Chérie.
« Nous allons tout vous expliquer » promit Cunégonde d’un ton léger.
Loin de là, et même de plus en plus loin au fur et à mesure que le train filait sur ses rails, à Sainte Gudule, au commissariat, et plus précisément sur le bureau du Brigadier Poivrot, un téléphone sonna.
Le brigadier décrocha immédiatement.
Il écouta en silence quelques instants. Il émit quelques réponses particulièrement laconique et monosyllabique. Il raccrocha.
Il resta immobile et pensif une bonne minute avant de se lever d’un bon et de se diriger à grands pas vers le bureau du commissaire Magret. Il s’immobilisa devant la porte, leva la main pour frapper. Toutefois il changea d’avis et posa la main sur la poignée. D’un geste brusque il ouvrit la porte.
« COMMISAIRE ! » hurla-t-il à plein poumon. 
Il y avait longtemps qu’il avait envie de faire ça et là, il en avait l’occasion.
La réaction du commissaire se fit attendre quelques secondes tellement il était stupéfait. Finalement son visage prit une teinte rouge violacée, son regard se fit assassin.
Quand le commissaire fut sur le point d’exploser, le brigadier acheva son annonce :
« Un nouveau meurtre sur la Promenade des Amoureux ! »
Poivrot ressortit à toute vitesse du bureau de son supérieur, refermant la porte sur lui pour se protéger.
« POIVROT ! »
Dans le TGV 5743 en provenance de La Rochelle Ville et à destination de Paris-Montparnasse, la situation déjà critique empira encore lorsque le haut parleur grésilla.
« Pour des raisons indépendantes de notre volonté, le train ne pourra s’arrêter en gare de Poitiers. »
Cette nouvelle fut accueillie par une très grande incrédulité des passagers, incrédulité mêlée d’une franche indifférence pour ceux que cet arrêt ne concernait pas. Par contre, cette incrédulité laissa rapidement place à un vent de panique auprès des voyageurs qui devaient descendre à Poitiers.
Les contrôleurs furent prit d’assaut par une cohorte de passagers inquiets ou en colère (parfois les deux ensemble).
Malheureusement pour eux, les contrôleurs avaient reçu deux consignes :
- Ne donner aucune information concernant la raison pour laquelle le train ne pouvait respecter son arrêt.
- Chercher le, la ou les Origines de cette situation.
Un des experts de la cellule de crise avait rapidement déterminé la source du problème. Une source humaine, qu’on surnommait pudiquement une Origine, qui devait être à bord du train et pour être plus précis était montée lors de l’arrêt en gare de Niort.
Chaque contrôleur s’était donc vu remettre une liste des places occupées par des passagers possédant un billet au départ de Niort.
Augustin Lapait, contrôleur depuis vingt-quatre ans, était loin d’être un novice. Des situations comme celle-là, ce n’était pas la première qu’il vivait et, pour ainsi dire, elle devait même être la douze ou treizième, et toutes s’était achevées sans encombre. Il vrai que si ce n’avait pas été le cas, il ne serait pas là pour en vivre une autre.
Néanmoins il n’avait encore jamais eu la malchance d’être celui trouvait l’Origine.
En mettant les pieds dans la voiture 4, il sut instantanément que sa chance l’avait totalement abandonné.
C’était la première voiture où son arrivée passait totalement inaperçue. La quasi-totalité des passagers était agglutinés autour de quelque chose qu’il ne voyait pas encore, qui faisait un horrible long sanglot strident et que, brusquement, il n’avait absolument pas envie de découvrir.
Il soupira.
Prenant son courage à deux mains, son honneur de contrôleur étant en jeu, il se fraya un passage dans la foule.
« Messieurs et mesdames, veuillez regagner vos sièges ! »
Son intervention fut totalement ignorée par la totalité des personnes présentes.
Sauf une.
Gertrude sentit comme une sorte de soulagement à la vue de l’homme en uniforme même si elle doutait qu’il puisse faire quoi que ce soit pour elles et pour les sortir du pétrin dans lequel la fierté de Kuxata les avait précipités.
Augustin se planta devant la table. Son regard passa d’une sorcière à l’autre. Si c’était bien elles, elles n’étaient assise à la bonne place. Soudain son regard fut attiré par quelque chose sur la table.
Oh grands dieux, qu’est-ce que c’était que ce truc ?
Augustin essaya de penser à autre chose et de regarder ailleurs.
« Mesdames, veuillez présenter vos billets s’il vous plait. »
Voilà, c’était dit.
Les sœur Vandenloo les lui tendirent aussitôt. Il les prit et compara leur numéro à ceux de sa liste.
« Vous n’êtes pas à la bonne place, vous avez les sièges 16 et 17 et … »
C’est à se moment là qu’il posa les yeux sur les plaques où était inscrits les numéros des places.
… 16 - 17 – 102 – 118 …
Augustin Lapait vérifia plusieurs fois. Ces places n’étaient pas normalement à cet endroit et d’ailleurs il n’existait pas de places 102 et 118… Nulle part.
« Puis-je voir vos carte APM. »
C’était la première fois de toute sa vie qu’il avait à faire cette demande. APM, Autorisation à Pratiquer la Magie. Il ne savait même pas à quoi ça ressemblait.
Il souhaita très fort qu’elles lui demandent de quoi il parlait. Mais non. Toutes les deux lui tendirent une carte verte, comportant bande magnétique, photographie, état civil, cachet de la préfecture.
Il était en plein cauchemar.
Le haut parleur grésilla à nouveau.
« Pour des raisons indépendantes de notre volonté, le train ne pourra s’arrêter en gare de Poitiers. »
Augustin Lapait sursauta. Il avait presque oublié ce qu’il faisait là, très malheureux d’avoir trouver ce qu’il cherchait.
« Veuillez prendre vos affaires et me suivre s’il vous plait. »
A ce moment là, Augustin Lapait devint particulièrement pieux. Il adressa une prière à tous les dieux qu’il connaissait et même à ceux qu’il ne connaissait pas. Il connaissait quelques rumeurs à propos des rencontres avec des Origines, ce qui ne le rassura pas sur son avenir proche. Les Origines n’avaient pas la réputation d’être des passagers dociles.
Gertrude et Cunégonde s’échangèrent un regard surpris avant d’afficher une mine ravie après avoir analysé la situation. Gertrude n’avait pas la moindre idée du pourquoi et de où elle devait suivre le contrôleur mais ça l’arrangeait.
« Kuxata, va dans la boîte. »
Augustin Lapait sentit un vif soulagement à voir les deux femmes ranger leurs affaires et la bestiole se cacher dans la boîte qui était sur la table. 
La foule mi-fascinée, mi-horrifiée, les regarda faire en s’éloignant doucement.
« Nous vous suivons ! »
Le groupe traversa plusieurs voitures et arriva à l’extrémité du train. Le contrôleur sortit un trousseau de clés de sa sacoche et ouvrit une porte dérobée.
« Entrez s’il vous plait. »
Les sorcières pénétrèrent dans une petite pièce étroite. Une seule petite fenêtre apportait une faible lumière. Une tablette, une banquette et un homme.
 Il était grand, filiforme, cheveux blonds coupés courts, yeux bleus, le regard cassant, une manière de bouger un peu maniérée.
« Re-bonjour mesdames. »
Le visage de Cunégonde s’illumina du sourire d’hôtesse d’accueil.
Gertrude se rembrunit.
« Qu’est-ce que vous faites ici ? » ne put-elle s’empêcher de demander.
Gilles Radburot ne répondit pas immédiatement. Il se tourna vers le contrôleur qui accompagnait les sorcières.
« Monsieur Lapait, je m’occupe de cette affaire, vous pouvez disposer. »
Augustin ne se le fit pas dire deux fois. Bien trop heureux d’être débarrassé de son fardeau. Il retourna à son travail, c’est à dire ne pas répondre aux questions des voyageurs et contrôler leur billet.
« Mesdames ! J’aurai besoin de voir vos cartes APM.
- Qui êtes-vous ? demanda Gertrude en s’asseyant sans en attendre l’autorisation.
- Gille Radburot, comme je vous l’ai déjà dit au balaiôdrome.
- Que faites-vous ici ?
- Mon travail !
Silence gêné. 
Il sortit de sa poche une carte qu’il tendit à la plus âgée des sorcières.
Elle la prit, l’observa un instant et la donna à sa sœur. Cunégonde avait déjà sorti un petit lecteur de son sac. Elle glissa la carte à l’intérieur. Après avoir lu les inscriptions qui apparurent elle le tendit à Gertrude.
- Censeur ?
- Il en faut bien ! Maintenant puis-je voir vos cartes APM.
Les deux sorcières les lui tendirent aussitôt.
Gertrude se demanda ce que leur voulait un Censeur. A sa connaissance prendre le train et montrer ses pouvoirs en public n’avaient rien d’illégal. Son regard glissa vers Cunégonde.
La jeune sorcière regardait ses pieds.
Mauvais signe.
Qu’avait-elle fait pour qu’un Censeur intervienne !
- Bien mesdemoiselles Vandenloo, je suis dans l’obligation de vous demander d’annuler immédiatement le sort que vous avez lancé pour contrôler la vitesse du train. Comme vous le savez, seule la personne qui a lancé le sort peut le défaire … du moins rapidement.
Gertrude lança un regard crispé à sa sœur. C’était donc ça. C’était parfaitement illégal et extrêmement voyant. Bref une situation qui attirait les Censeurs comme un aimant la ferraille.
Et attirer les Censeurs n’était pas, JAMAIS, une bonne idée.
Cunégonde, toujours le regard baissé mais un petit sourire contrit sur les lèvres, posa la main sur son bourdon et marmonna quelque chose.
Le Censeur prit son téléphone et composa rapidement un numéro.
« Alors ? … Bien… »
Il rangea son téléphone.
« Merci, visiblement tout est rentré dans l’ordre. Cependant dois-je vous rappeler que manipuler magiquement et sans autorisation de l’administration compétente tout lieu, objet et/ou moyen de transport public est passible de la suppression de votre autorisation de Pratique Magique et de la confiscation de votre bourdon. »
Il marqua une pause.
Cunégonde avait relevé la tête et regardait le Censeur fixement. Elle ne souriait plus du tout.
« Cependant, je dois reconnaître qui si je n’avais pas su que vous étiez à bord ou si vous aviez nié, j’aurai été bien ennuyé. Vous n’aviez laissé aucune trace et si vous n’aviez à l’instant défait le sort juste devant moi, je n’aurais aucune preuve. »
Gertrude se demanda où il voulait en venir. Elle jeta un regard discret à sa sœur. 
Le visage de Cunégonde était particulièrement inexpressif. Ce qui était une chose rare.
« Que voulez-vous ?
- Moi ? demanda-t-il faussement étonné.
- Vous n’auriez pas fait ce speech pour dresser un procès verbal…
- Bien raisonné.
- Alors ? 
- Alors pas grand chose, juste un rendez-vous.
Il regardait Cunégonde avec un sourire froid.
- Vous l’auriez eu sans ça, soupira Cunégonde en faisant la moue.
- C’est du chantage, fit remarquer Gertrude.
- Oui, tout à fait…
Au moins il était franc.
- … Je tiens, reprit-il, à éviter beaucoup de paperasserie inutile vu qu’il n’y a aucune trace que vous soyez effectivement les Origines.
Il y eut un silence assez pesant.
Gertrude observa le Censeur. Il n’avait pas l’air étouffé par la conscience professionnelle et à vrai dire il devait être complètement pourri. 
- Samedi, 19 heures, au Balaiôdrome de Niort.
Ce n’était ni une question, ni même une proposition. Cunégonde avait plutôt intérêt à être à l’heure.
 Le Censeur se leva.
- Pour l’heure, je vous laisse finir votre voyage. Je vous conseille de rester ici, personne ne viendra vous déranger. Je doute que les passagers souhaitent vous voir revenir à vos places.
Il rendit leur carte APM aux sorcières, prit la sacoche qui était posée à côté de lui. Il sortit une carte de sa poche. Il se tourna vers le mur à sa droite. Cunégonde remarqua un petit boîtier magnétique fixé à cet endroit là.
Gille Radburot passa sa carte devant le boîtier. Une porte invisible jusque là s’ouvrit.
« Mesdemoiselles ! » salua-t-il avant de franchir ce palier et de disparaître.
La porte se referma et disparut.
Un très long
Un très très long silence s’installa.
Finalement Cunégonde se déplaça et alla inspecter le boîtier du mur.
« Une boîte de transfert… Voilà comment il a pu venir.
- Un Censeur, soupira Gertrude, c’était un Censeur.
- De la pire espèce en plus, fit remarquer Kuxata qui avait profité du silence et de l’absence de spectateur pour sortir en toute sécurité cette fois ci.
Pour ce qui était du sort sur le train, Gertrude s’était fait une raison depuis longtemps concernant l’inconséquence de sa sœur, il ne servait à rien d’y revenir et de se fâcher pour ça. Et puis ce qui était fait était fait.
Le voyage se poursuivit dans une ambiance froide.
Après plus de deux heures de voyage, le TGV 5743 en provenance de La Rochelle Ville et à destination de Paris-Montparnasse entra en gare à son terminus.
Il tombait une petite pluie fine, grise et glacée sur Paris.
Après réflexion, les sorcières accompagnées de Kuxata dans sa boîte préférèrent ne pas affronter le métro. Ils ne l’avaient jamais pris et avaient un sens de l’orientation quasi inexistant dans ce genre de situation. Prudemment, ils choisirent de finir le trajet en taxi.
98-bis Rue du repos.
Il fallut près de quarante-cinq minutes (au lieu des quatorze annoncées par le GPS du téléphone portable de Cunégonde) pour atteindre cette adresse perdue au cœur du 20ème arrondissement aux abords immédiats du cimetière du Père Lachaise.
Le taxi s’arrêta finalement devant un bar PMU.
Le cavalier gascon 
Tout un programme.
Gertrude paya le chauffeur et Cunégonde laissa un pourboire. Une fois le taxi parti, les sœurs Vandenloo se retrouvèrent complètement seules dans la rue. Elles observèrent la devanture du bar. 
Petit. Propre. Discret.
Elles entrèrent. Un son de clochette annonça leur arriva.
Le bar était minuscule. Deux tables. Un comptoir. Une télévision retransmettant les course de chevaux. Deux hommes accoudés au comptoir discutaient avec un homme gros et barbu qui se trouvait de l’autre côté.
Gertrude s’avança la première.
Le barbu se tourna vers elle.
« Qu’est-ce que je peux pour ces p’tites dames ? 
- Bonjour, nous cherchons Ginette Palfroi. »
L’homme se tourna vers l’arrière boutique.
« Ginette ! »
Il retourna à sa conversation sans plus s’occuper des deux sorcières.
Quelques secondes plus tard, une petite femme fluette apparut. Un large sourire était accroché à son visage.
« Mesdames ! Que puis-je pour vous ? demanda-t-elle.
- Nous souhaiterions avoir la clé, répondit Cunégonde.
La femme tira une boîte et un registre de dessous le comptoir. Elle sortit une grosse clé en fer de la boîte. Elle était accrochée à une étiquette plastifiée verte portant le numéro 17. La femme ouvrit le registre.
- Une pièce d’identité, s’il vous plait.
Les deux sorcières tendirent de concert leur carte d’identité.
La femme copia quelques informations.
- La caution est de 532 euros et 27 centimes.
- 532 euros ? s’exclama Cunégonde.
- Et 27 centimes, tout à fait.
- Pour une simple clé ? renchérit Gertrude.
- Cette somme, expliqua Ginette Palfroi, correspond aux frais engendrés pour faire faire une copie de cette clé, ainsi que les frais des diverses déclarations qui découleraient de votre non-retour : personnes disparues, avis de décès…
- Au bout de combien…commença Cunégonde.
- Trois jours.
- C’est court, non ? fit remarquer Gertrude.
- Après trente-six heures passé là-bas vous ne pouvez plus revenir, alors trois jour est une durée plus que suffisante.
- Ca arrive souvent ? demanda la voix de Kuxata en provenance de sa boîte.
La femme se dressa sur la pointe des pieds pour apercevoir d’où venait la voix.
- Souvent que ?
- Que l’on n'en revienne pas…
Elle reposa ses pieds à plat sur le sol.
- Bien sûr, si vous préférez, enchaîna la femme en ne voulant ostensiblement pas répondre à la question de Kuxata, la caution de la clé seule est de 21 euros mais il est plus sage et plus prudent de prendre celle à 532 euros et 27 centimes, enfin je dis ça, mais je ne dis rien.
Les deux sorcières sortirent du bar munie d’une clé, d’un plan, et délesté d’une caution de 21 euros.
Elles n’avaient pas affronté les émissaires du royaume des mort, les foules du purgatoire et des anges passablement colères pour avoir peur de ne pas revenir de l’enfer.
Par ailleurs, elles avaient laissé la boîte de Kuxata et leurs sac de voyage en consigne auprès du bar pour voyager plus léger, le sphinx nain de macédoine ayant consentit à utiliser ses pouvoirs pour passer inaperçu, même si finalement c’était toujours Gertrude qui le portait vu qu’il ne voulait tout de même pas se fatiguer à marcher.
Dans la rue, les sœurs Vandenloo avisèrent rapidement l’entrée du cimetière du Père Lachaise, Porte du Repos, leur destination. 
 En chemin, elles firent un arrêt dans une boulangerie. Il était 14 heures passées et elles étaient affamées.
Sandwich à la main, les sorcières franchirent le portail du cimetière. Elles profitèrent du temps nécessaire pour terminer leur repas pour visiter quelques monuments et tombes de célébrités parmi les soixante-dix mille tombes qui les entouraient. Du moins, c’est ce qu’elles avaient eu l’idée de faire, mais trouver une tombe précisément, sans plan, était une gageure. Honoré de Balzac, Sarah Bernhardt, Maria Callas, Frédéric Chopin, Edith Piaf et les autres restèrent bien sagement à leur place, où que celle-ci puisse être, et n’y furent point dérangé par nos sorcières.
Se débarrassant des dernières miettes qui s’accrochaient à ses vêtements, Gertrude sortit de sa poche le plan que lui avait fait la femme du bar.
Division 23, 7ème ligne, Q, 17
Ce plan très clair et lisible était un réell atout dans ce labyrinthe d’avenues, de chemins, d’allées, de lignes de tombes. Les sorcières n’eurent point besoin de chercher qu’elles se retrouvèrent face à un caveau, gris et lisse, une porte en fer, sans aucun décor. Juste une inscription au-dessus de l’entrée.
« Vivant passe ton chemin, ici commence le royaume des morts. »
Très vrai quand on savait ce que cachait cette tombe, un peu ridicule en plein milieu d’un si vaste cimetière, le royaume des vivants était déjà bien loin pour qui s’était aventuré jusque là.
Gertrude posa Kuxata sur le sol, sortit la clé de sa poche et l’engagea dans la serrure. Cette dernière n’opposa aucune résistance. Les gonds, parfaitement huilés, n’émirent aucun son quand la porte s’ouvrit.
Il régnait une épaisse obscurité à l’intérieur. Cunégonde trouva rapidement un interrupteur qu’elle pressa.
La lumière fut, ainsi que le tic-tac d’une minuterie.
Visiblement les 532 euros et 27 centimes ne servaient pas qu’à payer des condoléances.
La tombe était un cube vide. Une ampoule au plafond, dans le sol l’ouverture d’un escalier circulaire, raide et sombre.
Cunégonde s’avisa rapidement d’un deuxième interrupteur.
A défaut d’être toujours raide et circulaire, l’escalier fut éclairé d’une blafarde lumière électrique.
Gertrude referma la porte à la clé comme le lui avait conseillé Ginette Palfroi.
Cunégonde fut la première à s’aventurer dans l’escalier. Immédiatement suivit de sa sœur. Kuxata ferma la marche en descendant seul, Gertrude ayant besoin de ses deux mains libres pour garder l’équilibre.
Les marches étaient humides et glissantes, la pente raide et la rotation rapide. 
A plusieurs reprises, profitant des arrêts de la minuterie de l’éclairage, les sorcières firent des pauses pour chercher un nouvel interrupteur, reprendre leur souffle et calmer les vertiges provoqués par les tours rapides. 
A la dixième pause, alors que l’escalier leur paraissait soudain interminable, elles remarquèrent une pestilentielle odeur de moisissures et de pourriture.
Elles reprirent doucement leur descente en enfer.
Un cinquante de marche plus loin, l’air était quasiment irrespirable.
La minuterie s’éteignit une nouvelle fois.
Posant le pied sur une marche plus glissante que les autres, Cunégonde perdit l’équilibre.
Gertrude chercha fébrilement l’interrupteur. 
Une fois la lumière revenue, elle se rendit compte que Kuxata avait finalement décidé d’utiliser ses ailes, c’était sans doute plus prudent.
« Cunégonde ? »
« CUNEGONDE ? »
La réponse résonna faiblement.
« Je… suis… en … bas ! »
 Empruntant la voie des airs, Kuxata disparut rapidement en contrebas. Gertrude le suivit en prenant garde à où elle mettait les pieds.
Quelques minutes plus tard, elle aussi arriva à ce que sa sœur avait appelé « en bas ». Lieu qui devait ce qualificatif au fait que l’escalier s’y arrêtait.
Devant l’escalier il y avait une imposante porte de pierre.
La porte de l’enfer.

L'amitié double les joies et réduit de moitié les peines.

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MessagePosté le: Jeu 21 Mai - 19:15 (2009)    Sujet du message: Deux sorcières 1/2, Meutre à Sainte Gudule 1 Répondre en citant

7- Enfer....
Cunégonde observa un long moment la porte de pierre qui se trouvait devant elle. Elle recula d’un pas de manière à ce que son regard englobe la porte dans sa totalité.
Ce ne pouvait être autre chose que la porte de l’Enfer.
La jeune sorcière examina plus attentivement le mur qui était face à elle.
Mais était-ce bien une porte ?
Ni poignée, ni gonds
On aurait, au mieux, dit que cette porte était gravée dans la roche, au pire qu’elle y était peinte. Ce qui posait un sérieux problème.
« Comment on entre ? » soupira Cunégonde agacée
Bonne question. Malgré toutes ses recherches, la jeune sorcière n’avait jamais trouvé trace d’une quelconque particularité à propos de cette fameuse porte. De sources diverses et variées, cette porte de l’Enfer était juste une porte, elle servait essentiellement à entrer en Enfer, et même parfois à en sortir (quoique de réputation, elle servait peu dans ce sens là .
Gertrude s’assit sur la dernière marche de l’escalier. Juste sous l’interrupteur. Visiblement ouvrir la porte allait durer plus longtemps que ne durait la minuterie de la lumière. Autant ne pas être trop loin.
D’ailleurs…
L’obscurité tomba dans un CLAC tonitruant. Les sorcières sursautèrent.
D’un geste rapide, Gertrude frappa l’interrupteur et la lumière revint.
Kuxata alla s’assoir aux pieds de Gertrude. 
Cunégonde continua à fixer la porte, enfin le mur. En silence. Le visage soucieux.
A quoi pensait-elle ? 
Gertrude observait sa sœur avec un peu d’inquiétude. Pensait-elle encore à la porte ? Connaissant sa sœur, Gertrude en doutait. D’ailleurs elle vit sa sœur sortir son téléphone portable et sonder les airs à la recherche du réseau.
 Cunégonde soupira. En dehors d’elle, personne n’aurait pensé avoir du réseau quinze mètres sous terre. Elle s’obstina.
Difficile de faire quoique ce soit dans le noir. Gertrude, en position stratégique, frappa une nouvelle fois l’interrupteur. 
Cri de Cunégonde.
Gertrude avait raté sa cible et frappé sa sœur qui, à la recherche de son réseau de téléphonie, s’était glissée entre elle et l’interrupteur.
« Qu’est ce que tu fais ? brailla Cunégonde.
- J’essaie d’allumer, répondit stoïquement Gertrude.
- Et tu as besoin de me frapper pour ça ?
- Non, mais tu es devant le bouton.
- Pousse tes fesses de là.
- Regardez le mur ! ordonna Kuxata.
L’intervention du Sphinx laissa perplexe les sorcières. L’une se demanda quel mur elle était censée regarder, il y en avait plusieurs autour d’elle. L’autre se demanda ce qu’elle était censée pouvoir regarder dans le noir avec ses yeux d’humaine qui n’étaient ni nyctalopes comme ceux du sphinx, ni dotés de pouvoirs spéciaux comme Superman.
- On y verrait mieux avec de la lumière, suggéra Gertrude.
- Pas la peine, contredit le félin.
- Mais je n’ai pas de vision infrarouge pour voir dans le noir et…
… et le vert. La sorcière venait de remarquer ce détail. Il ne faisait pas seulement noir, il faisait noir et vert. Vert glauque, pâlichon et légèrement jaunâtre. Ambiance bizarre option rave-party à zombi-land. Cette première constatation faite, la suite logique était de chercher l’origine de ce vert et de fil en aiguille d’obéir à Kuxata et de regarder le mur.
Le mur qui lui faisait face précisément. Celui de la porte.
Une légère fluorescence dessinait de vastes motifs encerclant de plus petits.
Squelettes
Démons
Chimères
Massacres et tortures.
Bref plein de choses réjouissantes et fort à propos, au cas ou on aurait oublié où on se trouvait. 
Les sorcières scrutèrent ce chef-d’œuvre vert et noir sans même un frisson. Hollywood était bien meilleur à ce jeu là qu’une série de dessins verts sur fond noir. 
Il y eut un long hurlement strident.
Cela n’émotionna pas les sœurs Vandeloo, pas plus que le Sphinx nain de macédoine. Le cri était une valeur largement surjouée et usée par le cinéma d’épouvante et n’effrayait plus personne. Tous les trois s’étaient approchés du mur et cherchaient dans les dessins un indice qui leur permettrait de savoir comment ouvrir la porte. 
Le mur changea alors de stratégie. Le vert se fit diffus et effaça les dessins, recouvrant la surface de pierre d’une couche unie d’une sorte de brouillard lumineux.
Gertrude soupira. Ce mur avait l’air « farceur ».
Des fentes noires apparurent sur la surface lumineuse. Chaque fente s’ouvrit sur un œil. 
C’était joli comme l’éclosion des crocus à la fin de l’hiver.
En moins fleuri.
Et en plus vert.
Cunégonde fut la première à remarquer que chaque œil était capable de la suivre du regard. Gertrude le comprit quand elle entendit sa sœur se déplacer vers la droite et vit les yeux pivoter pour suivre ce mouvement. Par pur esprit de contradiction et mue par un instinct joueur Gertrude fit quelques pas vers la gauche.
Une partie des yeux la suivit tandis que l’autre continuait de suivre Cunégonde.
Le mur fut prit de strabisme.
Cunégonde étouffa un petit rire cristallin et moqueur.
Vexé, le mur revint en position de brouillard lumineux. Après quelques secondes, la brume se contracta au centre du mur et prit une forme, sinon humaine, du moins humanoïde. 
Corps décharné, visage sans chair, mains d’os, robe volant dans un vent spectral.
« Qu’est ce que…, murmura Gertrude qui n’arrivait pas à reconnaître ce en quoi s’était transformé la brume.
- Zombi ? proposa Cunégonde, elle-même peu convaincue.
- Ça manque de peau et d’asticots pour ça, fit remarquer Kuxata.
- Fantôme ? proposa encore Cunégonde.
- Car tu ferais la différence entre un brouillard vert humain vivant et un brouillard vert humain non-vivant ? objecta Gertrude.
- Et puis ça manque d’organes pour être humain, ajouta Kuxata.
La chose avança une main vers le visage de Cunégonde.
- Ça devrait aussi aller chez la manucure, constata la sorcière.
- Tu sais, remarqua Gertrude, ça n’a pas d’ongle, c’est juste un squelette avec une robe.
La chose leva son autre bras et ferma son poing. Une superbe faux y apparut. La chose prit le menton de Cunégonde entre ses doigts et plaça la lame de sa faux derrière la tête de la sorcière, le fil aiguisé sur la nuque, à fleur de peau.
« TU VAS MOURIR ! »
La lame traversa le cou de Cunégonde, produisant un bruit métallique.
- Waow ! t’as les mains froides ! fut la seule réaction de Cunégonde.
Le brouillard, même en forme de lame tranchante, n’étant que du brouillard, Cunégonde n’avait pas une égratignure et n’avait même pas pensé qu’il puisse en être autrement.
- Vous pourriez au moins avoir la politesse de faire semblant, grogna une voix d’outre-tombe.
- Si ça peut vous faire plaisir, soupira Gertrude qui commençait à être un peu agacée et à en avoir marre.
La sorcière poussa un long cri strident digne d’une héroïne blonde à forte poitrine de film d’épouvante américain.
La chose (un simulacre de faucheuse ?) main sur la hanche et appuyée sur la faux soupira (malgré le fait que visiblement son organisme de respirait pas).
- Maintenant peut-on savoir comment on entre en Enfer ? 
- Pourquoi vous le dirais-je ?
- Car nous sommes là pour ça.
- Mais ce n’est pas mon problème à moi.
Gertrude eut la brusque sensation de parler à un mur… quoique, elle parlait effectivement à un mur
- Visiblement vous faites partie du mur dans lequel est la porte de l’Enfer, fit remarquer la sorcière.
- Quoi non ?
- La porte ne fait pas partie du mur.
- Hein ? s’exclama Gertrude.
- Quoi ? renchérit Cunégonde.
- Il n’y a pas de mur, comment la porte pourrait s’y trouver ?
Prise d’un doute, Cunégonde avança vers la surface noire qui lui faisait face. Elle tendit la main. Au moment où elle aurait dû la toucher elle ne sentit rien.
Une main fantomatique apparut, lui attrapa le poignet et la tira en avant.
Cunégonde tomba la tête la première en poussant un petit cri de surprise.
- Pas très convaincu comme cri, soupira la voix d’outre-tombe. A votre tour, après tout vous êtes là pour ça !
Avant même que la voix ait fini sa phrase, des mains spectrales s’étaient emparées des poignets de Gertrude et l’avaient projetée à travers la surface noire.
« BIENVENUE EN ENFER ! »
Cunégonde se releva doucement en se massant le front. Elle était légèrement étourdie après son atterrissage sur un sol très dur. Il lui fallu quelques minutes avant de parvenir à entrouvrir les yeux.
Elle les referma bien vite ses rétines ayant pris feu.
La lumière était blanche, violente, brûlante. Insupportable pour qui venait de l’obscurité.
 Cunégonde entendit sa sœur atterrir lourdement à côté d’elle. Un crissement de griffe l’informa que Kuxata les avait rejointes. Gertrude émit un petit cri accompagné de quelques jurons visant à protester contre la violence de l’éclairage.
Les yeux énergiquement clos, la plus jeune des sorcières se redressa et entreprit de se relever. Elle tituba légèrement avant de retrouver son équilibre. Elle leva le bras devant son visage pour créer une ombre sur ses yeux. Elle entreprit d’entrouvrir les paupières, prenant toutefois garde à utiliser ses cils comme filtre.
Jamais elle n’aurait pensé que l’Enfer fut si lumineux.
Peu à peu le paysage commença à émerger de la lumière. 
Beaucoup de bleu.
Beaucoup de vert.
Et une multitude de tâches de couleur.
« Surprenant ! » s’exclama Gertrude.
Cunégonde se tourna vers sa sœur.
Gertrude avait le visage couvert par d’immenses lunettes de soleil au verre très sombre.
« D’où tu sors ces lunettes ? »
Gertrude tenait encore son bourdon dans la main et n’eut donc pas à répondre. Cunégonde s’empressa d’imiter sa sœur. 
Ses rétines dûment protégées, la jeune femme prit brutalement conscience de l’ampleur de ce qui se trouvait devant elle.
Des fleurs.
Des millions de fleurs.
Un océan de fleurs.
Des fleurs à perte de vue sous un immense ciel d’azur et écrasée par un soleil de plomb.
« C’est quoi ce délire ? » s’exclama Kuxata. 
Réaction compréhensible : où était passé les lacs de feu, les rivières de lave, le ciel d’onyx, les furies, les âmes des damnés et tout le reste ? Ce premier contact avec la sombre partie du royaume des morts était pour le moins inattendu, on se serait cru dans la Petite Maison dans la Prairie… sans la petite maison.
Déçu, Cunégonde soupira. 
C’est là qu’elle se rendit compte de quelque chose d’horrible.
Du pollen.
L’air était saturé de pollen. 
Cunégonde en soupirant avait inhalé une quantité non négligeable de ce mélange d’air et de particules irritantes microscopiques mais elle n’avait expiré que l’air. A présent, une violente douleur émanait de son nez et de son front, chaque petit grain ardent lui transperçait les sinus pour se faufiler vers ses orbites.
Les yeux en feu, des larmes épaisses comme de la gelée de coing coulèrent sur ses joues. 
Ce ne fut pas la seule chose à couler.
Visiblement ce pollen devait être un des principales composantes du gaz lacrymogène.
Dans le but parfaitement assumé de faire sortir de son nez ce mélange glaireux de pollen et de larmes, Cunégonde sortit un mouchoir de sa poche.
« YA ! »
Une petite ombre écarlate, hurlante et rapide sauta hors de la mer de fleurs, lui arracha le carré de papier mou et disparut.
« Oh, un gnome rouge ?! » s’étonna Kuxata.
Cunégonde renifla. 
Mauvaise idée, non seulement elle fit remonter dans ses sinus le pollen qu’elle avait accumulé lors de son soupir, mais elle en inspira une nouvelle dose.
Avant de mourir étouffée, elle sortit rapidement un autre mouchoir.
« YA ! »
Disparition du mouchoir.
Cunégonde poussa un hurlement de rage.
Le pollen alla directement se coller à ses amygdales.
Elle hoqueta.
Les yeux.
La gorge.
La torture.
Gertrude avait réagi juste à temps avant d’être elle-même atteinte. Respirant à travers le tissu de son écharpe pour filtrer les particules irritantes, les yeux larmoyants, elle observait le pré.
A raison de deux abeilles par corolle, il devait y avoir des dizaines de millions de dards et des hectolitres de venin. Et ce, sans compter les serpents, araignées et autres bestioles venimeuses qui devaient se cacher dans la masse végétale.
Kuxata était peu sensible au pollen du moment où il ne respirait pas profondément et ne se frottait pas les yeux. Sa vision particulièrement plus nette que celle des sorcières lui permit d’observer les fleurs de plus près.
Un habile croisement d’ortie, de ronce et de lames de rasoir. 
Même si ça n’en avait pas la couleur, et malgré l’ambiance bucolique, ils étaient bel et bien en Enfer.
Le malheur était dans le pré.
« YA ! »
Cunégonde venait de se faire voler son dernier mouchoir.
Le soleil de plomb dispensait une chaleur accablante et menaçait de les faire cuire sur place.
Il allait falloir faire quelque chose.
Traverser ce champ n’avait rien d’engageant et, pour ainsi dire, il était bien plus effrayant que toute les transformations de brouillard vert en bas de l’escalier, même si techniquement aucune des deux sorcières n’avait peur du pollen, des abeilles, des serpents, des araignées, des ronces, des orties et des lames de rasoir, elles n’avaient jamais eu à faire face à cette accumulation.
« Il va falloir y aller doucement, comme sur des oeufs… », souffla Gertrude 
Pour montrer l’exemple, la plus âgée des sorcières ouvrit la marche. Leva les genoux bien hauts, aplatissant consciencieusement la végétation sous ses semelles à chaque pas. Pas gestes brusque, pas de frottements, droit devant elle (direction aussi valable qu’une autre).
 Après avoir parcouru une dizaine de mètres, n’entendant aucun bruit derrière elle, Gertrude s’immobilisa et de retourna. 
Kuxata volait à bonne distance au-dessus des fleurs.
Cunégonde avait les yeux boursouflés et rouges comme ceux d’un lapin atteint par la myxomatose. Elle s’appliquait avec lenteur à poser ses pieds exactement sur les marques laissées par sa sœur.
Gertrude remarqua seulement à ce moment là ce qui se trouvait derrière elle, là où elle s’était trouvée une dizaine de mètres auparavant.
Un immense carré noir découpé dans le vide. De chaque côté il y a avait une série de gonds, du moins ce qui en restait. 
En fait ce n’était pas qu’il n’y avait pas de porte, c’était qu’il en avait plus.
Volée ?
Si oui, qui pouvait être assez stupide pour voler la porte de l’Enfer ?
Au dessus du passage, un nombre.
L’instinct de survie de la sorcière lui hurla de se rappeler ce nombre. Son avenir semblait y accorder une très grande importance.
Cunégonde l’ayant rattrapée et attendant impatiemment derrière elle, Gertrude se retourna et reprit son avancée.
Le temps passa.
Les mètres parcourus s’acculèrent.
La chaleur était suffocante.
Loin devant l’horizon était d’un blanc laiteux… un rideau de brume.
Un caquètement alerta l’instinct de survie de Gertrude qui se mit à hurler de manière assourdissante. S’immobilisant, la sorcière scruta les alentours. Elle vit une masse sombre foncer sur elle. Enfin pas une mais trois masses sombres à quelque mètres du sol, s’approchant à très grande vitesse.
Les choses avaient des ailes mais Gertrude doutait qu’il s’agisse d’oiseau.
« Des harpies ! » siffla Kuxata.
Malgré leur vitesse, elles furent devancées par leur réputation. Femmes au corps d’oiseau dévorant tout sur leur passage.
En voilà une bonne rencontre digne de l’Enfer.
Ni les sorcières, ni le sphinx, n’eurent le temps de savoir s’il fallait courir ou attendre stoïquement qu’un émissaire du royaume des morts apparaisse et les envoie illico presto au purgatoire, et ce sans espoir de retour cette fois. Les trois harpies étaient déjà à quelques mètres d’eux.
Visage de déesse, cheveux d’or volant dans le vent, plumes d’argent étincelantes, serres de laque noire tachées de pourpre. 
Elles passèrent dans un sifflement de vent furieux. Elles ne ralentirent pas. Rien ne montra même qu’elles avaient remarqué le groupe.
Quelque part c’était sans doute mieux pour l’espérance de vie des sorcières et du Sphinx néanmoins c’était tout de même très étrange.
« Vous avez vu leur visage », siffla Kuxata.
Le sol vibra.
« Elles avaient l’air effrayées », termina-t-il.
Gertrude comprit pourquoi même les harpies déjà rendue loin et son instinct de survie hurlait toujours. S’il existait quelque chose capable de faire peur à des Harpies, cette chose ne pouvait qu’avoir une influence mortifère sur elle, pauvre mortelle.
Le sol vibra de nouveau de manière inquiétante. Le bourdonnement des abeilles cessa, comme si les insectes avaient tous disparus.
Cunégonde qui s’était tournée vers la direction où étaient apparues les Harpies fut la première à voir la menace. 
Un animal massif comme deux bus londonien à étages courait droit vers eux, dans le sillage des Harpies. A chaque fois que les pattes de l’animal gigantesque touchaient terre, le sol vibrait sous le choc.
A chacun de ses appuis, ses pattes arrachaient des parcelles de végétation qui étaient projetées derrière lui. 
Le pelage d’un noir de suie luisait dans la puissante lumière qui irradiait le pré de fleur. Trois têtes canines, gueules écarlates ouvertes, des crocs d’un blanc nacré contrastaient violemment.
« Cerbère », murmura Cunégonde d’une voix entre la fascination et l’extase. 
Gertrude qui avait elle aussi reconnu le gardien de la porte de l’Enfer était loin d’éprouver les même sentiments que sa sœur. La plus âgée des sorcières était livide, les mains crispées sur son bourdon.
Kuxata avait les poils hérissés et affichait une expression menaçante. Il ne fallait pas se fier à sa petite taille, il avait plus de ressource que n’en laissait paraître sa grande paresse habituelle.
Cerbère arriva à leur hauteur en quelques enjambées. Il bondit.
Les sorcières se jetèrent au sol pour ne pas être percutées ou emportées. 
L’espace d'un instant, Gertrude espéra que l’animal, tout à sa poursuite des Harpies, ne les remarquerait pas et continuerait sa route.
Espoir bien vite annihilé.
L’animal atterrit lourdement, enfonçant ses griffes dans la terre, ouvrant de profondes plaies arquées dans le sol. Il s’immobilisa.
Un profond grognement vibra.
Gertrude n’arrivait plus à aligner deux idées cohérentes, la vision des trois gueules aux babines retroussées occupait entièrement sa pensée.
« Il garde la porte, murmura Cunégonde, il empêche les damnés de sortir. »
La jeune sorcière n’avait pas particulièrement l’air impressionnée par un chien de quinze tonne, à trois têtes et passablement agressif. 
« Si nous allons vers le centre de l’Enfer, reprit-elle, il ne devrait pas y avoir de problème. Soyez prêts à courir. » 
Lui obéir était une option tout à fait raisonnable, d’ailleurs c’était la seule.
 « Prêts ? » susurra-t-elle.
Grognement.
« MAINTENANT ! » 
Mues par une violente décharge d’adrénaline, les sorcières bondirent d’un même mouvement dans ce qui leur semblait être la bonne direction, oubliant l’air irrespirable et les griffure des ronces . Kuxata préféra prendre la voie des airs.
Jamais elles n’avaient couru aussi vite. 
Cependant on pouvait raisonnablement penser que la vitesse de pointe d’un animal de la carrure et de la puissance de Cerbère soit largement supérieure à celle humainement possible même après une vie d’entraînement et d’usage intensif de stéroïde. L’animal aurait pu les rattraper et les réduire en charpie en seulement quelques bonds. 
Il fallait reconnaître une chose à Cunégonde, c’était qu’elle se trompait rarement concernant les animaux et si Cerbère ne les avait pas écharpées c’était qu’elle devait avoir raison. Pour autant, ni l’une ni l’autre ne prirent le temps ou ne coururent le risque de regarder par dessus leur épaule pour savoir comment avait réagi le chien à trois têtes.
Les mètres parcourus devinrent des dizaines de mètre, puis des centaines.
C’est alors qu’un nouveau phénomène alerta Gertrude.
L’horizon…
L’horizon se rapprochait.
Il se rapprochait à la vitesse exact où elle courait, ce qui signifiait qu’en fait ce n’était pas l’horizon qui se rapprochait mais elles qui fonçaient sur lui. Par ailleurs un sifflement de son instinct de survie lui fit remarquer qu’elle se rapprochait uniquement de l’horizon du champ de fleurs, la masse cotonneuse de brume semblait toujours extrêmement distante.
Son instinct ne lui souffla qu’une seule solution possible, le champ et le ciel n’était pas jointif à cet endroit. Explication probable de ce phénomène étant que l’horizon du champ cachait une falaise.
Gertrude maudit son instinct de survie qui l’avait jusqu’alors laissé en paix durant des décennies mais qui depuis moins d’une heure ne cessait de brailler dans sa tête, ne lui faisait remarquer un danger mortel que pour l’envoyer vers un autre, pas forcément mieux.
Une mort sanglante contre une mort écrasante.
De Charybde en Scylla.
Toutefois la sorcière ne prononça pas mentalement ces noms trop fort, au cas où les deux créatures l’entendent et viennent à sa rencontre.
Alors que l’horizon laissait de plus apparaître le vide qui lui succédait, Gertrude fit la désagréable découverte que non seulement son instinct de survie produisait un vacarme abrutissant dans sa tête, mais il avait aussi pris le contrôle de ses jambes. Techniquement elle aurait voulu ralentir mais c’est à pleine vitesse qu’elle enjamba le bord du monde connu.
Le souffle coupé.
Son cœur arrêta de battre.
Une poussée d’adrénaline sans précédent la réanima faisant presque exploser sa poitrine. Un choc sous ses pieds lui indiqua que le sol n’était pas à quelques dizaines de mètre en contrebas. Son instinct continua à faire courir ses jambes. Gertrude parvint à prendre un vague contrôle d’elle-même et réussit à baisser son regard vers l’espace dur sur lequel elle rebondissait à grandes enjambées.
La prairie de fleur continuait, descendant en pente très raide.
Tout proche, Gertrude remarqua que sa sœur dévalait la prairie plus rapidement qu’elle, bras en croix, cri hystérique. Visiblement Cunégonde prenait un réel plaisir à cette course et s’évertuait à l’accélérer de plus en plus.
Quelle chance elle avait de ne pas posséder d’instinct de survie…
C’est en voyant sa sœur filer quelques mètres devant elle et s’éloigner de plus en plus que Gertrude vit son avenir proche.
Deux horizons s’offraient à elle.
Un à la jointure de la brume blanche cotonneuse du ciel et d’une surface lisse et brillante comme un miroir.
L’autre à la jointure du pré et du vide.
Cunégonde bondit pardessus l’horizon le plus proche.
Cri hystérique
Silence 
Gertrude n’eut pas le temps de se demander se qui était arrivé à sa sœur que, forçant la main à son instinct de survie, elle abaissa son centre gravité vers l’arrière, jambes raides, les talons arrachant le sol. Elle s’immobilisa dans un nuage de poussière, quelques mètres avant le précipice. 
Haletante, la sorcière se laissa tomber sur son postérieur. Une myriade de petites étoiles étincelantes dansaient devant ses yeux. Un flot abondant de pollen lui brûlait la gorge et lui lacérait les poumons. Des abeilles bourdonnaient à ses oreilles.
Sa première réaction consciente fut de se retourner.
Cerbère dont on ne voyait que la silhouette noire était assis en haut de la pente. Il ne s’était pas lancé dans cette dégringolade et attendait sagement de voir si elles allaient tenter de remonter.
Les jambes flageolantes, Gertrude se remit vaillamment debout.
Cerbère en fit autant, les jambes flageolantes en moins.
Un bruit de bouillonnement et de gargouillis rappela à Gertrude un détail.
Cunégonde.
Tournant le dos au gardien de la portes de l’Enfer, la sorcière descendit prudemment jusqu’au bord du pré.
  Finalement le champ de fleur s’achevait bien par une falaise de cinq ou six mètres de haut. En contrebas une bande d’herbes rases et jaunies qui séparait la falaise de l’étendue brillante et mouvante. Cunégonde, de l’eau jusqu’à la poitrine, se dirigeait vers la rive.
Comment avait-elle pu plonger si loin ?
Gertrude sursauta en sentant une présence à côté d’elle.
Le Sphinx nain bondit dans le vide, plana un instant et alla se poser gracieusement sur la rive. 
La sorcière regarda autour d’elle. La falaise devait faire des kilomètres de long. Son instinct de survie lui refusa net l’option se jeter dans le vide et de s’écraser en bas. Elle tâcha de se remémorer les quelques fondamentaux d’escalade qu’elle avait appris au lycée.
Peine perdue, ces souvenir avaient quelques années dans l’aile (Gertrude avait arrêté de les compter à la dizaine), et l’escalade consistait à monter et non à descendre.
En bas Cunégonde s’était assise au bord de l’eau et essorait ses vêtements un à un. Kuxata observait la surface de l’eau.
Gertrude passa ses pieds dans le vide et se laissa glisser, cherchant ses prises de la pointe des orteils. Les premiers mètres furent difficiles. Les derniers furent bien plus rapides, Gertrude les dépassant sans y toucher, sa prise s’étant décroché de la paroi. Elle atterrit douloureusement dans l’herbe sèche.
Cunégonde ne s’était pas attendu à atterrir dans de l’eau. En fait, quelques seconde plus tôt elle ne s’était pas non plus attendu à devoir sauter par dessus une falaise. Ses yeux gonflés et brûlants, son champ de vision restreint et embrouillé ne lui avait fait part de la présence du rebord moins d’un pas avant la disparition du sol.
Son réflexe avait été de sauter.
C’était suicidaire et stupide. Mais, même une fois dans l’eau glacée, la jeune sorcière sentait encore l’effet de l’adrénaline tendre ses muscles.
Que du bonheur.
Une chance qu’il y eut cette étendue d’eau pour amortir sa chute. Un sol un peu dur lui aurai été fatal à la vitesse où elle avait sauté. Mais pas la peine de s’appesantir sur ce qui n’avait pas eu lieu. Elle était vivante.
Elle regagna la berge plus trempé qu’une soupe. Aucune parcelle de son corps n’avait été épargnée par l’eau glacée, même ses sinus et ses poumons n’avaient pas été épargnés. Au moins ça avait lavé la moindre trace de cette saleté de pollen. Elle avait même retrouvé une vision à peu près correcte.
  Cunégonde retira son blouson et son pull qui, gorgés d’eau, pesaient lourd et la frigorifiaient. Elle les jeta sur le sol avec son sac. Elle retira son chemisier et l’essora. Elle l’étendit au soleil. Elle s’assit sur le sol et entreprit de retirer ses bottes. Il y eut un infâme bruit de succion et une mare d’eau se forma dans l’herbe.
« Il est interdit de se baigner dans le Styx. » 
Kuxata s’était posé à côté d’elle et regardait le fleuve.
« Je ne suis pas baignée, je suis tombée dedans ! » répondit Cunégonde tandis qu’elle parvenait à arracher sa deuxième botte.
« Le résultat est le même. » persifla le Sphinx.
« Et bien j’irai en Enfer ! » ironisa la sorcière.
Elle retira ses chaussettes qu’elle pressa pour en faire sortir l’eau. Elle hésita à retirer son pantalon de cuir désormais passablement abîmé par les griffures des ronces mais pensa qu’étant déjà difficile à enfiler en temps normal, mouillé, elle ne pourrait jamais le remettre. Elle ne tenait pas à se promener en culotte dans l’enfer, autant garder son pantalon trempé sur elle.
Cunégonde se tourna quand Gertrude atterrit lourdement sur l’herbe derrière elle. Elle se leva et s’étira. Le soleil était brûlant. D’une geste rapide la jeune sorcière rassembla ses cheveux mouillés en catogan qu’elle lia avec un élastique sorti de sa poche.
Elle ramassa son pull qu’elle tordit pour en extraire l’eau. Elle en fit de même avec son blouson. Elle ramassa son sac. Par chance, pas une goutte d’eau n’y avait pénétré.
Un long hurlement résonna du haut de la falaise.
Cerbère se tenait juste au-dessus de leur tête et les surveillait.
Gertrude s’était relevée. Elle avait retiré sa veste et son écharpe. Il faisait une chaleur infernale.
« Ca va ? » demanda Cunégonde en continuant à s’occuper de son linge.
- D’enfer ! marmonna Gertrude.
Cunégonde inspecta son chemisier. De trempé il était passé à mouillé, donc mettable.
- Tu sais que tu as la peau qui scintille ? fit remarquer Gertrude à sa sœur.
- Elle est tombée dans le Styx, intervint Kuxata.
- Le Styx ?
Gertrude observa le fleuve d’un œil agacée. Maintenant sa sœur n’avait même plus besoin d’avoir un instinct de survie : elle pouvait se jeter dans le cratère d’un volcan en éruption qu’elle n’aurait même pas un coup de soleil. C’était une des vertus de l’eau du Styx, testé et approuvé par Achille.
La plus âgée des sorcières eut envie de se jeter à l’eau, histoire de faire taire une bonne fois pour toutes ce signal d’alarme qui n’arrêtait pas de lui hurler dans la tête depuis de qu’elle avait mis les pieds en Enfer.
- Mais on ne devrait pas être au bord de l’Achéron. s’étonna Gertrude.
- Si ça avait été l’Achéron, je serai morte, précisa Cunégonde en remettant ses bottes. Je ne suis pas morte, donc ce n’est pas l’Achéron.
- Bien, on devrait aller plus vite vu qu’on est plus près. Comme on trouve Charon ? 
- Phlégyas, je m’appelle Phlégyas.
Les sorcières firent volte-face pour regarder la personne qui venait de parler.
Un homme d’une cinquantaine d’année, le visage strié de dizaines de cicatrices, la peau tannée par le soleil. Il se tenait debout, la perche à la main, dans une barque le long de la rive.
- Charon est le passeur de l’Achéron. Et là, c’est le Styx.
- Vous parlez français ? s’étonna Kuxata.
- La porte la plus proche est celle de Paris, je m’adapte. Mais si je puis me permettre, si vous n’avez pas envie d’être taillés en pièce par Cerbère je vous conseille de monter à bord.
Kuxata attendit que Gertrude l’attrape pour le poser dans la barque.
Cunégonde jeta son blouson et son pull dans l’embarcation, passa son sac en bandoulière. Elle enjamba le rebord et s’assit.
Gertrude fut la dernière à embarquer.
Phlégyas repoussa la berge avec sa perche. Il l’enfonça dans l’eau, s’appuyant énergiquement dessus, la barque se déplaça lentement.
- Vous savez qu’il existe des moteurs… commenta Cunégonde.
- Vous vous êtes baignée dans le Styx.
- Ça ne vous regarde pas.
- Je vous retourne votre réponse.
Un silence pesant s’installa. 
La prairie s’éloigna lentement. La barque se dirigea vers la brume dans le clapotis de l’eau. 
L’humidité blanche fit peu à peu disparaître tout paysage, tout horizon.
- Nous allons entrer dans la zone de langage universel, vous risquez d’avoir une légère migraine.
Ayant déjà vécu ce passage, les passagers ne se laissèrent pas surprendre.
Peu à peu la brume s’assombrit, jusqu’à ce que la lumière disparaisse totalement. Une odeur désagréable emplit l’atmosphère.
- Nous approchons.
La brume se déchira.
Un nouvel horizon s’offrit à eux. Cette fois aucun doute n’était possible, ils étaient bel et bien en Enfer.
L’eau du Styx reflétait un ciel composé d’épais nuage sans lumière, déchirés par des éclairs bleus et rouges. Le tonnerre grondait. Aucun vent ne soufflait et ne chassait les miasmes. L’air pestilentiel était épais comme de la mélasse. Tout était baigné dans un crépuscule de feu.
Imposant, écrasant, un palais d’onyx veiné de sang se dressait, auréolé de flammes ardentes.
Le mal suintait de chaque pierre. La simple vue de ce lieu vous brûlait les yeux et rendait votre esprit hagard oscillant entre fascination et épouvante.
Les sorcières ne pouvaient détacher leur regard de ce lieu de damnation. Cœur de l’Enfer. 
Le palais du Prince.
« Le Pandémonium. »
La barque glissa sur le fleuve.
Une série d’éclairs mauves vinrent frapper l’eau dans un grondement d’apocalypse. Un grésillement se propagea. Des millions de mouches passèrent en nuées compactes.
Gertrude avait la tête vrillée par les hurlements stridents de son instinct de survie. Kuxata s’était blotti contre la sorcières. Cunégonde, pourtant dépourvue de cet attribut était pétrifiée, pâle comme la mort.
Un éclair de sang frappa le fleuve à quelques mètres de la barque. Une étoile d’électricité se propagea à la surface de l’eau. L’embarcation tangua dangereusement. 
Gertrude poussa un cri à l’unisson de son instinct, se repliant sur elle-même.
Cunégonde avait les mains crispées sur le bord du bateau, les ongles enfoncés dans le bois. Elle affichait un air halluciné.
Imperturbable, Phlégyas poussait la barque vers le palais du mal et de la souffrance. Le Fleuve était lisse et huileux, noir comme l’oubli. Des scories floconneuses et ardentes virevoltaient depuis la géhenne qui entourait le palais. Grésillant au contact de l’eau.
L’air brûlait les poumons, les remplissant d’amers regrets.
Phlégyas accosta sur une berge de cendre.
Il fallut un peu de temps aux passagers pour être en état de comprendre que le voyage en barque s’arrêtait là et qu’ils allaient devoir descendre. 
Cunégonde arracha ses ongles du bois et déplia difficilement ses doigts. Elle tourna son regard autour d’elle, ses pupilles dilatées à l’extrême ne laissaient voir si elle ressentait de la terreur ou de l’excitation. Fouillant son blouson, elle en tira une pièce dorée qu’elle tendit au passeur.
« Merci. »
Il prit la pièce de Cunégonde ainsi que celle que lui tendait Gertrude. Il les jeta dans le Styx. Il ne fit aucun commentaire face aux regards surpris des sorcières.
Cunégonde étant la plus près du bord prit ses affaires qu’elle jeta sur la rive. Un nuage de poussière grise s’éleva dans l’air avant de retomber mollement. La sorcière enjamba le bord du bateau. Ses pieds s’enfoncèrent dans la sinistre cendre grise. Ce ne fut pas sans difficulté qu’elle parvint à rejoindre l’esplanade pavé qui se trouvait à seulement quelques mètres d’elle.
Sur le Styx, Phlégyas avait disparu.
Gertrude rejoignit sa sœur chargée de sa veste et du Sphinx. 
Cunégonde frappa ses talons sur le sol de pierre pour en faire tomber les restes de cendre. Elle se pencha pour frotter le bas de son pantalon.
Gertrude était loin de ces préoccupations d’ordre esthétique. Elle regarda autour d’elle.
Elle se trouvait sur un espace pavé qui s’étendait jusqu’au Pandémonium. Tout autour brûlait le feu éternel de la Géhenne. Cendres et scories, porté par la chaleur, s’élevaient dans les airs puis retombaient en neige incandescente. Les éclairs continuaient à frapper la surface du fleuve.
Son instinct avait momentanément cessé ses jérémiades. Donc malgré le décor il n’y avait pas de danger immédiat… enfin autant faire se peut au cœur de l’enfer.
« Mange ta soupe… »
Gertrude sursauta. Quoi ?
« Regarde les pavés ! » ajouta Cunégonde à sa précédente remarque.
Gertrude baissa les yeux et observa les pavés. Sur chacun d’eux était gravée une inscription, illisible à cause de la fine couche de cendre qui les recouvrait. La sorcière se pencha et en essuya une.
« Range ta chambre… lut-elle.
- J’ai là : Dis bonjour à la dame. Et là : fumer tue, continua à lire Cunégonde.
Gertrude frotta d’autres pavés autour d’elle.
Vas dormir.
Mets un pull.
Fais un régime.
Articule.
Ferme la bouche quand tu mâches.
Ne parle pas la bouche pleine.
- Qu’est ce que c’est ? se demanda Gertrude à voix haute.
- Des bonnes intentions, murmura Cunégonde rêveuse, l’Enfer est pavé de bonnes intentions
Gertrude se redressa. Elle chassa les scories brûlantes qui lui piquaient le visage, pensive.
Des bonnes intentions… pas très couleur locale.
Les feux de la Géhenne crépitaient.
Cunégonde leva les yeux des pavés. Tout ce qui se trouvait autour d’elle était noir, feu et sang. Gertrude avec ses vêtements multicolores dénotait furieusement dans le paysage.
« Je ne sais pas pour vous, mais je ne tiens pas à prendre racine ici. »
La voix de Kuxata était presque plaintive. 
« Je suggère que nous nous dirigions vers le Pandémonium », continua-t-il.
Cunégonde se redressa et se tourna vers le palais. Après tout ils étaient venus dans un but bien précis.
Gertrude se massa les tempes. Il était peut-être encore temps de se jeter dans le Styx.
Cunégonde ramassa ses affaires et ouvrit la marche. Cette fois la direction était facile à trouver avec fort peu de risques de se tromper. Le Pandémonium était assez immanquable dans le paysage et il n’y avait qu’une route à leur disposition.
La route parut bien plus courte qu’elle n’en avait eu l’air, comme si les deux sorcières avaient chaussé les bottes de sept lieux du petit Poucet. Sans doute parce que la route est toujours trop courte quand on redoute ce qui vous attend au bout. Du moins en ce qui concernait Gertrude, pour Cunégonde ce devait être l’excitation qui lui donnait des ailes.
Kuxata s’était contenté de se laisser porter comme à son habitude, quoique plus soucieux. Une question, un détail, le taraudait : comment allaient-ils rentrer ? Phlégyas et Cerbère ne les laisseraient sans doute pas passer dans l’autre sens.
Comme dirait Cunégonde, pourquoi soucier maintenant du partir, ils n’avaient pas encore trouvé ce qu’ils étaient venus chercher.
Mais il n’était pas Cunégonde.
Les sorcières s’immobilisèrent devant les immenses portes d’airain du palais du maître de l’Enfer. 
Que faire maintenant ?
Cette question à peine formulée que sa solution était là.
Les portes d’airain s’ouvrirent en grand.
Décidément la voie de l’Enfer était simple et facile, le chemin de la damnation sans embûches, en général les problèmes venaient après.
Brève hésitation.
Elles entrèrent.
L’intérieur du Pandémonium était digne de son extérieur, grandiose et noir. La pièce où avaient pénétré les sorcières et le sphinx était gigantesque, suffisamment grande pour accueillir plusieurs légions à la fois, son plafond si haut qu’il se perdait dans la nuit éternelle. Les flammes de la Géhenne lançaient une lumière de fin du monde par d’immenses fenêtres.
Gertrude se rendit compte alors d’une profonde différence entre l’enfer et le reste du royaume des morts. Tout ici était calme et silencieux. A part Phlégyas, ils n’avaient rencontré personne. D’ailleurs le passeur les avait conduit exactement où ils voulaient aller sans qu’ils ne l’ai formulé. 
Et puis surtout, il n’y avait pas de morts.
« Je crois que nous sommes attendus », soupira Gertrude.
La porte d’airain se referma dans un bruit sinistre.
Le temps d’un battement de cils, il était là.
Grand, mince, les cheveux blond cuivré en désordre, la peau blanche et diaphane qu’on aurait dit sculptée dans le plus beau des marbres d’Italie. 
Il était si beau que même le plus merveilleux des dieux ou des anges aurait été fade et difforme à côté de lui.
Si beau qu’on l’aurait facilement appelé Edward.
Quoiqu’à la différence, lui avait des yeux d’un rouge de braise habité par un regard qui ne cachait en rien son âme maléfique.  
Un démon…
« Bienvenue dans mon humble demeure. »
Non, en fait, pas un démon, LE Démon !
IL se trouvait à ...juste devant Cunégonde. IL ne se déplaçait pas, IL apparaissait là où IL voulait être.
Un très grand silence se fit dans la tête de Gertrude, visiblement son instinct de survie ne disait plus rien, peut-être s’était-il pendu quelque part du côté du lobe frontal.
« Vous avez été longues à venir. »
IL avait une voix à tomber par terre. Voix, d’ailleurs, qu’IL n’adressait pour l’instant qu’à Cunégonde. 
IL était passé du stade devant Cunégonde à celui dans l’espace vital de Cunégonde. IL avait levé les mains de chaque côté du visage de la jeune femme. Son regard plongé dans le sien.
Cunégonde était pâle et immobile. Hypnotisée.
« Je me suis inquiété. »
Sa voix s’était faite enjôleuse, intime. Son visage était proche, presque en contact.
IL caressa du bout des doigts les joues de la jeune sorcière.
Il y eut un grésillement
« Vous êtes tombée dans le Styx… »
Quelque part heureusement sinon Cunégonde aurait été défigurée.
Ses doigts s’immobilisèrent. Enserrant le visage de la jeune sorcière dans ses mains. Son regard glissa vers Gertrude. 
Un long hurlement strident retentit entre les deux oreilles de la sorcière. En fin de compte, son instinct de survie ne s’était pas suicidé, il avait juste fait une pause pour reprendre son souffle. 
IL reprit le contrôle des yeux de Cunégonde. IL lui caressa les lèvres.
« Respirez ou vous allez mourir asphyxiée. »
A peine avait-IL parlé qu’il ne se trouvait déjà plus à côté de Cunégonde.
La jeune femme vacilla et prit une grande inspiration. Sans même s’en rendre compte, elle était restée en apnée tout le temps où IL avait été près d’elle.
Maintenant IL s’intéressait à Gertrude. Cette dernière se serait bien passé de cette intérêt. Sans qu’elle s’en soit rendu compte, IL avait lui avait pris la main droite.
Il avait les doigts chauds, la peau douce. 
IL s’inclina respectueusement sur la main tremblante.
« Mademoiselle. »
Cet instant ne dura pas. IL était à présent à quelques mètres du groupe. D’un geste, IL montra des fauteuils qui se trouvaient dans la pénombre.
« Asseyez-vous. »
Les sorcières ne dirent rien et obéirent. Qui aurait eu l’idée de braver un ordre émanant de LUI alors qu’IL se trouvait devant vous. Elles s’assirent.
Kuxata qui ne se plaignait pas d’être ignoré par le Maître des lieux, suivit les sorcières et s’installa sur les genoux de Gertrude.
IL était assis dans le troisième fauteuil.
IL observa le Sphinx. 
« Vous avez mis une sacrée pagaille dans le Royaume des Morts. »
Cunégonde eut un sourire contrit. 
« Je vous admire. Ceux de là-bas en parleront encore dans plusieurs millénaires. » 
IL marqua une courte pause. C’était une sensation très particulière que d’être félicité pour ses exactions par le Mal personnifié.
« D’ailleurs ils n’ont toujours pas réussi à rendre son visage à l’ange, et les Atlantes vous maudissent sur plusieurs générations. Juste un conseil : évitez de mourir dans la prochaine décennie… voir dans les cinq prochaines, le jugement ne serait pas impartial… Néanmoins en cas de souci, je veillerai à ce que vous ayez un traitement particulier ici. »
Nouvelle pause.
Gertrude frissonna, au moins à défaut de savoir, où, quand, comment elle allait mourir elle savait où elle irait après.
Cunégonde souriait, pourquoi mystère, sans doute un réflexe nerveux.
Kuxata se demandait où IL voulait en venir.
« Le Purgatoire, le Paradis … Je me suis permis de préparer votre arrivée chez moi même si votre manie de semer la zizanie aurait sans doute sans doute eu un effet intéressant sur l’Enfer. »
« Que cherchez-vous ? »
« Vous ne faites pas la tournée des Grands-Ducs ! Vous cherchez quelque chose, ou plutôt quelqu’un. Qui ? Pourquoi ? »
Sa voix n’était plus douce et enjôleuse. Elle était impérieuse et cassante. Son regard était dur.
« Tristan l’Ecuyer » répondit Cunégonde d’une toute petite voix
- Pourquoi ? 
- Car il est mort.
Cunégonde avait parlé sans réfléchir. A l’expression qu’IL eut, ce n’était pas une bonne réponse.
- On veut savoir qui l’a tué…, ajouta rapidement Gertrude.
IL resta pensif avant d’éclater de rire.
« Je comprends mieux comment vous avez pu mettre une telle la pagaille. Ils n’ont pas envie que vous sachiez, vous appuyez juste là où ça fait mal. »
Silence rêveur.
« Vous voulez rencontrer Tristan l’Ecuyer ? Soit, vous risquez d’être déçues, mais soit. J’ai quelques contentieux avec ceux de Là-bas. Amusons-nous un peu. »
IL était debout. IL fit un rapide geste de la main. 
Un être chimpanzoïde était à côté de Lui.
« Mesdemoiselles, il va falloir attendre un peu que je rende forme humaine à votre écuyer. »
Il salua les sorcières d’un geste élégant de la tête. Il se tourna vers l’être chimpanzoïde.
« Toi, distrais-les. »
IL était parti.......

a suivre

L'amitié double les joies et réduit de moitié les peines.

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MessagePosté le: Aujourd’hui à 18:20 (2016)    Sujet du message: Deux sorcières 1/2, Meutre à Sainte Gudule 1

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